UN HÔTEL DE RAMBOUILLET EN
PAUL
Ce monde-là, mon enfant, c'est un hôtel de Rambouillet en 1881 : un monde où Ton cause et où l'on pose, où le pédantisme tient lieu de science, la sentimentalité de sentiment et la préciosité de délicatesse; où l'on ne dit jamais ce que l'on pense, et où l'on ne pense jamais ce que l'on dit ; où l'assiduité est une politique, l'amitié un calcul, et la galanterie même un moyen ; le monde où l'on avale sa canne dans Tanticbambre et sa langue dans le salon; le monde sérieux, enûn I
JEANNE
Mais c'est le monde où l'on s'ennuie, cela 1
PAUL
Précisément 1
JEANNE
Mais, si l'on s'y ennuie, quelle influence peut-il avoir ?
PAUL
Quelle influence ?... Candeur ! candeur ! Quelle influence, l'ennui, chez nous ? mais énorme ! mais considérable 1 Le Français, vois-tu, a pour l'ennui une horreur poussée jusqu'à la vénération. Pour lui, l'ennui est un dieu terrible qui a pour culte la tenue. Il ne comprend le sérieux que sous cette forme. Je ne dis pas qu'il pratique, par exemple, mais il n'en croit que plus fermement, aimant mieux croire... que d'y aller voir. Oui, ce peuple gai, au fond, se méprise de l'être ; il a perdu sa foi dans le beau sens de son vieux titre ; ce peuple sceptique et bavard croit aux silencieux, ce peuple expansif et aimable s'en laisse imposer par la morgue pédante et la nullité prétentieuse des pontifes de la cravate blanche : en poHtique, comme en science, comme en art, comme en littérature, comme en tout ! Il les raille, il les hait, il les fuit comme peste, mais ils ont seuls son admiration secrète et sa confiance absolue ! Quelle influence, l'ennui ? Ah ! ma chère enfant 1 mais c'est-à-dire qu'il n'y a que deux sortes de gens au monde : ceux qui ne savent pas s'ennuyer et qui ne sont rien, et ceux qui savent s'ennuyer et qui sont tout... après ceux qui savent ennuyer les autres I
JEANNE
Et voilà OÙ tu m'amènes, misérable I
PAUL
Veux-tu être préfète, oui ou non ?
JEANNE
Oh ! d'abord, je ne pourrai jamais...
PAUL
Laisse donc ! Ce n'est que huit jours à passer*
JEANNE
Huit joursl sans parler, sans rire, sans t 'embrasser!
PAUL
Devant le monde, mais quand nous serons seuls... ce sera charmant, au contraire...
JEANNE
Ah ! c'est égal ! c'est égal 1
(Elle ouvre le piano et joue un air de n la Fille de madame An-
gOtù.)
PAUL, effrayé.
Eh bien ! eh bien î qu'est-ce que tu fais là ?
JEANNE
C'est dans l'opérette d'hier.
PAUL
Malheureuse! voilà comme tu profites... {Un domestique parait au fond.) Trop tard ! (Jeanne change son air d' opérette en symphonie de Beethoven.) Beethoven! Bravo! (// suit la mesure d'un air profond.) Ah! il n'y a décidément de musique qu'au Conservatoire I
{Le Monde où Von s*ennuie, éd. Calmann-Lévy.)
Labiche 1815-1888