‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 30 sur 90 · LE CHIEN DE BRISQUET · texte numérisé non relu

LE CHIEN DE BRISQUET

En notre forêt de Lyons, vers le hameau de la Goupillière, tout près d'un grand puits-fontaine qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin, il y avait un bonhomme, bûcheron de son état, qui s'appelait Brisquet, ou autrement le fendeur à la bonne hache, et qui vivait pauvrement du produit de ses fagots avec sa femme, qui s'appelait Brisquette. Le bon Dieu leur avait donné deux petits enfants, un garçon de sept ans, qui était brun et qui s'appelait Biscotin, et une blondine de six ans, qui s'appelait Biscotine. Outre cela, ils avaient une chienne à poil frisé, noire par tout le corps, si ce n'est au museau qu'elle avait couleur de feu; et c'était le meilleur chien du pays pour son attachement à ses maîtres.

On l'appelait Bichonne.

Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups dans la forêt de Lyons. C'était dans l'année des grandes neiges que les pauvres gens eurent si grand 'peine à vivre. Ce fut une terrible désolation dans le pays.

Brisquet, qui allait toujours à sa besogne et qui ne craignait pas les loups à cause de sa belle hache, dit un matin à Brisquette : « Femme, je vous prie de ne laisser courir ni Biscotin, ni Biscotine, tant que M. le grand louvetier ne sera pas venu. Il y aurait du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne demande qu'à trotter. » Brisquet disait tous les matins la même chose à Brisquette.

Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venait sur le pas de la porte, rentrait, ressortait et disait : « Mon Dieu, qu'il est attardé!... » — Et puis elle sortait encore en criant ; « Eh! Brisquet ! » Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : « N'irai-je pas ? — Paix ! lui dit Brisquette... Ecoute, Biscotine, va jusque devers la butte, pourvoir si ton père ne revient pas... Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent, et crie bien fort : Brisquet ! Brisquet I... Paix-là ! Bichonne ! » Les enfants allèrent, allèrent et, quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de

LA PROSE — oo

la butte : « Mordienne, dit Biscotiii, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront. — Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi. «

Pendant ce temps-là, Brisquet était revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux-Anes, sur l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avait une hottée de cotre ts à fournir chez Jean Paquier. « As-tu vu nos enfants ? lui dit Brisquette. — Nos enfants ? dit Brisquet, nos enfants ? mon Dieu 1 sont-ils sortis ? — Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par un autre chemin. »

Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte, c Si tu menais la Bichonne ? » lui cria Brisquette. La Bichonne était déjà bien loin. Elle était si loin que Brisquet la perdit bientôt de vue, et il avait beau crier : « Biscotin ! Biscotine ! « on ne lui répondait pas. Alors, il se prit à pleurer, parce qu'il s'imagina que ses enfants étaient perdus.

Après avoir couru longtemps, longtemps, il lui sembla reconnaître la voix de la Bichonne. Il marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il l'avait entendue, et il y entra, sa bonne hache levée.

La Bichonne était arrivée là au moment où Biscotin et Biscotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle s'était jetée devant en aboyant, pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet, d'un bon coup de sa bonne hache, renversa le loup raide mort; mais il était trop tard pour la Bichonne, elle ne vivait déjà plus.

Brisquet, Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquette. C'était une grande joie, et cependant tout le monde pleura. Il n'y avait pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.

Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil, sous une grosse pierre, sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :

C'est ici qu'e;)t la Bichonne, Le pauvre chien de Brisquet.

Et c'est depuis ce temps-là qu'on dit en commun proverbe : Malheureux comme le chien à Brisquet, qui n'allit qu'une fois au bois et que le loup mangit.

b6 - PREMIÈRE PÉRIODE (1800-1820)

Xavier de Maistre 1763-1852

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