LA RACE, LE MILIEU, LE MOMENT
Quoique les moyens de notation ne soient pas les mêmes dans les sciences morales que dans les sciences physiques, néanmoins, comme dans les deux la matière est la même et se compose également de forces, de directions et de grandeurs, on peut dire que dans les unes et dans les autres l'effet final se produit d'après la même règle. Il est grand ou petit, selon que les forces fondamentales sont grandes ou petites et tirent plus ou moins exactement dans le même sens, selon que les efEets distincts de la race, du milieu et du moment se combinent pour s'ajouter l'un à l'autre ou pour s'annuler l'un par l'autre. C'est ainsi que s'expliquent les longues impuissances et les éclatantes réussites qui apparaissent irrégulièrement et sans raison apparente dans la vie d'un peuple; elles ont pour causes des concordances ou des contrariétés intérieures. Il y eut une de ces concordances lorsque, au xvii® siècle, le caractère sociable et l'esprit de conversation innés en France rencontrèrent les habitudes de salon et le moment de l'analyse oratoire ; lorsque, au xix^ siècle, le flexible et profond génie d'Allemagne rencontra l'âge des synthèses philosophiques et de la critique cosmopolite. Il y eut une de ces contrariétés lorsque, au xvii^ siècle, le rude et solitaire génie anglais essaya maladroitement de s'approprier l'urbanité nouvelle; lorsque, au xvi^ siècle, le lucide et proseuque esprit français essaya inutilement d'enfanter une poésie vivante. C'est cette concordance secrète des forces créatrices qui a produit la politesse achevée et la noble littérature régulière sous Louis XIV et Bossuet, la métaphysique grandiose et la large sympathie critique sous Hegel et Gœthe. C'est cette contrariété secrète des forces créatrices qui a produit
la littérature incomplète, la comédie scandaleuse, le théâtre avorté sous Dryden et Wycherley, les mauvaises importations grecques, les tâtonnements, les fabrications, les petites beautés partielles sous Ronsard et la Pléiade. Nous pouvons affirmer avec certitude que les créations inconnues vers lesquelles le courant des siècles nous entraîne seront suscitées et réglées tout entières par les trois forces primordiales; que, si ces forces pouvaient être mesurées et chiffrées, on en déduirait comme d'une formule les propriétés de la civilisation future, et que, si, malgré la grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures, nous voulons aujourd'hui nous former quelque idée de nos destinées générales, c'est sur l'examen de ces forces qu'il faut fonder nos prévisions. Car nous parcourons en les énumérant le cercle complet des puissances agissantes, et, lorsque nous avons considéré la race, le milieu, le moment, c'est-à-dire le ressort du dedans, la pression du dehors et l'impulsion déjà acquise, nous avons épuisé, non seulement toutes les causes réelles, mais encore toutes les causes possibles du mouvement.
(Histoire de la Littérature anglaise, éd. Hachette.)
Renan 1823-1892
LA PRIÈRE SUR l'ACROPOLE
O NOBLESSE ! O beauté simple et vraie ! déesse dont le culte signifie raison et sagesse, toi dont le temple est une leçon éternelle de conscience et de sincérité, j'arrive tard au seuil de tes mystères; j'apporte à ton autel beaucoup de remords. Pour te trouver, il m'a fallu des recherches infinies. L'initiation que tu conférais à l'Athénien naissant par un sourire, je l'ai conquise à force de réflexions, au prix de longs efforts.
Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux qui habitent au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie y est même un peu triste, mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel.
Mes pères, aussi loin que nous pouvons remonter, étaient voués aux navigations lointaines, dans des mers que tes Argonautes ne connurent pas. J'entendis, quand j'étais jeune, les chansons des voyages polaires; je fus bercé au souvenir des glaces flottantes, des mers brumeuses semblables à du lait, des îles peuplées d'oiseaux qui chantent à leurs heures et qui, prenant leur volée tous ensemble, obscurcissent le ciel.
Des prêtres d'un culte étranger, venu des Syriens de Palestine, prirent soin dem'élever. Ces prêtres étaient sages et saints. Ils m'apprirent l'histoire de Chronos, qui a créé le monde, et de son fils, qui a, dit-on, accompli un voyage sur la terre. Leurs temples sont trois fois hauts comme le tien, ô Eurythmie, et semblables à des forêts; seulement ils ne sont pas soUdes; ils tombent en ruines au bout de cinq ou six cents ans; ce sont des fantaisies de barbares, qui s'imaginent qu'on peut faire quelque chose de bien en dehors des régies que tu as tracées à tes inspirés, ô Raison. Mais ces temples me plaisaient; je n'avais pas étudié ton art divin; j'y trouvais Dieu. On y chantait des cantiques dont je me souviens encore : « Salut, étoile de la mer,... reine de ceux qui gémissent en cette vallée de larmes, » ou bien : « Rose mystique, Tour d'ivoire. Maison d'or. Étoile du matin... » Tiens, déesse, quand je me rappelle ces chants, mon cœur se fond, je deviens presque apostat. Pardonne-moi ce ridicule; tu ne peux te figurer le charme que les magiciens barbares ont mis dans ces vers, et combien il m'en coûte de suivre la raison toute nue.
Et puis, si tu savais combien il est devenu impossible de te servir ! Toute noblesse a disparu. Les Sc)rthes ont conquis le monde. Il n'y a plus de répubUque d'hommes fibres ; il n'y a plus que des rois issus d'un sang lourd, des majestés dont tu sourirais. De pesants Hyperboréens appellent légers ceux qui te servent... Une pambéotie redoutable, une ligue de toutes les sottises, étend sur le monde un couvercle de plomb, sous lequel on étouffe. Même ceux qui t'honorent doivent te faire pitié!...
