LA NAISSANCE DE JEAN DES FIGUES
Je vins au monde au pied d'un figuier, il y a vingt-cinq ans, un jour que les cigales chantaient et que les figues-fleurs, distillant leur goutte de miel, s'ouvraient au soleil et faisaient la perle. Voilà, certes, une jolie façon de naître, mais je n'y eus aucun mérite.
Aux cris que je poussais (ma mère ne se plaignit même pas, la sainte femme!), mon brave homme de père, qui moissonnait dans le haut du champ, accourut. Une source coulait là près : on me lava dans l'eau vive; ma mère, faute de langes, me roula tout nu dans son fichu rouge; mon père, afin que j'eusse plus chaud, prit, pour m'emmailloter, une paire de chausses terreuses qui séchaient pendues aux branches du figuier; et, comme le jour s'en allait avec le soleil, on mit sur le dos de notre âne Blanquet, pax-dessus le bât, les deux grands sacs de spartçrie tressée ; ma mère s'assit sur l'un, mon père me posa dans l'autre en même temps qu'un panier de figues nouvelles, et c'est ainsi que je fis mon entrée à Canteperdrix, par le portail Saint- Jaume, au milieu des félicitations et des rires, accompagné de tous nos voisins, que le soir chassait des champs comme nous, et perdu jusqu'au cou dans les larges feuilles fraîches dont on avait eu soin de recouvrir le panier. Le lit devait être doux, mais les figues furent un peu foulées. De ce jour, le surnom de Jean des Figues me resta, et jamais les gens de ma ville, tous dotés de surnoms comme moi, les Corbeaux-blancs, les Saignefiacon, les Mange-loup, les Platons, les Cicérons, les Loutres, les Martres et les Hirondelles, ne m'ont appelé autrement.
{Jean des Figues, éd. Lemerre.)
epokmann-Chatplan I82k-I899; I826-I890