II- — L'HISTOIRE
C'est une question qui reste incertaine de savoir si le romantisme fut pour quelque chose dans le renouveau des études historiques au xixe siècle ou s'il n'y eut là qu'une simple coïncidence. Au lendemain du plus grand des bouleversements sociaux, il n'est point étonnant que des esprits curieux aient été sollicités d'établir le bilan de la société disparue et d'autres d'étudier la crise qui l'emporta. Il n'y eut point entente entre ces esprits et il y apparaît à leur variété. Les uns sont de simples narrateurs ou ne voient dans l'histoire que prétexte à tableaux pittoresques ; les autres la conçoivent en réaUstes et d'autres y recherchent l'enseignement des faits et la voient en philosophes. Et il y a enfin ceux qui, en bons romantiques, mêlent les trois manières et s'informent, peignent et ratiocinent à la fois.
Michaud ; Barante ; Vitet. — Parmi les premiers nous rangerons Michaud et Barante : — Michaud *, trop sacrifié à ses successeurs et dont l'Histoire des Croisades {1S11-1822) , visiblement influencée par les Martyrs, contient des pages colorées sans excès, éloquentes sans emphase, et se souvient du ton de l'ancienne histoire en prenant déjà les procédés de la nouvelle ; — Prosper Brugère, baron de Barante *, qui s'abstient de toute réflexion personnelle et de qui l'Histoire des ducs de Bourgogne (1824-1828), découpée en épisodes, fait songer à une suite de tapisseries de haute Uce. — Joignons-leur Vitet, si l'on veut, Vitet guetté par Dumas et qui, en 1826, dans les Barricades, puis dans les Etats de Blois, la Mort de Henri III, etc., fera descendre l'histoire à la peinture de genre et, comme il dit lui-même, à « l'étude », au « croquis ».
Adolphe Thiers. — En 1822 cependant, Thiers* publie le premier tome de son Histoire de la Révolution. L'effet en
est très vif, particulièrement dans les couches libérales et en dépit d'un certain « fatalisme historique » qui se précisera dans les tomes suivants et davantage dans l'Histoire du Consulat et de V Empire (1845-1862). Thiers sait composer, et c'est son premier mérite. Il est informé, et son information ne porte pas seulement sur les luttes civiles et les événements militaires, mais encore sur la vie économique du pays. Il est compétent, ayant étudié la guerre chez Jomini, les finances dans le cabinet du baron Louis, la pohtique au pouvoir. Il est réaliste, et l'historien, chez lui, ne craindra pas de « donner le prix du pain, du savon, de la chandelle » et de revêtir les personnages les plus divers pour entrer dans la vie des faits. L'Histoire de la Révolution et l'Histoire du Consulat et de l'Empire manquent peut-être de recul ; elles sont trop voisines des événements, et l'on n'en doit qu'admirer davantage la probité de l'historien, l'aisance de sa narration, son exposition lumineuse, gâtée par un style fâcheusement impersonnel.
Thiers.
Guizot; Mignet; Sismondi; Alexis de Tocqueville. — Et voici une troisième école. Auteur des Essais sur l'histoire de France (1823), « première percée de lumière qui ait traversé les ténèbres de nos primitives institutions » (Camille JuUian), de Révolu- Guizot. tion d'Angleterre (1826-1855), de l'His-
toire générale de la civilisation en Europe, puis en France (1830), François Guizot*, dans un dessein moralisateur et politique, néglige les faits pour leur enchaînement et leur signification. Le passé, à ses yeux,
UTTKRAT. FRANC. — 1.