Toi seule es jeune, ô Cora; toi seule es pure, ô Vierge; toi seule est saine, ô Hygie; toi seule est forte, ô Victoire. Les cités, tu les gardes, ô Promachos ; tu as ce qu'il faut de Mars, ô Aréa; la paix est ton but, ô Pacifique. Législatrice, source des constitutions justes; Démocratie, toi dont le dogme fondamental est que tout bien vient du peuple et que, partout où il n'y a pas. de peuple pour nourrir et inspirer le génie, il i;'y a rien, apprends-nous à extraire le dia-s
mant des foules impures. Providence de Jupiter, ouvrière divine, mère de toute industrie, protectrice du travail, ô Ergané, toi qui fais la noblesse du travailleur civilisé et le mets si fort audessus du Scythe paresseux; Sagesse, toi que Zeus enfanta après s'être replié sur lui-même, après avoir respiré profondément, toi qui habites dans ton père, entièrement unie à son essence, toi qui es sa compagne et sa conscience; Énergie de Zeus, étincelle qui allumes et entretiens le feu chez les héros et les hommes de génie, fais de nous des spiritualistes accomplis. Le jour où les Athéniens et les Rhodiens luttèrent pour le sacrifice, tu choisis d'habiter chez les Athéniens, comme plus sages. Ton père cependant fit descendre Plutus dans un nuage d'or sur la cité des Rhodiens, parce qu'ils avaient aussi rendu hommage à sa fille. Les Rhodiens furent riches, mais les Athéniens eurent de l'esprit, c'est-à-dire la vraie joie, l'étemelle gaieté, la divine enfance du cœur.
Le monde ne sera sauvé qu'en revenant à toi, en répudiant ses attaches barbares. Courons, venons en troupe. Quel beau jour que celui où toutes les villes qui ont pris des débris de ton temple, Venise, Paris, Londres, Copenhague, répareront leurs larcins, formeront des théories sacrées pour rapporter les débris qu'elles possèdent, en disant : « Pardonne-nous, déesse ! c'était pour les sauver des mauvais génies de la nuit », et rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime de l'infâme Lysandre ! Puis ils iront à Sparte maudire le sol où fut cette maîtresse d'erreurs sombres et l'insulter, parce qu'elle n'est plus.
Ferme en toi, je résisterai à ities fatales conseillères, à mon scepticisme, qui me fait douter du peuple; à mon inquiétude d'esprit, qui, quand le vrai est trouvé, me le fait chercher encore; à ma fantaisie, qui, après que la raison a prononcé, m'empêche de me tenir en repos. O Archégète, idéal que l'homme de génie incarne en ses chefs-d'œuvre, j'aime mieux être le dernier dans ta maison que le premier ailleurs. Oui, je m'attacherai au stylobate de ton temple ; j 'oublierai toute discipline, hormis la tienne; je me ferai stylite sur tes colonnes; ma cellule sera sur ton architrave. Chose plus difficile! pour toi, je me ferai, si je peux, intolérant, partial. Je n'aimerai que toi. Je vais apprendre ta langue, désapprendre le reste. Je serai injuste pour ce qui ne te touche pas ; je me ferai le serviteur du dernier de tes fils. Les habitants actuels de la terre que tu donnas à Erechthée, je les exalterai, je les flatterai. J'essayerai d'aimer jusqu'à
leurs défauts; je me persuaderai, ô Hippia, qu'ils descendent des cavaliers qui célèbrent là-haut, sur le marbre de ta frise, leur fête éternelle. J'arracherai de mon cœur toute Çbre qui n'est pas raison et art pur. Je cesserai d'aimer mes maladies, de me complaire en ma fièvre. Soutiens mon ferme propos, ô Salutaire; aide-moi, ô toi qui sauves!
Que de difficultés, en effet, je prévois ! que d'habitudes d'esprit j'aurai à changer! que de souvenirs charmants je devrai arracher de mon cœur! J'essayerai; mais je ne suis pas sûr de moi. Tard je t'ai connue, beauté parfaite. J'aurai des retours, des faiblesses. Une philosophie, perverse sans doute, m'a porté à croire que le bien et le mal, le plaisir et la douleur, le beau et le laid, la raison et la folie se transforment les unes daiis les autres par des nuances aussi indiscernables que celles du cou de la colombe. Ne rien aimer, ne rien haïr absolument, devient alors une sagesse. Si une société, si une philosophie, si une religion eût possédé la vérité absolue, cette société, cette philosophie, cette religion aurait vaincu les autres et vivrait seule à l'heure qu'il est. Tous ceux qui, jusqu'ici, ont cru avoir raison se sont trompés, nous le voyons clairement. Pouvons-nous sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas comme nous jugeons le passé ? Voilà les blasphèmes que me suggère mon esprit profondément gâté. Une littérature qui, comme la tienne, serait saine de tout point, n'exciterait plus maintenant que l'ennui.
Tu souris de ma naïveté. Oui, l'ennui... Nous sommes corrompus : qu'y faire ? J'irai plus loin, déesse orthodoxe, je te dirai la dépravation intime de mon cœur. Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour des disciples de l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein, ta tête plus large embrasserait divers genres de beauté.
Tu es vraie, pure, parfaite, ton marbre n'a point de tache, mais le temple d'Hagia-Sophia, qui est à Byzance, produit aussi un effet divin avec ses briques et son plâtras. Il est l'image de la voûte du ciel. Il croulera, mais, si ta cella devait être assez large pour contenir une foule, elle croulerait aussi.
Un immense fleuve d'oubli nous entraîne dans un gouffre sans nom. O abîme, tu es le Dieu unique! Les larmes de tous
les peuples sont de vraies larmes ; les rêves de tous les sages renferment une part.de vérité. Tout ici bas n'est que symbole et que songe. Les dieux passent comme les hommes, et il ne serait pas bon qu'ils fussent éternels. La foi qu'on a eue ne doit jamais être une chaîne. On est quitte envers elle quand on l'a soigneusement roulée dans le Unceul de pourpre où dorment les dieux morts.
