‹ La littérature française au 19e; tableau généralChapitre 83 sur 90 · PENDU ET VIVANT · texte numérisé non relu

PENDU ET VIVANT

... L'Amiral [ColignyJ v^us a fait pendre! s'écria Mergy; vous êtes bien gaillard pour un pendu.

— Oui, sacrament ! il m'a fait pendre ; mais je ne suis pas rancunier, et buvons à sa santé !

Avant que Mergy pût renouveler ses questions, le capitaiine avait rempli tous les verres, ôté son chapeau et ordonné à ses oavahers de pousser trois hourras. Les verres vidés et le tumulte apaisé, Mergy reprit :

— Poiurquoi donc avez-vous été pendu, capitaine ?

— Pour une bagatelle : un méchant couvent de Saintonge pillé, puis brûlé par hasard. Cependant l'Amiral, le croiriezvous? l'Amii'aJ s'en fâcha tout de bon; il me fit arrêter, et, sans plus de cérémonie, son grand prévôt jeta son dévolu sur moi. Alors tous ses gentilshommes et tous les seigneurs qui l'entouraient, jusqu'à M. de Lanoue, qui, comme on le sait, n'est pas tendre pour le soldat (car Lanoue, disent-ils, noue et ne dénoue pas), tous les capitaines le prièrent de me pardonner, mais lui refusa tout net. Ventre de loup ! comme il était en colère ! Il mâchait son cure-dent de rage; et vous savez le proverbe : Dieu nous garde des patenôtres de M. de Montmorency et du cure-dent de M. l'Amiral ! -- « Dieu m'absolve ! disait-il, il faut tuer la picorée tandis qu'elle n'est encore que petite fille; si nous la laissons devenir grande dame, c'est elle qui nous tuera. » Là-dessus arrive le ministre, son livre sous le bras; on nous mène tous deux sous un certain chêne... il me semble que je le vois encore, avec une branche en avant, qui avait l'air d'avoir poussé là tout exprès; on m'attache la corde au cou... Toutes les fois que je pense à cette corde-là, mon gosier devient sec comme de l'amadou.

— Voici pour l'humecter, dit Mila, et elle remplit jusqu'au bord le verre du narrateur.

Le capitaine le vida d'un seul trait et poursuivit de la sorte :

— Je ne me regardais déjà ni plus ni moins qu'un gland de chêne, quand je m'avisai de dire à l'Amiral : « Eh ! Monseigneur, est-ce qu'on pend ainsi un homme qui a commandé les Enfants- Perdus à Dreux ?» Je le vis cracher son cure-dent et en prendre un neuf. Je me dis : — Bon ! c'est bon signe. Il appela le capitaine Cormier et lui parla bas ; puis il dit au prévôt : « Allons ! qu'on me hisse cet homme. » Et là-dessus il tourne les talons. On me hissa tout de bon, mais le brave Cormier mit l'épée à la main et coupa aussitôt la corde, de sorte que je tombai de ma branche, rouge comme une écrevisse cuite. L'Amiral fit semblant d'être fort en colère contre Cormier ; mais tout cela était une farce jouée entre eux deux. Pour moi, je fus longtemps à la suite de l'armée, n'osant jamais me montrer devant l'Amiral ; enfin, au siège de Longnac, il me découvrit dans la tranchée et il me dit : « Dietrich, mon ami, puisque tu n'es pas pendu, va te faire arquebuser». Et il me montrait la brèche; je compris ce qu'il voulait dire, je montai bravement à l'assaut et je me présentai à lui le lendemain, dans la grande rue, tenant à la main mon chapeau percé d'une arquebusade : « Monseigneur, lui dis-je, j'ai été arquebuse comme j'ai été pendu. » Il sourit et me donna sa bourse en disant : — « Voilà pour t'avoir un chapeau neuf». Depuis ce temps nous avons toujours été bons amis.

Théophile Gautier I8II-I872

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