I, — PAMPHLÉTAIRES, ORATEURS, PROFESSEURS, PHILOSOPHES, SOCIOLOGUES
Le mouvement romantique n'a pas été moins fécond en prose qu'en poésie. Mais, au xix® siècle, l'histoire des idées ne coïncide pas toujours avec celle des écrivains. Un exemple nous fera mieux entendre : Auguste Comte, écrivain, n'a pas de valeur ; penseur. Cousin n'est auprès de lui qu'un enfant. Presque partout où l'éloquence, l'histoire, la philosophie se présentent sous la forme « littéraire », les principes du romantisme sont maîtres. Faire tenir à l'imagination ou au sentiment le rôle de la raison, résoudre par intuition ou passion les suprêmes problèmes, ce mode de penser, qu'on a appelé panthéistique et qui nous vient d'Allemagne (Fichte, Schelling, Hegel), est - .^lui des Michelet, des Lamennais, des Cousin, des Quinet, des Lacordaire, etc. Un écrivain de ce temps montre-t-il une tendance fermement intellectuelle, il fait figure d'isolé.
Les pamphlétaires : Courier. — C'est le cas de Paul-Louis- Courier*. Dix années durant, ce brave « vigneron tourangeau » a harcelé le pouvoir légitimiste de ses ironies {Simple
UTTÉRAT. FRANC. — I. lO
discours (1821), Pétition pour des villageois qu'on empêche de danser, etc.) et il a donné dans le Pamphlet des pamphlets (1824) le modèle de ce genre si français. Sa langue est une curieuse et très adroite mosaïque : Courier, helléniste excellent, avait traduit Longus et divers fragments d'auteurs grecs ; il se plaisait aussi à notre xvi® siècle. Il forma à cette double école un style qui, s'il n'était un peu factice, eût restauré en plein romantisme la maîtrise des classiques.
Cormenin, qui succéda dans la faveur publique à Courier, est loin de le valoir ; mais sous le pseudonyme de Timon {Lettres sur la liste civile (1831), Très humbles remontrances, le Livre des orateurs, etc.), il a parlé avec précision la langue des affaires et créé presque un genre : « le pamphlet administratif. » — Claude Tillier est moins connu : ses pamphlets paraissaient dans un obscur journal de Clamecy. Instituteur révoqué par le gouvernement de Juillet, il est du peuple et le montre à son style dru et cru.
Paul-Louis Courier.
L'éloquence. — Sous l'Empire, la tribune est muette. Napoléon * seul a la parole et réalise, dans ses harangues et ses bulletins', l'idéal de Vimperatoria hrevitas : cela est sobre, nerveux, avec des traits brusques qui illuminent les profondeurs de l'histoire. — Lui tombé, les parlementaires commencent leur tapage. On ne va plus s'entendre jusqu'en 1852. Sans doute, c'en est fait de la dialectique puissante d'un Mirabeau ou des éclats de passion d'un Danton, mais la parole gagnera en précision ce qu'elle perdra en véhémence. Développer les lieux communs de la politique ; préciser les grandes idées qui, dans les troubles révolutionnaires, avaient été exposées dans un langage plus enflammé que rigoureux ; formuler les théories de la monarchie constitutionnelle et les défendre ou les combattre, telle fut l'œuvre de Royer-Collard, de Benjamin Constant, du général Foy, de Manuel, de Serre, de Camille Jordan, du dnc de Broglie et des autres orateurs de la Restauration. Sous Louis-
Philippe, ces lieux communs sont délaissés par de nouveaux orateurs qui, dans l'étude des affaires et des questions à l'ordre du jour, brillent par les qualités les plus diverses: Guizot, par la hautaine assurance de sa parole expérimentée, Dupin aîné par sa verve railleuse, Casimir Perier par la chaleur de ses apostrophes, Lamartine par la couleur et l'émotion entraînante de sa langue harmonieuse, Berryer par son action oratoire qui rappelle à ses audit urs les plus beaux mouvements de l'éloquence antique. Jamais talents plus variés n'ont honoré la tribune. — En même temps, l'éloquence rehgieuse, morte depuis Massillon, renaît avec Legris-Duval, Lacordaire, le P. de Ravignan, l'abbé Dupanloup, etc., moins profondément distante qu'autrefois de l'éloquence profane. Pendant que Montalembert * en périodes fleuries, défendait le catholicisme au Parlement; qu'Ozanam, avec sa thèse sur Dante et ses Études germaniques (1847), lui rouvrait l'accès de la Sorbonne ; que Rio étudiait les grandes manifestations de l'art chrétien, Lacordaire * entraînait la foule à ses conférences, mêlait à l'enseignement du dogme et de la morale l'étude des questions politiques et sociales qui passionnaient les esprits et faisait revivre, avec des accents romantiques, le panégyrique et l'oraison funèbre.