{Souvenirs d* Enfance et de Jeunesse, éd. Calmann-Lévy.)
F. 1^ Play I806.I882
LANTAGONISME SOCIAL
L'antagonisme social n'est point un fait nouveau, spécial à notre temps : les discordes civiles avaient même autrefois un caractère de violence qu'elles n'ofîrent guère aujourd'hui. Mais il y a entre les deux époques cette différence essentielle que, dans l'ancien régime, chaque patron allait au combat soutenu par ses ouvriers et ses domestiques, tandis qne désormais il les rencontrerait armés devant lui.
Autrefois, après la lutte, on trouvait dans l'atelier, dans la maison, la paix et un repos réparateur : aujourd'hui la lutte est dans la maison même ; elle continue d'une manière sourde, lorsqu'elle n'éclate pas ouvertement; elle mine donc nécessairement la société en détruisant toute chance de bonheur domestique. Les écrivains qui s'inspirent des passions révolutionnaires et qui propagent tant de doctrines subversives pourraient trouver à leur foyer même la réfutation de leurs systèmes favoris, dans les sentiments haineux et l'esprit de rébelHon de leurs serviteurs. Les épreuves qui désolent maintenant tant de familles, riches ou pauvres, sont l'un des sévères enseignements qui nous ramèneront, en matière de science sociale, au sentiment du vrai.
(Œuvres complètes, éd. Marne et fils.)
IL — LA PHILOSOPHIE; LA CRITIQUE; L'ÉRUDITION; LE JOURNALISME; L'ÉLOQUENCE
L'apport de la science. Claude Bernard*. — Quelques discours, des éloges, ce serait tout l'apport de la science à la littérature de cette période, si nous n'avions Claude Bernard. On peut louer sans doute le d'Alemhert et le Pascal de Joseph Bertrand, esprit curieux qui professait que « la géométrie n'exclut rien » et qui rayonna, en effet, dans les directions les plus variées; telles belles pages de Pasteur sur le dualisme de la Science et de la Foi; les études de Marcelin Berthelot sur les Origines de l'alchimie et ses Leçons sur les méthodes générales de synthèse en chimie organique (1864). Ni Joseph Bertrand, ni Pasteur n'eurent de système personnel; Berthelot lui-même « a pris telle quelle la philosophie du xyiii® siècle, sans en rien retrancher, sans y rien ajouter, réservant à d'autres sciences les merveilleux progrès qu'il devait leur faire faire » (Francis Charmes).
Mais Claude Bernard ne se contente pas de renouveler la physiologie, et l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865), où il établit, circonscrit et justifie le rôle de l'hypothèse, qui, sans intervenir au cours des expériences, doit guider les recherches et coordonner les résultats, est, en même temps qu' « une œuvre maîtresse de la philosophie contemporaine », une œuvre qui vaut littérairement par « la solide simplicité de la forme » (Lanson).
Philosophes et moralistes. — Dans l'Université, Damiron, Waddington. Nourrisson, Adolphe Franck, Paul Janet, Francisque Bouillier, Ludovic Carrau, etc., conforment en général leur enseignement aux indications du programme officiel et on peut leur apphquer ce que Jules Simon disait de l'un d'eux :
Ils prêchèrent la morale, la croyance à l'immortalité de l'âme, la croyance au devoir, l'amour de Dieu, de l'humanité et de la patrie » ; Adolphe Garnier distingue et multiplie immodérément les « facultés de l'âme »; Albert Lemoine donne du sommeil une analyse pénétrante; Beausire étudie les antécédents de l'hégélianisme en France. Elme Caro, le plus notoire du groupe, sorte de Jouffroy converti, pousse jusqu'au catholicisme et, philo-
LITTÉRAT. FRANC. — Il 7
sophe assez piètre, mais brillant professeur, se pose en champion souvent heureux des hautes idées spiritualistes représentées après lui, dans l'enseignement public, par Ollé-Laprune.
A l'autre aile de l'Université, Vacherot {la Métaphysiqtie et la Science) [1858] oppose la réalité du monde à l'idée de perfection et, de l'impossibilité de concilier ces deux notions, conclut à la non-existence de Dieu. Ces hardiesses dans la bouche du successeur de Cousin à la Sorbonne font scandale et sont vivement combattues par le P. Gratry, dont le Cours de philosophie (1855-1857), les Sophistes etla Critique (1864), etc., s'ornent d'éloquence et de poésie. Barni, avant de les commenter, traduit Kant et Fichte; Clémence Royer, Darwin; Blondin, Stahl; Soury, Haeckel; Ribot et Espinas, Spencer. Un néo-criticisme de forme assez curieuse, qui maintient le libre arbitre et insiste particulièrement sur les postulats métaphysiques et religieux de la raison pratique, se développe de 1868 à 1900 avec Renouvier et Pillon. La logique s'honore un peu plus tard du nom de Louis Liard {Des définitions géométriques et des définitions empiriques [1873], les Logiciens anglais contemporains [1878], etc.); dans la métaphysique et la psychologie subjective, nous rencontrons Charles Secrétan et Ernest Naville, Suisses et protestants tous deux, tous deux préoccupés d'accorder le dogme et la raison ; Antoine Cournot, qui tente d'appliquer à la philosophie naturelle et à l'économie politique le calcul des probabilités ; Félix Ravaisson, qui, après une belle thèse sur l'Habitude, donne en 1868 son célèbre Rapport sur la philosophie en France au xixe siècle, qu'il conclut par une profession de foi spiritualiste ; dans la psychologie objective et expérimentale, Théodule Ribot, l'inventeur et le maître de la méthode pathologique {l'Hérédité [1873], les Maladies de la mémoire [1881], les Maladies de la volonté [1883], etc.); dans les sciences morales et leur application à la pédagogie, Félix Pécaut, Jules Gaufrés, Octave Gréard, Charles Zévort, Ferdinand Buisson, Henri Marion, Gabriel Compayré, M^^e Jules Favre, etc. Mais l'œuvre philosophique la plus originale de cette période est peut-être la thèse de Jules Lachelier smt le Fondement de l'induction (1871), où l'auteur, rejetant l'empirisme comme insuffisant, reconnaît avec Hegel que « les conditions de l'existence des phénomènes sont les conditions mêmes de la possibilité de la pensée » et s'efforce de prouver que, si le monde est réel, c'est que les phénomènes forment des séries mécaniquement déterminées selon l'ordre de causalité et des systèmes ordonnés en vue de fins précises.