vaut comme leçon pour l'avenir et ceci explique qu'il y ait dans son œuvre tant d'arbitraire. Mais il y règne une puissante discipline. — Dans un style aussi souple que fort, Mignet *, dont l'ouvrage capital est une Histoire de la Révolution (1824), ordonne les faits avec brièveté, maîtrise et logique. Sa « qualité maîtresse est la faculté de la généralisation, le talent de condenser toute une époque en quelques traits » (René Doumic). — Avec moins d'art et un parti pris protestant et genevois qui se laisse « apercevoir quelquefois dans les rigueurs de l'historien à l'égard du catholicisme et de la royauté » (Mignet), Sismondi, dans son Histoire des Français (1821-1843), appuie son lourd doctrinarisme sur une sérieuse documentation. — Tous ces historiens travaillent sur le passé : Alexis de Tocqueville se penche sur l'histoire « vivante ». Frappé du progrès des idées démocratiques en France, il est allé étudier ces idées sur leur terre d'élection et sa Démocratie en Amérique (1835-1839) est le fruit d'une enquête sincère, positive, expérimentale. Plus tard il s'élèvera de cette enquête pour présenter la Révolution française comme la résultante d'un concert de forces naturelles qui ont agi dans le sens de? aspirations nationales, loin qu'elles aient favorisé Ja rupture avec le passé.
Augustin Thierry, — Et voici enfin les romantiques qui fondent tous les genres : il est vrai qu'une histoire nouvelle, pittoresque, dramatique, réaliste, philosophique et sociale a été créée par Augustin Thierry *, qui a précisé le premier et formulé des aspirations encore confuses chez ses devanciers. Dans les Dix lettres sur l'histoire de France (1820) s'annonce son intention de « descendre de l'abstrait au concret », de « présenter en action les hommes, les mœurs et les caractères » . Il nous racontera lui-même plus tard avec quel soin, pour prendre « la forte teinte de réalité », il recueillait, avant d'écrire, « les détails les plus minutieux des chroniques et des légendes », tout ce qui pouvait rendre « vivants » les personnages et les civilisations disparus. Faire « vr^'arit » et à l'aide du trait « carac-
Augustin Thierry.
téristique », comme Fallait recommander Victor Hugo dans la préface de Cro^nwell, fut son principal, mais non son unique souci. N'oublions pas que Thierry avait eu pour professeurs de rhétorique Chateaubriand et Walter Scott, mais qu'il avait fait sa philosophie sous ce chimérique Saint-Simon, dont il fut même, un temps, le collaborateur : il y apparaît à cette veine d' « humanitarisme » qui coule dans son Histoire de la conquête de l'Angleterre (1825), ses Lettres sur l'histoire des communes (1827), ses Récits des temps mérovingiens (i 835-1 840), son Essai sur le Tiers-État (1850), etc. Un élément nouveau entre avec lui en scène : le peuple, trop négligé jusque-là ou même complètement sacrifié et à qui il veut restituer sa place dans l'histoire. « L'histoire de France, dit-il, telle que nous l'ont faite les historiens modernes, n'est point la vraie histoire du pays, l'histoire nationale, l'histoire populaire. . . La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire : il nous manque l'histoire des citoyens, l'histoire des sujets, l'histoire du peuple. » Il commença lui-même d'écrire cette histoire, mais par fragments, et comme à petites touches. La fresque complète, large, grouillante, pathétique, c'est Michelet qui la peindra.
Michelet *. — Il sortait du peuple et du Paris révolutionnaire (21 août 1798) ; fils d'un petit imprimeur, il avait « poussé comme une herbe sans soleil entre deux pavés ». Ses premières leçons il les reçoit d'un vieux magister terroriste, et elles lui reviendront après 1830. Lauréat du concours gêné-
rai, professeur à Sainte-Barbe, une solide traduction de Vice : Principes de la philosophie de l'histoire et un excellent Précis de l'histoire moderne (1827) appellent sur lui rattention et le désignent pour une chaire à l'École Normale. M. de Martignac le charge en même temps de donner des leçons aux Enfants de France et il accepte. Il est encore monarchiste et catholique pratiquant. En 1833, il publie son Histoire romaine, trop inspirée de Niebuhr peut-être, mais où l'on sent déjà la préoccupation du sol, des conditions chmatériques et topographiques qui déterminent la race. Il a voyagé pour sa santé, puis par souci professionnel, en Itahe, en Allemagne, dans leurs bibliothèques, leurs archives, leurs musées et aussi dans leurs paysages, leurs mœurs, leurs institutions. A la lueur de « l'éclair de Juillet » enfin, il a « aperçu la France ».
