CHIO
Chio, l'île joyeuse^ est pleine de sanglots.
Au fond d'une demeure où l'on entend les âots»
La jeune fille morte, ô père misérable l
Dans ses longs cheveux blonds dort sur un lit d'érable.
Ses yeux de violette, hélas! quand le jour luit.
Contiennent à présent la formidable nuit.
O Dieux! c'est le moment où fleurit la pervenche!
Le père, avec horreur, tordant sa barbe blanche,
S'en est allé gémir sur le bord de la mer.
Dans l'abîme grondant il verse un fleuve amer Et marche, déchiré par sa douleur sans bornes.
La jeune fille dort. Trois divinités mornes.
Leurs beaux voiles épars et leurs cheveux flottants. Sont là, debout, tressant les roses du printemps Près de la morte en fleur qu'elles avaient vu naître Et se plaignent. Soudain, un disciple du maître S'avance et, les voyant, leur dit : « Que faites-vous Auprès du lit où s'est penché ce front si doux, O Déesses (car tout en vous fait qu'on devine L'immortelle splendeur d'une race divine), Puisque les Dieux, exempts du mal et du remords. Ne sauraient sans souillure être en face des morts Qui n'ont plus que la nuit sous leurs paupières lasses ? »
Il dit. Mais Aglaïa, la plus jeune des Grâces, Se tourna .vers ses sœurs pâles et, faisant voir Au disciple ébloui dans la pourpre du soir Leurs visages mo.uillés d'une rosée amère. Murmura : « Nous pleurons sur la fille d'Homère. »
. {Les Exilés, éd. Fasquelle.)
Leconte de Lisie 1838-1894