On pourrait encore, à la rigueur, l'un pour son sociologisme mystique, l'autre pour sa théorie de la solidarité, à l'aide de laquelle il prétend « élever la vie individuelle à la dignité d'une vie collective », ranger Ernest Hello et Marie- Jean Guyau parmi les philosophes : l'auteur de l'Athéisme au xix^ siècle (1858), de l'Homme, etc., comme l'auteur d'Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction et de l'Irréligion de l'avenir, restèrent des poètes jusque dans leurs systèmes philosophiques.
De même Henri-Frédéric Amiel*, âme inquiète et touchée par la maladie de l'analyse, qui passa inaperçu de son vivant et dont le Journal posthume (1883), « expérience psychologique de la valeur la plus précieuse », révéla une sorte d' a Hamlet protestant, capable des plus hardies spéculations et inhabile au moindre effort quotidien, exalté tout ensemble et incertain, frénétique et pusillanime » (Paul Bourget), tel quel éminemment représentatif d'une variété intellectuelle très répandue dans la seconde moitié du siècle et qu'on pourrait appeler les neurasthéniques supérieurs.
Et, avant Amiel et révélés comme lui par des pubUcations posthumes, nous avions eu l'abbé Henri Perreyve {Pensées choisies [1889]), de qui « les œuvres, l'action sacerdotale ont reçu de sa mort prématurée une consécration et une fécondité dont les témoignages abondent» (cardinal Perraud); Ximénès Doudan*, dont les Mélanges et lettres (1876) ont révélé après coup le rôle actif qu'il joua dans les milieux dévoués à la famille d'Orléans, esprit ferme et mesuré, épris de progrès comme de tradition, moraUste du goût et du tour le plus fin, aiguisé de scepticisme; Ernest Bersot {Études et Pensées [1882]) où se découvre une des plus belles âmes de stoïcien moderne; M"^® Swetchine {Pensées, Traité de la vieillesse [1854], Lettres [1863-1875], etc.), que Sainte-Beuve appelait a la fille aînée de Joseph de Maistre et la fille cadette de saint Augustin », et Caro, plus joliment, « une Mère de l'Éghse du faubourg Saint-Germain ». Prévost- Paradol enfin, dans son hvre sur les Moralistes français (1864), son chef-d'œuvre, est peut-être lui-même autant moraUste que critique, et la discussion qu'il institue avec ses modèles lui donne quelquefois la supériorité sur eux.
La critique séculière, la critique normalienne, la critique universitaire. — Premier groupe : Les critiques qui ne sont que
critiques ou sont surtout critiques ont nom dans cette période : CuviUier-Fleury, bon type du doctrinaire, roide, guindé, qui « mettait de la dignité jusque dans l'enjouement » (A. France), mais intègre et cherchant sous l'écrivain l'homme moral ou social; Silvestre de Sacy, janséniste amène, classique dans ses goûts, puriste dans sa langue et qui, hostile à l'improvisation littéraire, accepta comme une pénitence de collaborer quotidiennement aux Débats et d'y parler des contemporains; Edmond Scherer, qui ne se débarrassa jamais d'une certaine lourdeur genevoise et, médiocrement sensible aux beautés de pure forme, ne sympathisa qu'avec les esprit de son clan; Armand de Pontmartin [Causeries du samedi. Nouveaux Samedis, etc.), surnommé le PhiUnte de la critique, homme d'esprit, ayant de la facihté, une grande complaisance de jugement, une grande promptitude d'assimilation, peu de fonds et cette désinvolture qui, pour s'opposer au pédantisme, n'est guère moins insupportable que lui; Emile Montégut (Essai sur l'époque actuelle [1858], Poètes et artistes de V Italie, Essais sur la littérature anglaise. Mélanges, etc.), le plus près de Sainte-Beuve des critiques de cette génération, portant sur les hommes et les œuvres un coup d'œil sûr, sans passion, excellant à les définir après les avoir pénétrés, plein de formules heureuses (comme celle qu'il donna de Hugo : « un génie composé d'imagination et de volonté »), et possédant de surcroît la connaissance intime des littératures étrangères; Paul de Saint- Victor, plus brillant que solide et dont les études sur l'antiquité {Hommes et Dieux [1867], les Deux Masques, etc.) n'éblouirent que par le contraste qu'elles faisaient avec le style neutre habituel à la critique universitaire; Barbey d'Aurevilly, que nous retrouverons au roman, mais dont il ne faut pas dédaigner les Quarante médailles de l'Académie française (1863), les Études sur le Théâtre contemporain (1865 -1869), surtout la série : les Œuvres et les Hommes du xix^ siècle (1861-1895), livres partiaux, excessifs, où l'auteur « est toujours gouverné par son admiration absolue de la force » (Charles Maurras), mais d'une intensité singulière d'expression et qui, s'ils passent souvent le but, ne demeurent jamais en deçà; Edmond Biré {les Poètes lauréats, Victor Hugo, la Légende des Girondins, etc.), à qui manqua peutêtre ce que Sainte-Beuve appelle la juste proportion des hommes et des choses, mais qui, « arrachant de l'histoire des erreurs puissamment accréditées, y incorpora des vérités neuves et souvent capitales par la puissance de la dialectique appuyée
sur l'étendue et la sagacité de l'information » (Pierre Lasserre); à un rang plus bas, parmi les minores tant du feuilleton littéraire que du feuilleton dramatique : Hippolyte Babou, Alfred Barbou, Edouard Thierry, Jules Levallois, Louis Etienne, Hippolyte RoUe, Auguste Vitu, Henri de Lapommeraye, etc.