« Elle avait des annales, dit-il dans sa préface de 1869, et non point une histoire. Des hommes éminents l'avaient étudiée surtout au point de vue poHtique. Nul n'avait pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc..) Nul ne l'avait encore embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et géographiques qui l'ont constituée. Le premier, je la vis comme une âme et comme une personne. »
Michelet, dans ces lignes orgueilleuses, fait trop bon marché d'Augustin Thierry, qui avait eu, à peu de chose près (sauf dans les rapports de la race avec le sol), la même conception de l'histoire, mais n'en avait pas aperçu tout le développement et surtout n'en avait pas poursuivi l'application méthodique, rigoureuse, dans une œuvre d'ensemble comme l'Histoire de France en vingt-trois volumes de son successeur. Les six premiers volumes — et les meilleurs, qui suffiraient à asseoir sa réputation, — de cette Histoire parurent de 1833 à 1844. Puis Michelet interrompit leur pubHcation et entreprit cette série de monographies passionnées qui vont de le Prêtre, la Femme et la famille (1845) à la Bible de l'humanité (1864), en passant par le Peuple, l'Oiseau, l'Insecte, l'Amour, la Mer, la Mon-
tagne, etc. Cependant, en 1847, il revenait à son œuvre maîtresse, mais pour sauter tout de suite à la Révolution, réservant le raccord pour plus tard. Le raccord se fit, mais dans quelles conditions! Des conclusions posées avant leurs prémisses engageaient celles-ci ou se ruinaient ellesmêmes. Michelet ne verra plus la série des événements entre la Renaissance et 1789 que du point de vue révolutionnaire et il perdra, du même coup, avec l'impartialité, toute sa lucidité d'historien. De fait rien ne ressemble moins aux six premiers tomes de l'Histoire de France que ceux qui suivirent et ce n'est plus l'histoire de France qu'écrit Michelet, mais celle de ses sensations en tête à tête avec les documents. L'imagination, la passion débordent partout la vérité objective : servies par un style admirable, qui se rythme sur la sensation même, vivant, saccadé, effréné, elles créent des pages lyriques palpitantes, mais entraînent la faillite de l'historien.
Divers. — Parmi les historiens secondaires de cette période, on peut encore nommer Lacretelle jeune dont le Précis historique de la Révolution française (1801-1806) est le premier du genre et dont toute l'œuvre postérieure n'est que le développement de ce précis ; Lemontey, qui écrivit d'après les sources un Essai sur l'établissement monarchique du règne de Louis XIV (1818) ; Daru, disgracié par Louis XVIII et que réconciUa avec le monarque son Histoire de la République de Venise (1819); Philippe de Ségur, qui se proposa Tacite pour modèle dans son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 18 12 (1824); Amédée Thierry, frère d'Augustin, reflet de la pensée et de la manière fraternelle dans son Histoire des Gaulois (1828), son Histoire de la Gaule sous l'administration romaine (1840-1847), etc.; Louis Blanc {Histoire de dix ans (1839), dont le retentissement fut énorme et contribua à la chute du gouvernement de Juillet ; Histoire de la Révolution française, conçue dans un esprit de sympathie pour les grands protagonistes de la Révolution et notamment pour Robespierre) ; Nettement, lourd, pompeux, mais souvent judicieux dans son Histoire de la Révolution de Juillet (1833) et son Histoire de la Restauration (1860) ; le marquis de Custine {l'Espagne sous Ferdinand VII (1838) et la Russie en 1839 (1843)» tableau du despotisme russe sous Nicolas dont l'effet fut très