Les théoriciens religieux. — A leur tour, les théoriciens religieux étudient la religion dans ses rapports avec la société. L'abbé Gerbet, plus tard évêque de Perpignan, donne, en 1829, ses Considérations sur le dogme et, en 183 1, Coup d'œil sur la co titra verse chrétienne, « où il renouvelle le style de la dévotion » (Henry Brémond).
Lamennais, après s'être institué le défenseur en titre de l'Église, rompait brusquement avec elle qui ne voulait pas se plier à lui. Lamennais, ne roublions pas, est un Celte comme Pélasge, Abélard et Chateaubriand, donc un insurgé par vocation ; en outre, « dans son schisme, il faut faire la part de l'orgueil froissé du chef de parti méconnu » (Félix Hémon). Déjà son Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1823) renfermait d'assez imprudentes nouveautés : l'auteur y faisait du consentement universel le critérium du vrai. Dans la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, il dénonçait l'asservissement de l'Église parla monarchie; en 1830, il fondait, avec
Lacordaire, Montalembert et l'abbé Gerbet, le journal l'Avenir pour la défense d'une sorte de théocratie populaire ; enfin, quatre ans plus tard, après sa rupture avec la Papauté, il publiait les Paroles d'un croyant, première affirmation du socialisme chrétien et qui contenait en germe tout le cathoHcisme démocratique d'aujourd'hui.
Les Universitaires. — Est-ce quitter enfin réloquence que de citer ici les Universitaires, dont plusieurs, au reste, ont brillé dans les assemblées publiques : Royer- CoUard, Guizot, Cousin, Patin, Le Clerc, Villemain, Saint-Marc Girardin, Michelet, Quinet, Fauriel, Ampère, Mickiewicz, Ozanam, Saint-René Taillandier, Philarète Chasles, etc., et parmi les savants, dans le genre un peu artificiel de «l'éloge académique», Cuvier, Arago, Flourens, Biot ? Nous avons déjà rencontré ou nous rencontrerons ailleurs certains d'entre eux.
Victor Cousim
Le plus distingué du groupe, Victor Cousin*, peut être encore consulté avec profit, mais non sans réserve, comme historien des femmes et de la société polie au temps de la Fronde ; philosophe, il continue dans son enseignement l'œuvre de réaction contre les tendances matérialistes du xvm^ siècle. Son « éclectisme », essai de concihation de l'idéalisme et du sensualisme, ne lui a pas survécu ; mais, comme Royer-Collard, son maître, comme l'ardent et sombre Jouffroy *, Damiron, Saisset, Charles de Rémusat, Jules Simon, Barthélémy Saint-Hilaire, etc., ses disciples, il a fait passer chez nous un peu de la psychologie écossaise et de la métaphysique allemande et, dans son livre fameux : Du Vrai, du Beau et du Bien (1836), enseigné avec chaleur d'inoffensifs truismes. — Edgar Quinet*, dans une chaire voisine du Collège de France, fulminait à la fois contre le classicisme, les jésuites et Napoléon et provoquait de se-
rieuses bagarres qui se terminaient par sa mise en disponibilité (1844). Cerveau fumeux, qui se croit encyclopédique, il est philosophe, historien, savant, poète, prophète et s'exprime le plus souvent par symboles {Prométhée, Ashavérus, les Esclaves, Merlin l'Enchanteur, etc.). C'est un des plus beaux cas de la « maladie romantique ». — Fauriel, à la Sorbonne, travaillait au développement de cette même maladie par sa traduction des Chants populaires de la Grèce moderne (i). « Esprit inventif et original » (Sainte-Beuve), ami de M°^® de Staël, qui le consultait sur la littérature allemande, d'Augustin Thierry, qu'il poussait vers l'étude du moyen âge, d'Ampère, à qui il inspirait le :<oût des littératures comparées, et de Raynouard, à qui il inspirait celui de la littérature romane, il faisait figure d'excitateur universel et, s'il se posait en adversaire du classicisme, rachetait du moins par une érudition scrupuleuse et sa recherche constante des sources, qui le menait personnellement à la découverte de la littérature provençale, ce que ses prirxipes httéraires avaient de contestable.
Edgar Quinet.
Auguste Comte. — Mais Auguste Comte, magistralement interprété par Littré, sauvegarde l'intégrité de sa pensée. Loin du monde officiel, il construit lentement, pièce à pièce, contre l'éclectisme, contre le romantisme, contre la sensi-
(1) 1824. La date est à retenir. C'est à la laveur de son exotisme que la poésie populaire est accueillie des romantiques. En 1825, Mérimée publie son théâtre pseudo-espagnol de Clara Gazul : il récidive en 1827 avec ta Guzîa, recueil de prétendues ballades illyriennes. Puis viennent la Chanson d'AUabiscar et le Barzaz-Breiz, également truqués, de Garay de Monglave (1835) et de La Villemarqué (1839), sans parler des traductions des ballades allemandes, écossaises, etc. Seul, Gérard de Nerval se doute du trésor de poésie sincère et franche que recèle le sol national.
bilité, la plus terrible des machines de guerre. Le fondement du système de Comte, c'est que l'homme ne peut arriver à la connaissance de la vérité que par l'étude des faits positifs, sans y mêler la recherche des causes finales ; seules, les relations de succession et de simultanéité dans l'espace peuvent être étudiées. Comte posait en même temps sa fameuse loi des trois états : théologique, métaphysique, positif. Il est permis de n'accepter l'héritage philosophique de Comte que sous bénéfice d'inventaire : du point de vue littéraire et social, on ne lui sera jamais assez reconnaissant d'avoir restauré la notion d'une vérité objective, remis la sensibilité à sa place, sous le gouvernement de la raison, et l'individu à son rang, après la Société.