Deuxième groupe : Ce sont là les critiques qu'on pourrait nommer séculiers, par opposition à un deuxième groupe, mitoyen entre le précédent et le suivant, qui serait formé des cîerici de l'École normale ei; rupture de ban. Emile Montégut, le premier, signala et nota les conséquences de cette évolution qui commença de rapprocher sous l'Empire le monde littéraire et l'Université, jeta dans le journalisme les normaliens de la « grande promotion » et eut pour efiet, d'une part, de communiquer à la presse un vernis d'élégance classique et d'esprit voltairien; d'autre part, « de moderniser » l'enseignement dans toutes, ses branches en le prolongeant jusqu'aux plus récentes écoles littéraires, aux dernières découvertes scientifiques et aux événements politiques de la veille.
Cette double pénétration s'exerça par l'intermédiaire des About, Weiss, Sarcey, Taine, Prévost-Paradol, AssoUant, Challemel-Lacour, Edouard Hervé, Hippolyte Rigault, Yung, etc. Mais il est remarquable qu'en dehors de la presse et Taine excepté, aucun de ces normaliens n'eut
d'influence sérieuse sur les directions contemporaines. Un de leurs aînés, Emile Deschanel, plume élégante et facile, érudite sans lourdeur, est cependant loué par Sainte-Beuve, en même temps qu'Eugène Véron, pour avoir été parmi les premiers à réclamer et à réaliser « la transformation de l'ancienne rhétorique en histoire et en observation naturelle ». Créateur de la conférence httéraire ou tout au moins son vulgarisateur et l'un des maîtres du genre, il reste encore l'inventeur du « romantisme des classiques », procédé ingénieux pour rafraîchir les anciens en les habillant à la moderne.
J.-J. Weiss est un esprit à la fois plus traditionnel et plus libre et, de tous les normaliens de sa génération, le moins normalien sans conteste. Né à Bayonne, mais Alsa-
Francisque Sarcey.
cien de sang, fils de soldat, enfant de troupe, son éducation universitaire n'a pas prévalu sur son « humeur originale » ; il déconcerte et il ravit tout ensemble par l'imprévu de ses jugements ; nourri du xviii^ siècle et de la littérature de Louis-Philippe, adorant pêle-mêle Regnard, Scribe, Parny, Dumas père, Thérésa et l'Encyclopédie, on l'a défini assez exactement « une tête de l'ancienne France qui comprenait son temps sans en être » (J. Capperon). — Pour Francisque Sarcey, c'est encore du xviii® siècle, mais « un peu épaissi » (J. Lemaître). Ses qualités essentielles s'appelèrent simplicité, clarté, bonhomie. Et le bon sens lui tint lieu de génie. Il y a de fortes réserves à faire, d'ailleurs, sur ses théories de feuilletoniste théâtral : « le succès adopté comme règle de critique, la recherche des rapports entre l'œuvre présentée et le goût actuel du public, l'acceptation conventionnelle de ce goût du public » (Gustave Geffroy).
Ce doctrinarisme empirique le rapproche de Challemel- Eacour, orateur, philosophe et critique à principes, dont le fauxcol le prit de haut avec Renan dans une séance mémorable de l'Académie française.
Edmond About*, « ce diable d'About », l'enfant terrible de la bande, voyageur, journaliste, romancier, auteur dramatique, pamphlétaire, etc., n'eut au contraire en critique d'autre règle que son caprice : « alerte à tout, frondant sans merci, ne respectant ni les hommes ni les dieux » (Sainte-Beuve), il apparut en son temps comme une manière de Voltaire au petit pied, « Voltairianet », disait impertinemment Barbey d'Aurevilly. — Prévost-Paradol* {Essais de politique et de littérature [1859-1863]), d'apparence plus rassise, ne fut pas moins batailleur. Sa collaboration au Courrier du Dimanche est restée célèbre pour ce que, « dans une langue tantôt légère et brûlante comme la flamme, tantôt froide et tranchante comme l'acier, toujours transparente et pleine, souple et nerveuse, il trouvait le moyen de blesser à fond ses adversaires sans les injurier » (O. Gréard).
Dans un parallèle entre Prévost-Paradol et Hippolyte Rigault, Sainte-Beuve s'attachait à distinguer ces deux « tem-
péraments de même origine et de semblable éducation » et mettait l'esprit naturel de l'un en regard des grâces étudiées de l'autre. Avant comme après sa sortie de l'Université, Rigault {la Querelle des anciens et des modernes [1856], Œuvres complètes [1859]) « reste professeur et rhéteur jusque dans ses plus grandes mondanités et dans ses diversions vers la politique; il soigne et arrange, tout en parlant, les plis de sa toge » ; il est, en un mot, « le plus agréable des littérateurs sortis d'une classe, mais il en sort ». — Edouard Hervé, qui combattit, à côté de Prévost- Paradol, dans le Courrier du Dimanche, ne fit que de courtes infidélités à la politique; Eugène Yung, après une thèse sur Henri IV considéré comme écrivain, se tourna vers les problèmes économiques et n'appartint plus aux lettres que par la fondation de la Revue Bleue: Assollant s'établit romancier. Mais deux autres normaliens émancipés, Raoul Frary et Charles Bigot, vinrent grossir la phalange de leurs aînés : du second, on cite un excellent manuel de civisme {le Petit Français) ; le premier avait conquis une célébrité passagère avec la Question du latin, où il employait à ruiner l'éducation classique les ressources d'un esprit qui devait à cette éducation le plus clair de ses quahtés.