grand) ; Alexandre Buehon, à qui l'on doit des pages drues et savoureuses SUT la Domination française dans l'empire grec (1840) ; le comte de Carné {Vues sur l'histoire contemporaine (1833), les Étais de Bretagne, etc.), historien probe, consciencieux, de la meilleure tenue littéraire; Capefigue, prolixe et plat vulgarisateur; Touchard-Lafosse, l'Alexandre Dumas de l'histoire; Crétineau-Joly, écrivain de parti, dont la meilleure œuvre reste l'Histoire de la Vendée militaire (1840) ; Lamartine [Histoire des Girondins (1847 et qui en est plutôt la légende, les Girondins n'ayant nullement fait figure de modérés à la Convention et leur projet même de fédéralisme, comme l'a prouvé Edmond Biré, n'ayant jamais pris corps); Dargaud, sorte d'Eckermann de ce même Lamartine, accrédité près de lui par les sociétés secrètes pour le détacher du catholicisme et de la monarchie et qui, avec une assez 'bonne Histoire de Marie Stuart (1850), nous a laissé sur son hôte de Saint-Point les curieux souvenirs posthumes récemment utilisés par M. Jean des Cognets ; Jomini, théoricien plus qu'historien, qui a commencé par poser les règles-de la stratégie moderne dans son Traité des grandes opérations militaires (1804) et qui en a montré l'application dans son Histoire critique des campagnes de la Révolution (1819-1824) ; le comte de Falloux [Histoire de Pie V), Dezobry [Rome au siècle d'Auguste), Dulaure [Histoire de Paris), Alexis Monteil [Histoire des Français), Arthur Beugnot [les Olim), François de Bonnechose [Histoire d'Angleterre), AuréUen de Courson, Poujoulat, Le Huërou, J. Naudet, etc; — puis ceux qu'on a surnommés un peu dédaigneusement les « rats d'archives », monographistes et polygraphes, curieux d'archéologie, de folk-lore, de barèmes, anecdotiers, compulseurs de vieux papiers, éditeurs de livres rares, entrepreneurs de collections historiques et littéraires, les Vatout, les Danjou, les Privât d'Anglemont, les Ludovic Lalanne, les Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), les Eugène Maron, les Charles Asselineau, les Eudore Soulié, les Jules Cousin, les Charles Louandre, les Walckenaer, les Befîara, les Petitot, les Monmerqué, les Taschereau, etc., dont plusieurs, pour s'être volontairement spécialisés dans ces emplois inférieurs, n'ont manqué ni d'érudition ni de goût.
C'est peut-être ici également qu'il faudrait donner place aux auteurs de Mémoires et de Souvenirs, particulièrement abondants pour la période révolutionnaire et impériale. On ne saurait songer à en dresser la liste, qui s'allonge chaque jour.
Les plus célèbres pubUcatioi s du genre, avec le Mémorial de
LA PROSL ItiT
Sainte-Hélène, de Las Cases (i 822-1823), les Mémoires d'ouireiomhe, de Chateaubriand, et les Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, de Guizot (1858-1867), qui parurent du vivant de leurs auteurs, sont les Mémoires de M"^^ de Rémusat, tableau piquant, mais légèrement perfide, de la cour de Napoléon !«', les Mémoires du chancelier Pasquier, qui peuvent servir de correctif aux précédents, les Mémoires de la comtesse de Boigne, finement renseignée sur les personnages de la Restauration et les dessous du régime, les Mémoires du général baron de Marbot, d'une verve toute cavalière, mais, semble-t-il, par endroits un peu gasconne, et les fameux Cahiers du capitaine Coignet, qui avaient passé presque inaperçus en 1851 sous le titre de : Aux vieux de la vieille, parfait spécimen de ces 0 commentaires de soldats », comme les appelle Henry Houssaye, où les Fricasse, les Dupuy, les Brisquard, les Belot, les Marquant, le sergent Bourgogne et le trompette Chevillet « expriment les sentiments et l'opinion de la plèbe à épaulettes de laine » et servent l'histoire à leur manière en lui fournissant « les éléments de la psychologie des armées ».
PAGES-TYPES
Michaud 1767-1839