‹ La littérature française au 19e; tableau général (volume 2)Chapitre 36 sur 58 · LA NOËL DU BOHÉMIEN · texte numérisé non relu

LA NOËL DU BOHÉMIEN

Un soir de Noël, Kobus se trouvait à la brasserie du Grand- Cerf. Il y avait trois pieds de neige dehors. Dans la grande salle, pleine de fumée grise, autour du grand fourneau de fonte, les fumeurs se tenaient debout; tantôt l'un, tantôt l'autre s'écartait un peu vers la table, pour vider sa chope, puis revenait se chauffer en silence.

On ne songeait à rien, quand un bohémien entra, les pieds nus dans ses souliers troués; il grelottait, et se mit à jouer d'un air mélancolique. Fritz trouva sa musique très belle : c'était comme un rayon de soleil à travers les nuages gris de l'hiver.

Mais derrière le bohémien, près de la porte, se tenait dans l'ombre le wachtmann Foux, avec sa tête de loup à l'afîût, les oreilles droites, le museau pointu, les yeux luisants. Kobus comprit que les papiers du bohémien n'étaient pas en règle et que Foux l'attendait à la sortie pour le conduire au violon.

C'est pourquoi, se sentant indigné, il s'avança vers le bohémien, lui mit un thaler dans la main, et, le prenant bras dessus, bras dessous, lui dit :

« Je te retiens pour cette nuit de Noël; arrive! »

Ils sortirent donc au milieu de l'étonnement universel, et plus d'un pensa : « Ce Kobus est fou d'aller bras dessus, bras dessous, avec un bohémien; c'est un grand original. »

Foux, lui, les suivait en frôlant les murs. Le bohémien avait peur d'être arrêté, mais Fritz lui dit :

« Ne crains rien; il n'osera pas te prendre. »

Il le conduisit dans sa propre maison, où la table était dressée pour la fête du Chrisi-Frind; l'arbre de Noël au milieu, sur la nappe blanche, et, tout autour, le pâté, les kuchlen, saupoudrés de sucre blanc, le kougelhof aux raisins de caisse, rangés dans un ordre convenable. Trois bouteilles de vieux bordeaux chauffaient dans des serviettes, sur le fourneau de porcelaine à plaque de marbre.

« Katel, va chercher un autre couvert, dit Kobus, en secouant la neige de ses pieds; je célèbre ce soir la naissance du Sauveur avec ce brave garçon, et si quelqu'un vient le réclamer... gare! »

La servante ayant obéi, le pauvre bohémien prit place, tout émerveillé de ces choses. Les verres furent remplis jusqu'au bord, et Fritz s'écria :

« A la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le véritable Dieu des bons cœurs 1 »

Dans le même instant, Foux entrait. Sa surprise fut grande de voir le zigeiner assis à la table avec le maître de la maison. Au lieu de parler haut, il dit seulement :

« Je vous souhaite une bonne nuit de Noël, monsieur Kobus.

— C'est bien; veux-tu prendre un verre de vin avec nous ?

— Merci, je ne bois jamais pendant le service. Mais connaissezvous cet homme, monsieur Kobus ?

-^ Je le connais et j'en réponds.

llîîiRAT. fRANÇ. — II. 10

— Alors ses papiers sont en règle ? »

Fritz n'en put entendre davantage : ses grosses joues pâlissaient de colère; il se leva, prit rudement le wachtmann au collet et le jeta dehors en criant :

« Cela t'apprendra d'entrer chez un honnête homme la nuit de Noël. »

Puis il vint se rasseoir ; et, comme le bohémien tremblait :

« Ne crains rien, lui dit-il, tu es chez Fritz Kobus. Bois, mange en paix, si tu veux me faire plaisir. »

Il lui fit boire du vin de Bordeaux; et, sachant que Foux guettait touj ours dans la rue, malgré la neige, il dit à Katel de préparer un bon lit à cet homme pour la nuit; de lui donner le lendemain des souliers et des vieux habits, et de ne pas le renvoyer sans avoir eu soin de lui mettre encore un^bon morceau dans la poche.

Foux attendit jusqu'au dernier coup de la messe, puis il se retira; et le bohémien, qui n'était autre que Jôsef, étant parti de bonne heure, il ne fut plus question de cette affaire.

Kobus, lui-même, l'avait oubliée, quand, aux premiers jours du printemps de l'année suivante, étant au lit un beau matin, il entendit, à la porte de sa chambre, une douce musique : c'était la pauvre alouette qu'il avait sauvée dans les neiges et qui venait le remercier au premier rayon du soleil.

Depuis, tous les ans, Jôsef revenait à la -même époque, tantôt seul, tantôt avec un ou deux de ses camarades, et Fritz le recevait comme un frère.

(UAmi FrUz, éd. Hetzel.)

Barbey d'Aurevilly 1808-1889

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