Troisième groupe : les universitaires restés fidèles à l'Université, mais qui ne se croient pas toujours obligés de s'enfermer dans l'étude des lettres classiques.
Tels Eugène Gandar qui, de Bossuet, passait au Poussin et à Eugénie de Guérin et, docte, sérieux jusqu'à la solennité, demeura jusqu'au bout le professeur dont ses élèves disaient : « Gandar parle d'or, mais il pèse son poids » ; Alfred Mézières {Paul Paruta [18533, Shakespeare, ses prédécesseurs, ses contemporains, ses successeurs [1861-1864], Dante, Cervantes, Gœthe, la Société française. Morts et vivants, etc.), l'un des esprits les plus ouverts de ce temps, élégant et renseigné, soucieux des entours, excellant à établir la filiation d'une œuvre et à situer l'écrivain dans son groupe intellectuel et social; Léon Crouslé, dogmatique, tranchant, fortement appuyé sur la tradition catholique dans ses jugements sur Voltaire, Fénélon et la Critique au xix® siècle; Emile Gebhart {Histoire du sentiment poétique de la nature [1860], De l'Italie, Autour d'une tiare. Au son des cloches, etc.), figure de moine rabelaisien et de lettré de la Renaissance, jovial, sceptique, abondant et disert; Paul Stapfer {Causeries guernésiaises (1869]; la Littérature française contemporaine, etc.), ballotté entre Hugo et Racine,
Shakespeare et Sophocle, Bossuet et Adolphe Monod, et comm« à la recherche d'un concordat littéraire et religieux dont il ne paraît pas avoir encore trouvé la formule ; Maxime Gaucher, « dont le cours, au dire de ses anciens élèves, était un continuel enchantement » (Edouard Beaufils) et qui fit passer un peu de ce charme dans ses chroniques de la Revue Bleue; Eugène Despois, dont il est permis de négliger les Uvres tendancieux sur la Révolution, mais dont on consulte encore avec profit l'Histoire du théâtre français sous Louis XIV (1874).
Nettement installés dans leurs spécialités respectives, voici maintenant Adolphe Berger, successeur de Patin à la Sorbonne et auteur d'une bonne Histoire de l'éloquence latine depuis l'origine de Rome jusqu'à Cicéron (1872); Constant Martha (De /a morale pratique dans les lettres de Sénèque [1854], les Moralistes sous l'empire romain, le Poème de Lucrèce, la Délicatesse dans l'art, etc.), successeur de Berger et pâle traducteur en vers du De natura rerum, mais se relevant dans sa critique, dont Sainte- Beuve a écrit qu'elle « est animée partout d'un souffle pur et respire comme une paisible sérénité » ; Alexis Pierron, dont l'Histoire de la littérature grecque (1850) et l'Histoire de la littérature romaine (1852) sont mieux que des manuels et « font passer en revue, sans rien omettre et sans rien fausser, dans l'ordre de leur succession chronologique et dans celui où les classe la diversité des genres, les écrivains et les œuvres » (Patin) ; Jules Girard {l'Atticisme chez Lysias [1854], Thucydide, Hypéride, le Sentiment religieux en Grèce, etc.), justement regardé lui-même comme un modèle d'atticisme et qui, reprenant le point de vue d'Otfried MuUer en l'élargissant, établit « l'influence de l'enthousiasme » dans la formation de la tragédie et démêla les éléments complexes de la f atahté grecque ; Paul Albert, « dont les livres ont de l'autorité à la fois et du mouvement » et chez qui « la tradition se renouvelle et la science se proportionne dans une bonne mesure » (Sainte-Beuve) ; Eugène Benoist, dont le même critique vantait « la grande clarté » et son heureux dosage de la grammaire et du commentaire laudatif ; Paul Decharme, qui restera l'auteur de cette Mythologie de la Grèce antique (1879), le meilleur essai d'explication rationnelle du polythéisme hellénique; Charles Lenient {la Satire en France au moyen âge [1859], la Satire en France au xvi^ siècle, la Poésie patriotique), qui se fit un système de « suivre dans l'histoire d'un pays la naissance et le progrès d'un genre déterminé et de montrer en quels rapports il se trouve avec le caractère, les
mœurs, le développement intellectuel et social de la nation » (A. Collignon) ; Petit de JuUeville, qui appliqua le même procédé dans son Histoire du théâtre en France et aux yeux de qui notre littérature, « à regarder d'un peu haut les choses, est un tout inséparable », belle conception qu'il eut le mérite de réaliser en réunissant autour de lui les compétences les plus indiquées pour cette vaste et profitable Histoire de la littérature française dont il fut, pour ainsi dire, le rédacteur en chef ; Gaston Boissier {le Poète Attius 1:1857], Cicéron et ses amis, l'Opposition sous les Césars, la Religion romaine d'Auguste aux Antonins, Promenades archéologiques, etc.), « fidèle jusqu'au bout à son double idéal de probité scientifique et de délicatesse littéraire » et dont on a pu dire encore que, si personne ne connaissait mieux et plus à fond la société romaine du dernier siècle de la république, « personne n'en faisait les honneurs avec plus d'esprit et de belle humeur » (Alfred Croiset).
