M. Paul Verlaine: Les Poètes maudits
2. Ces quatre vers qui feront peut-être comprendre que j'admire:
Adonaï '. dans les terminaisons latines
Des cieux moirés de vert baignant les Fronts vermeils.
lit. tachés du sang pur des céleste poitrines,
De grands linges neigeux tombent surles soleils
— Cet effort, M. Stéphane Mallarmé le tente. De l'œuvre d'un poëte, comme il Ta dit luimême, « exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels », je n'ai pas à divulguer les secrets. Le fait-même que cette œuvre soit encore inconnue —car il ne faut pas considérer comme <» œuvre » de ce poëte les pourtant admirables poëmes en vers et en prose qu'il a çà et là publiés, simples cartons d'attente, dans les recueils et les revues — semblerait interdire d'adjoindre le nom de M. Mallarmé aux noms de ceux qui nous ont donné des livres. Je laisse bruire, sans y répondre, la critique vulgaire et j'observe : que, sans nous avoir donné « des livres », M. Mallarmé est — autant qu'un tel mot puisse être compris en de tels jours! — célèbre. Célébrité, naturellement, qui ne s'est pas faite sans exciter dans les petits et grands journaux des rires, ceux de la sottise, sans offrir à la sottise publique et privée, officielle et majestueuse ou officieuse et besogneuse, l'occasion tôt saisie d'étaler ses turpitudes qu'irrite l'approche d'une merveille nouvelle; — bruit qui va, toutefois, s'apaisant dans un demi murmure hésitant d'étonnement ou de respect : et ce fait est significatif que les journalistes jeunes, qui ne valent plus ni moins que leurs aînés, prennent le parti de laisser croire à — de leur part injuste, injurieuse, mais, dis-je, significative — une admiration ! Qu'y a-t-il là? Quelque chose de très
naturel et de très grand. Les gens, malgré l'horreur — maintenant — qu'ils ont pour la Beauté et surtout pour la Nouveauté dans la Beauté, ont compris malgré eux, peu à peu, le prestige d'une autorité légitime. Ils ont eu, eux-mêmes et même eux I honte de leurs ineptes rires, et devant cet homme que ces rires n'arrachaient pas à la sérénité de son silence méditatif, les rires se sont tus, à leur tour subissant la divine contagion du silence. Même pour les gens, cet homme qui n'imprimait pas de livres1 d'art personnel et que tous pourtant désignaient: « un poëte », devint la comme symbolique figure du Poëte, en effet, qui cherche à le plus possible s'approcher de l'Absolu. Et tel est bien, pour nous aussi les Poëtes, M. Mallarmé. Il est, dans l'Art, notre conscience vivante, le Maître difficile qu'on rêve de contenter. — Je disais qu'il ne faut point estimer son œuvre les poëmes publiés. Par eux il a, pour ainsi parler, prouvé qu'il pouvait comme un autre accumuler les livres qui mènent à toutes les académies et méritent le pleur ou le sourire d'un public — même d'élite ".
1. 11 ne faut pas oublier que M. Mallarmé a publié Les Dieux de la Grèce et des volumes de linguistique anglaise et de traduction.