JUGEMENT SUR NAPOLÉON P
Pour nous Français, Napoléon a des titres que nous ne devons ni méconnaître ni oublier, à quelque parti que notre naissance, nos convictions ou nos intérêts nous aient attachés. Sans doute, en organisant notre état social par le Code civil, notre administration par ses règlements, il ne nous donna pas la forme politique sous laquelle notre société devait se reposer définitivement et vivre paisible, prospère et libre; il ne nous donna pas la liberté; mais, au lendemain des agitations de la Révolution française, il ne pouvait nous procurer que Tordre, et il faut lui savoir gré de nous avoir donné avec l'ordre notre état civil et notre organisation administrative. Malheureusement pour nous et pour lui, il a perdu notre grandeur; mais il nous a laissé la gloire, qui est la grandeur morale et qui ramène avec le temps la grandeur matérielle. Il était par son génie fait pour la France comme la France était faite pour lui. Ni lui sans l'armée française, ni l'armée française sans lui, n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli ensemble. Auteur de nos revers, mais compagnon de nos exploits, nous devons le juger sévèrement, mais en lui conservant les sentiments qu'une armée doit au général qui l'a conduite longtemps à la victoire. Étudions ses hauts faits, qui sont les nôtres; apprenons à son école, si nous sommes militaires, l'art de conduire les soldats, si nous sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires; instruisons-nous surtout par ses fautes; apprenons, en évitant ses exemples, à aimer la grandeur modérée, celle qui est possible, celle qui est durable, parce qu'elle n'est pas insupportable à autrui; apprenons en un mot la modération auprès de cet homme, le plus immodéré des hommes; et, comme citoyens enfin, tirons de sa vie une mémorable leçon : c'est que, si grand, si sensé, si vaste que soit le génie d'un homme, jamais il ne faut lui livrer complètement les destinées d'un pays.
Guizot 1787-1874