Érudits, archéologues, géographes, etc. — Au-dessous de ces grands « premiers rôles » de la critique universitaire, les Gidel, Merlet, Jacquinet, Aubertin, Demogeot, Vapereau, Deltour, etc., continuent dans leurs précis la modeste et utile tradition scolaire de Gérusez; Pierre Larousse, grammairien et encyclopédiste, établit dans son Grand Dictionnaire universel le bilan de l'esprit humain au xix® siècle; Ernest Havet attache son nom à l'édition des Pensées de Pascal publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suivi (1852); Victor Fournel, Edouard Fournier, Feuillet de Couches, Marty-Laveaux, Paul Mesnard, Tamisey de Larroque, Adolphe Chéruel, Adolphe Régnier, Arthur deBoislisle, etc., restituent les écrivains célèbres, exhument les oubliés, font réparation aux méconnus.
L'épigraphie et la philologie anciennes ont des tenants glorieux en Léon Renier, Chassang, Thurot, Riemann, Weil, Tournier, Bergaigne, surtout Michel Bréal, le père de la sémantique, et Ferdinand de Saussure ; la philosophie celtique, en Gaidoz et d'Arbois de Jubainville; la philologie romane, en Littré*, qui fut à lui seul « toute une encyclopédie », type de « ces naturalistes philosophes qui tendent à introduire et à faire prévaloir en tout les procédés et les résultats de la science» (Sainte-Beuve), Adolphe Hatzfeld, Arsène Darmesteter, Frédéric Godefroy, Paul Meyer, A. Delboulle ; les langues asiatiques, en Stanislas Julien, Th. Pavie, GouUard d'Arcy, D'Hervey de Saint-Denis, Stanislas Guyard, Barbier de Meynard; la diplomatique, en Natahs de
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Wailly, Gucrard, Quicherat, Léopold Dçlisle, Arthur Giry; l'archéologie préhistorique, orientale, grecque, romane, chrétienne et moderne, en Boucher de Perthes, Mariette, Chabas, Botta, le duc de Luynes, de Saulcy, Léon Heuzey, Foucart, François Lenormant, VioUet-le-Duc, Le Blant, Oppert, de Sarzec, l'abbé Martigny, E. et J. de Rougé, Albert Dumont, surtout Beulé, archéologue souvent contestable, mais plume vive, brillante, et dont les éloges académiques furent fort goûtés sous l'Empire.
Elisée Reclus publie de 1875 à 1897 sa magistrale Géographie universelle, où il s'inspire de Karl Ritter pour marquer le rapport entre l'homme et le sol ; Vivien de Saint-Martin, continué par Rousseletet Schrader, fonde en 1863 l'Année géographique et commence en 1876 la publication du Nouveau Dictionnaire de géographie universelle ; Auguste Longnon fait son domaine de la géographie physique de la Gaule et, dans ses Origines et formation de la nationalité française, donne les marques d'un esprit de philosophie réaliste dont peu de nos historiens géographes furent capables. La littérature de voyages, où s'étaient déjà distingués René Caillé, Dumont d'Urville, Léon de Laborde et Victor Jacquemont {Voyage dans l'Inde), s'enrichit des relations du marquis de Compiègne, de Guillaume Lejean, Francis Garnier, Alfred Marche, Victor Largeau, etc., cependant que Taine publie son Voyage aux Pyrénées, About sa Grèce contemporaine et Eugène Fromentin les chefs-d'œuvre descriptifs qui s'appellent Un été dans le Sahara (1857) et Une année dans le Sahel (1858).
Aux explorateurs et aux voyageurs on peut joindre enfin les marins et les soldats qui furent des écrivains de talent : tels l'amiral Jurien de la Gravière, à qui l'on doit de belles études sur la marine ancienne; le général Ambert {Gens de guerre, Récits militaires, etc.) et cet admirable colonel Ardant du Picq, dont les Études sur le combat (1865-1868) faisaient dire à Barbey d'Aurevilly que « jamais homme d'action, et d'action brutale aux yeux de l'universel Préjugé, n'a plus magnifiquement glorifié la spiritualité de la guerre ».
La critique musicale et la critique d'art. — Des critiques musicaux de cette période, il semble qu'il n'y ait à retenir que Fiorentino, qui dut, pour répondre à l'enthousiasme des abonnés, dédoubler son feuilleton de la Presse ; Ernest Reyer, successeur de Berlioz aux Débats et, comme lui, plein de partis pris, mais aussi de vues neuves et profondes; le délicat Victorien
Joncières, qui signait Jennius à la Liberté, et, parmi les historiens de la musique, Marie Escudier et Adolphe Jullien. — Plus variée et plus riche, la critique d'art, spiritualiste avec Alfred Tonnelle, systématique avec Taine, dogmatique avec Henri Delaborde, historique avec Eugène Mûntz, impressionniste avec les Concourt, éclectique avec Thoré-Bûrger et Chennevières, réaliste ou naturaliste avec Théophile Silvestre, Castagnary, Philippe Burty, n'est plus qu'objective avec Fromentin et nous offre, en 1875, ces Maîtres d'autrefois, Belgique et Hollande, pleins de « vues hardies sur la fin propre de l'art, sur le rôle du peintre, sur sa formation, sur la science des couleurs et leur emploi » et qui « comptent parmi les plus belles pages de la littérature française » (René Bazin).
Journalistes, chroniqueurs, pamphlétaires. — Tremplin pour les uns, gagne-pain pour les autres, le journalisme, à partir de 1830, a pris une telle place dans la vie publique, il a tant d'autorité sur l'opinion, qu'il n'est pas un écrivain notoire du xix® siècle, de Chateaubriand à Lamartine, Hugo, Renan, Zola, Coppée, etc., qui ne lui ait payé sa contribution.
Pour s'en tenir aux professionnels, nos publicistes ont des ancêtres fameux dans un Armand Carrel, qui fonda le National (1830) contre le gouvernement de Juillet et dont le style, pâle, raide et froid, dénonce un volontaire concentré. — L'adversaire qui le tua en duel, Emile de Girardin, fondateur de la Presse, précurseur de notre presse contemporaine, sut toujours frapper, secouer le public par son génie du mot, par ce que l'auteur des Lundis appelait ses « étiquettes de pensée, ses têtes d'articles ».
