RIVALITÉ
Ernest FeydeaQ 1821-1873
Lorsque le dîner fut fini et que les convives eurent été î' asseoir dans le salon autour des tables de whist, lentement jje me rapprochai de Fanny qui se chaufiait les pieds devant le Ffeu. M'accoudant au rebord de la cheminée, j'entremêlais de choses banales prononcées à voix haute les paroles de tendresse que je lui adressais tout bas. De ma place, je voyais le dos des joueurs inclinés vers les tables où brillaient doucement, enfer-mées sous les abat-jour, les bougies enfoncées dans de lourds [flambeaux d'argent; j 'entendais le bruit des jetons de nacre et le murmure des mots couverts que les partenaires échangeaient entre eux. Je comptais que nous pourrions ainsi deviser de nous tout à notre aise, avec uii peu d'habileté, la maîtresse de la maison s'étant assise, au fond de la pièce, devant le piano dont elle effleurait les touches du bout des doigts. Et c'était un charme nouveau ajouté à tant d'autres que celui des accords assoupis tremblant dans l'air, en même temps que les mélodies secrètes de l'amour, plus mélodieuses encore, chantaient en nous. Mais, se détachant soudain du groupe des joueurs derrière lequel jusqu'alors il s'était tenu debout, mon rival s'avança vers nous d'un air affable et, le plus naturellement du monde, nous demanda de quoi nous parlions. Avec une politesse exquise qui excluait toute forme familière et nous tenait à distance l'un de l'autre comme il l'entendait, mais avec une tranquillité d'accent et une manière courtoise, il se mit immédiatement à conduire le discours, et je ne pus m'empêcher de le suivre. A travers les
doux éclats de la musique, les tendresses des vibrations assourdies dont il ne se souciait guère, il me parla de chasse, de théâtre, de chevaux, que sais- je ! ne daignant même pas pénétrer jusqu'au cœur les sujets oiseux que j'avais imprudemment choisis, mais qu'il me condamnait maintenant à poursuivre, comme s'ils eussent été les seuls qu'il jugeât dignes de moi. Je lui fis deux ou trois réponses assez fines, et il applaudit du regard en m'honorant d'un demi-salut. Ainsi j'étais pour lui un assez futile instrument dont il caressait les cordes, en se jouant, du bout des doigts...
{Fanny, éd. Calmann-Lévy.)
Gustave Flaubert I82I-I880