‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 34 sur 58 · VIEUX GARÇONS · texte numérisé non relu

VIEUX GARÇONS

André Theuriet I837-I907

Ils vivaient automatiquement sans s'occuper de ce qui se passait autour d'eux ou au dehors. Ils laissaient la direction du ménage à Catherinette, ne voulant voir personne, se mettaient à table sans appétit, mangeaient sans savoir ce qu'on leur servait, et ne prenaient plus goût à rien. Hyacinthe errait çà et là comme un corps qui a perdu son âme; Germain ne pensait plus à la chasse, et ne mettait plus les pieds au bois.

Parfois seulement, à la fine pointe du jour, ils se glissaient furtivement, chacun de son côté, hors du logis. Ils filaient discrètement par des ruelles détournées et étaient tout étonnés de se retrouver au détour d'une allée du cimetière. Ils restaient là une bonne partie de la matinée, sans se dire trois paroles, tout occupés à jardiner autour de la fosse de la tante Lénette. Les pluies d'avril avaient déjà tassé la terre; ils y avaient fait planter des fleurs et ils les arrosaient silencieusement.

Mais quand ce lourd engourdissement se fut peu à peu dissipé et qu'ils rentrèrent dans la vie consciente et active, alors ils commencèrent à sentir combien la défunte leur manquait. Une attaque de paralysie, les privant tout d'un coup de leurs yeux et de leurs jambes, les eût rendus moins impuissants et désorientés que cette brusque mort de Mii« Lénette.

Habitués à se reposer sur la tante pour toutes les choses du ménage, ils n'entendaient rien au gouvernement d'une maison, et les moindres détails domestiques prenaient pour eux l'importance d'une affaire d'État. Qu'il s'agît de commander le menu d'un dîner ou de renouveler leur garde-robe, ils se regardaient tous les deux avec des yeux ahuris et finissaient par s'en remettre aveuglément à la décision de Catherinette.

Or celle-ci, qui avait toujours été un instrument passif entre les mains de M^^e Lénette, manquait absolument d'imagination et d'initiative. Les deux Barbeaux dînaient mal : au milieu de l'abondance de toutes choses, ils étaient privés de ces gâteries et de ces petits soins que la sollicitude de la tante leur prodiguait, et que l'habitude leur avait rendus nécessaires comme le pain et le sel.

Ils s'embrouillaient dans ces trousseaux de clefs que M^ie Lénette maniait avec tant de dextérité. Au fond de ces profondes armoires où la tante rangeait le linge avec un ordre méthodique dont elle avait emporté le secret, les deux infortunés ne savaient rien trouver. Ils passaient des heures à chercher un mouchoir de poche; puis, de guerre lasse, après avoir bouleversé tous les rayons, ils s'asseyaient découragés en face des piles de linge effrondrées, et murmuraient d'un ton lamentable :

« Ah ! si la tante était là ! »

{La Maison des Deux BarbeauXy éd. Fasquelle.)

Ferdinand Fabre 1827-1898

LE FIFREUR

Une intelligence surprenante — Dieu daigne souvent toucher du doigt sa créature la moins parfaite — avait préservé Jean ManigUer, dit Branguibus, de la dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé les ouailles à travers les prairies et plus d'une fois, dans les forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à la terre. Impossible ! Ses bras tremblants n'avaient soulevé le pic qu'avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser sur l'oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons.

Il fallut iîourner bride à un labeur qu'il eût aimé. Les champs, où il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s'enfonça dans les Montagnes-Noires.

Certes, le dessein de cet infortuné n'était pas de tendre la main aux portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son pain, à le gagner sans s'avihr à la sueur ensemble de toute son âme et de tout son corps. Cela était beau, et je le sais, moi qui, dans ces dernières années, reçus les confidences de Branguibus, quelle intuition native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité d'aide-berger, de pillard, selon l'expression cévenole, à la borde des Quatre- Chemins, non loin de Rieussec.

C'est dans les solitudes de ce pa5rs pauvre et mome jusqu'à la désolation que s'éveilla l'instinct musical de Jean Maniglier. En un séchoir de châtaignes, où l'on passait la veillée, ayant ouï un pâtre jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n'eut de cesse qu'il n'eût acquis, à Saint-Pons, l'instrument auquel il avait dû des jouissances si pures, si inconnues.

IDésormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l'éminent artiste du séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons, et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle joie, quel enivrement, quand, un soir, ramenant ses longues files de chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord! Cet enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps, avait déposé tous les trésors de l'âme, faillit se trouver mal de plaisir. Les cieux venaient de s'ouvrir sur sa tête.

La voie de Branguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d'aller sonner du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux enterrements, lui aussi se ferait fifreur.

{Barnabéf éd. Fasquelle.)

Paul Arène 1843-1896

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