Emile de Girardin.
Dans un camp ennemi, Louis Veuillot*, « franc, violent, fin pourtant, âpre non moins qu'adroit à l'attaque, riant ou mordant à belles dents et sachant choisir sur le prochain les endroits vulnérables et tendres » (Sainte-Beuve), est le plus remarquable tempérament de polémiste de son siècle et, sinon le plus académique, le plus vigoureux peut-être
de tous les prosateurs contemporains, le plus dru surgeon de la vieille souche gauloise depuis Molière.
Alfred Nettement, fondateur de l'Opinion publique: La Guéronnière, fondateur de la France, ont du savoir et de la. tenue; Charles de Mazade, dans la Revue des Deux Mondes, reste à mi-côte des partis; sage aussi, distingué et serein, fut Edouard Hervé dans le Soleil. On a lu plus haut les noms des autres normaliens qui s'enrôlèrent en même temps que lui dans le journalisme : About, Weiss, Prévost-Paradol, Sarcey, Challemel- Lacour, etc.; il faut leur adjoindre Dionys Ordinaire, dont le style étudié « rappelle Paul-Louis Courier et procède de Voltaire» (A. Rambaud). John Lemoinne, alerte champion du libéralisme parlementaire, mérita avec Edouard Hervé, par la justesse et l'aisance de sa langue, de représenter le journalisme sous la coupole; Auguste Vacquerie mit une plume fougueuse et quotidienne au service du romantisme et de la République ; Ranc, chez les radicaux, eut du poids; Vallès, fiévreux, amer, fait figure d'iconoclaste universel et enveloppe dans la même aversion Homère, les études classiques et M. Thiers, qu'Hector Pessard, journaliste correct, soutient officieusement dans le Soir ; Henri de Pêne, au Gaulois, est le gonfalonier de la Légitimité ; dans le Pays, puis l'Autorité, les Cassagnac, père et fils, déchirent à belles dents le régime.
Entre temps s'avance le bataillon des chroniqueurs : Léo Eespès, Nestor Roqueplan, Pierre Véron, Adrien Marx, Auguste Villemot, Phihbert Audebrand, Philippe Chaperon, Henry Fouquier,'boulevardier philosophe à la ceinture lâche et aux grâces molles d'épicurien; Charles Monselet, nourri des petits auteurs du XVIII® siècle et, comme eux, musqué, pomponné, fin disant, gourmet et Ubertin. Au Figaro de 1854, que fonde Villemessant et où Villemot, J ou vin, Albert Wolfl^, Albert Millaud, etc., lui donnent la réplique, Aurélien Scholl, étincelant de « parisianisme », lance un genre inédit : les « nouvelles à la main » ; dans un Figaro postérieur, Léon Lavedan (Philippe de Grandlieu), Bûcheron (Saint-Genest), Félix Platel (Ignotus) défendent à la première colonne Tordre et les saines doctrines, et Francis Magnard, à la seconde, les démolit.
Le pamphlet, sous l'Empire, prend tantôt la forme du livre et de l'allégorie, comme chez Edouard de Laboulaye {Paris en Amérique [1863], le Prince Caniche, etc.), tantôt celle de l'opuscule, comme chez Rogeard {J>es Propos de Labiénus [1865], pu-
bliés d'abord dans la Rive gauche), tantôt celle du cahier hebdomadaire, comme chez Louis Ulbach {la Cloche) et Henri Rochefort {la Lanterne, 1868), unique de verve satirique et dont une formule suffit à « déshabiller » un homme.
Les orateurs. — Le silence de la tribune officielle pendant les premières années du régime impérial est amplement racheté à partir de 1867 par les belles envolées oratoires d'un Jules Favre, les périodes flexueuses et savantes d'un Jules Simon, le verbe orageux, incorrect et dominateur d'un Gambetta, la parole châtiée d'un Dufaure, la rude éloquence auvergnate d'un Rouher, les merveilleuses facultés d'improvisation d'un Emile Olhvier. Dans les débuts de la RépubUque, Jules Ferry, Challemel- Lacour, le duc d'Audifïret-Pasquier, le duc de Broglie, Paul de Cassagnac, Ms^" Freppel, surtout le comte de Mun, magnifique paladin du catholicisme social; Alexandre Ribot, modèle du debater; Waldeck-Rousseau, dont la maîtrise glacée dédaigne de séduire et se contente de s'imposer, sont encore de très distingués représentants de l'éloquence parlementaire. Et n'oublions pas leur contemporain Georges Clemenceau*, âpre, cinglant, incomparable dans l'attaque, démolisseur redouté, mais patriote inébranlable, chez qui la guerre suscitera une sorte de lyrisme sobre, cordial et poignant, au niveau de toutes nos angoisses, de tous nos efforts et de tous nos triomphes. — Au barreau, avec quelques-uns des noms précédents, nous rencontrons Chaix d'Est-Ange, qui devait s'éteindre sous l'hermine d'un procureur général ; AUou, dont la parole se pliait aux causes les plus diverses; Lachaud, qui triomphait à la cour d'assises; Clément 'Laurier, cantonné dans les affaires politiques, etc. — L'éloquence de la chaire elle-même, un moment assoupie, se réveille avec le P. Hyacinthe et le P. Didon„ talents jumeaux, également impatients « de se jeter dans le mouvement des idées et des passions », mais dont l'un préféra être brisé par l'Église à se soumettre ; dont l'autre, devant la même épreuve, s'incUna et, ayant « du bon sens et un ferme esprit de conduite », résista à la tentation « de fonder une nouvelle Église, de s'ériger en antipape et de gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes » (A. France).
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Claude Bernard 1813-1878