LES PARISIENS AUX CHAMPS
GRiNCHU, à Morisson, Dites donc, vous !... £h bien, nVons gênez pas 1
MORISSON, ahuri.
Hein ?... quoi ?
GRINCHU
Voulez-vous ben m' rend' ma place 1
MORISSON
Quelle place ?
GRINCHU
La place ousque j 'pêche tous les matins.
MORISSON
Ah bien, j'aime cette réclamation-là par exemple !... Est-ce que le bord de l'eau n'est pas à tout le monde ?...
GRINCHU
Le bord de not' ru... n'est pas à nous ? — le m du pays..., qui traverse 1' pays, n'est pas au pays ?
LE BARON, impatienté.
Allons, voyons, Grinchu 1... en voilà assez I M. Morisson est dans son droit. La place est au premier occupant. — Il fallait vous lever plus matin, voilà tout, et laissez-nous la paix I
GRINCHU
Ahben, excusez!... C'est pas assez qu' les Parisiens y nous prennent not* terrain pour y bâtir leurs chalets, ils ne laisseront pas tout seulement un peu d'eau aux pauvres maraîchers du pajrs pour l'agrément de leur pauvre existence ?
MORISSON
Ah çà, dites donc ! eh I le maraîcher... ne dirait-on pas que je ne l'ai pas payé assez cher, ce terrain, grâce à vous qui l'avez fait monter ?
GRINCHU
Et pourquoi qu' vous l'avez fait monter sur moi ? Que j'ie guignais depuis vingt ans poiu* y faire mon haixgar i
MORISSON
Il est superbe, ce villageois !
GRINCHU
Vous pouviez pas acheter des terrains à Paris, puisque vous êtes Parisien ? Il en manque donc des terrains à Paris, pour venir molester comme çà le pauvre monde de la campagne ?
LE BARON
Mais, sapré mâtin I sur quoi diable avez-vous marché ce matin, voyons, Grinchu ?...
GRINCHU, exaspéré.
Non, m' sieu le maire, voyez- vous, ça n' peut pas s' passer comme ça. Vous défendez les Parisiens à cause que vous êtes aussi un Parisien, vous !... Mais moi, j' dis que c'est la ruine du pays, tout c' monde là. Nous n' sommes pas chez nous I... V là vingt ans que j' pêche tous les matins à c' te place là !... Les poissons, ils n'y viennent qu' parce qu'ils disent : « V là 1' père Grinchu! allons-y!... » Et et' homme-là me les prendra à mon nez, mes pauvres poissons qui m'ainient tant !...
LE BARON
Mais, il ne prendra rien, diable d'homme! ni moi non plus, si vous braillez comme çà.
GRINCHU
J' veux ma place.
LB BARON
Et moi, j' veux que vous vous taisiez. Mille millions de carabines, est-ce fini ?
GRINCHU
Monsieur le maire, les Parisiens 1... ô misère!...
LE BARON
U n'y a pas de Parisiens ici, caboche de mulet que vous êtes... Il y a im colonel de dragons qui va sauter le ru si vous continuez, et vous étendre au fond, tout du long, pour vous rafraîchir le sangl... Est-ce entendu ? Une, deux... silence dans les rangs !.m Péchez donc, Morisson.
GRINCHU, intimidé, à lui-même, à demi'Voix.
Eh ben, c'est bon 1... Eh ben, c'est boni... Eh ben, ça va bien...
{Nos bons Villageois, éd. Calmann-Lévy.)
Mellhao «t Halévy 1832-1897; 1834-1908