Les premiers théoriciens du socialisme.
— Le socialisme, en germe chez Saint- Simon et qui avait pris la forme messianique avec Bazard et Enfantin et la forme apocalyptique avec Bûchez, commençait vers la même époque à développer ses principes chez Charles Fourier, le doux chimérique de « l'empire unitaire » qui rêvait romantiquement d'adapter la société future sur le plan de la Ucence universelle. Son meilleur disciple, Victor Considérant, incapable de supporter le délai de quinze mille ans que Fourier assignait à la transformation radicale de l'organisme humain, essayait de donner une sanction immédiate et pratique au système en fondant le «phalanstère » dont la première application, au Texas, fut un désastre. Cabet, qui, dans son Voyage en I carie (1842), avait jeté les bases d'une organisation analogue de la société, n'était pas plus heureux à Nauvoo, en pays mormon. Mais la doctrine « communiste », dont il était l'inventeur, lui survécut. Il n*est rien resté, au contraire, du socialisme pythagorico-boudhique de Pierre Leroux et de Jean Reynaud (le nuageux et poétique auteur de Terre et Ciel) qui, s'il supprimait la « ploutocatie », entendait conserver la famille, la patrie et le régime de la propriété individuelle.
Auguste Comte.
Autrement audacieux et, de plus grand écrivain, P.-J. Proudhon*, qui disait du système phalanstérien qu'il ne « renferme que bêtise et ignorance » et condamnait tout ensemble le communisme de Cabet et l'étatisme de Fourier, se déclarait nettement, dans les Principes d'organisation politique (1843), la Philosophie de la misère (1846), les Idées révolutionnaires (1849), ^^^'> l'adversaire de la propriété et, avant Karl Marx, posait la question sociale sur le terrain économique de la « lutte des classes », mais entrevoyait cependant un accord possible entre le capital et le salariat par la constitution d'une « classe moyenne » et l'établissement du « mutualisme ».
PAGES-TYPES
Paul-Louis Courier 1772-1825
UNE AVENTURE EN CALx\BRE
Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens qui, je crois, n'aiment personne et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains.
J'avais pour compagnon un jeune homme. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peine; mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute : de vais- je me fier à une tête de vingt ans? Nous cherchâmes tant qu'il fit jour notre chemin à travers ces bois; mais, plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon; mais comment faire ? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien mine de charbonniers ; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets.
sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade au contraire : il était de la famille; il riait, il causait avec eux; et, par-une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi! s'il était écrit !), il dit d'abord d'où nous sommes, où nous allions, qui nous étions ; Français, imaginez un peu ! Chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! Et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens, pour la dépense et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah ! jeunesse ! jeunesse ! que votre âge est à plaindre ! Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne.
Le souper fini, on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas, nous dans une chambre haute, où nous avions mangé ; une soupente élevée de sept à huit pieds, où l'on montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid dans lequel on s'introduisait en rampant sous des soUves chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul et se coucha tout endormi sur sa précieuse valise. Moi, déterminé à veiller, je fis bon feu et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer ; et, prêtant l'oreille par la cheminée, qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai fortement ces propres mots du mari : « Eh bien ! enfin, voyons, faut-il les tuer tous deux ?» A quoi la femme répondit : « Oui, » et je n'entendis plus rien. Que vous dirai-je ? Je restai respirant à peine, tout mon corps froid conflue un marbre; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu! quand j'y pense encore!... Nous deux presque sans armes, contre eux douze ou quinze qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne pouvais; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlaient comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le, si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j 'entendis sur l'escalier quelqu'un et, par les fentes de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme après lui ; moi derrière la porte : il ouvrit, mais.
avant d'entrer, il posa la lampe, que sa femme vint prendre; puis il entre pieds nus, et elle, de dehors, lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Doucement, va doucement.» Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau entre les dents, et, venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... Ah ! cousine... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.
Dès que le jour parut, toute la famille, à grand bruit, vient nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger : on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : « Faut-il les tuer tous deux ?» Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.
Cousine, obligez-moi, ne contez point cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point : c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j'ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez -vous conter? Prenez des sujets qui aillent à votre air : Psyché, par exemple.
Napoiéo.i l'r