‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 17 sur 58 · LES PARISIENS AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

LES PARISIENS AUX CHAMPS

GRiNCHU, à Morisson.

Dites donc, vous !... Eh bien, n'vous gênez pas \

MORISSON, ahuri.

Hein ?... quoi ?

GRINCHU

Voulez-vous ben m' rend' ma place !

MORISSON

Quelle place ?

GRINCHU

La place ousque j 'pêche tous les matins.

MORISSON

Ah bien, j'aime cette réclamation-là par exemple!... Est-ce que le bord de l'eau n'est pas à tout le monde ?...

GRINCHU

Le bord de not' ru... n'est pas à nous ? — le ru du pays..., qui traverse Y pays, n'est pas au pays ?

LE BARON, impatienté.

Allons, voyons, Grinchu I... en voilà assez! M. Morisson est dans son droit. La place est au premier occupant. — Il fallait vous lever plus matin, voilà tout, et laissez-nous la paix 1

GRINCHXJ

Ah ben, excusez!... C'est pas assez qu' les Parisiens y nous prennent not' terrain pour y bâtir leurs chalets, ils ne laisseront pas tout seulement un peu d'eau aux pauvres maraîchers du pays pour l'agrément de leur pauvre existence ?

MORISSON

Ah çà, dites donc! eh I le maraîcher... ne dirait-on pas que je ne l'ai pas payé assez cher, ce terrain, grâce à vous qui l'avez fait monter ?

GRINCHU

Et pourquoi qu' vous l'avez fait monter sur moi ? Que j' le guignais depuis vingt ans pour y faire mon hangar I

MORISSON

Il est superbe, ce villageois !

GRINCHU

Vous pouviez pas acheter des terrains à Paris, puisque vous êtes Parisien ? Il en manque donc des terrains à Paris, pour venir molester comme çà le pauvre monde de la campagne ?

LE BARON

Mais, sapré mâtin ! sur quoi diable avez-vous marché ce matin, voyons, Grinchu ?...

GRINCHU, exaspéré.

Non, m' sieu le maire, voyez-vous, ça n' peut pas s' passer comme ça. Vous défendez les Parisiens à cause que vous êtes aussi un Parisien, vous !... Mais moi, j' dis que c'est la ruine du pays, tout c' monde là. Nous n' sommes pas chez nous !... V là vingt ans que j' pêche tous les matins à c' te place là !... Les poissons, ils n'y viennent qu' parce qu'ils disent : a V là 1' père Grinchu ! allons-y!... » Et et' homme-là me les prendra à mon nez, mes pauvres poissons qui m'aiment tant !,..

LE BARON

Mais, il ne prendra rien, diable d'homme! ni moi non plus, si vous braillez comme çà.

GRINCHU

J' veux ma place.

LE BARON

Et moi, j' veux que vous vous taisiez. Mille millions de carabines, est-ce fini ?

GRINCHU

Monsieur le maire, les Parisiens!... ô misère!...

LE BARON

Il n'y a pas de Parisiens ici, caboche de mulet que vous êtes... Il y a un colonel de dragons qui va sauter le ru si vous continuez, et vous étendre au fond, tout du long, pour vous rafraîchir le sangl... Est-ce entendu ? Une, deux... silence dans les rangs !... Péchez donc, Morisson.

GRINCHU, intimidé, à lui-même, à demi-voix. Eh ben, c'est bon !... Eh benj c'est boni... Eh ben, ça va bien... {Nos bons Villageois, éd. Calmann-Lévy.)

Meilhac et Halévy 1832-1897; I834-I908

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