LA FICELLE
Maîtrb Hauchecorne, deBréauté, venait d'arriver à Goderville et se dirigeait vers la place, quand il aperçut par terre un petit bout de ficelle. Maître Hauchecorne, économe en vrai Normand, pensa que tout était bon à ramasser qui peut servir; et il se baissa péniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit, par terre, le morceau de corde mince, et il se disposait à le rouler avec soin, quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, maître Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol autrefois, et ils étaient restés fâchés, étant rancuniers tous deux. Maître Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'être vu ainsi par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. H cacha brusquement la trouvaille dans sa blouse, puis dans la poche de sa culotte; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point et il s'en alla vers le marché, la tête en avant, courbé en deux par les douleurs.
Tout à coup, le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitôt fut debout, sauf quelques indifférents, et on courut à la porte, aux fenêtres, la bouche encore pleine et la serviette à la main.
Après qu'il eut terminé son roulement, le crieur public lança d'une voix saccadée, scandant ses phrases à contre-temps :
« Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en général à toutes — les personnes présentes au marché, qu'il a été perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre — neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir, contenant cinq cents
francs et des papiers d'aâaires. On est prié de le rapporter — à la mairie, incontinent» ou chez maître Fortuné Houlbrèqae de Manneville. Il y aura vingt francs de récompense. »
Puis rhomme s'en alla. On entendit encore une fois, au loin, des battements sourds de l'instrument et la voix afEaiblie du crieur.
Alors on se mit à parler de cet événement, en énumérant les chances qu'avait maître Houlbrèque de retrouver ou ne pas retrouver son portefeuille.
£t le repas s'acheva. On unissait le café, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil. Il demanda :
« Maître Hauchecorne, dé Bréauté, est-il ici ? »
Maître Hauchecorne, assis à l'autre bout de la table, répondit :
« Me vl'à. »
£t le brigadier reprit :
c Maître Hauchecorne, voulez - vous avoir la complaisance de m'accompagnera la mairie ? M. le maire voudrait vous parler, o
Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva et, plus courbé encore que le matin, car les premiers pas après chaque repas étaient particuliôrement difficiles, il se mit en route, en répétant :
ff Me vl'à, me vl'à. »
Et il suivit le brigadier.
Le n:iaire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'était le notaire de l'endroit, homme gros, chauve, à phrases pompeuses.
« Maître Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par maître Houlbrèque, de Manneville. »
Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeuré déjà par ce soupçon qui pesait sur lui sans qu'il comprît pourquoi.
« Mé, mé, j 'ai ramassé çu portafeuille ?
— Oui, vous-même.
— Parole d'honneur, je n'en ai seulement point eu connaissance.
— On vous a vu.
— On m'a vu, mé ? Qui ça, qui m'a vu ?
— M. Malandain, le bourrelier. »
Alors le vieux se rappela, comprit, et rougissant de colère : « Ah 1 i m'a vu ! ce manant I I m'a vu ramasser c'te ûcelle-
là, tenez, m'sieur le maire. »
Et fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de
corde. Mais le maire, incrédule, remuait la tête.
Vous ne me ferez pas accroire, maître Hauchecome, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille. »
Le paysan, furieux, leva la main, cracha de côté pour attester son honneur, répétant :
« C'est pourtant la vérité du bon Dieu, la sainte vérité, m'sieur le maire. Là, sur mon âme et mon salut, je le répète. »
Le maire reprit :
« Après avoir ramassé l'objet, vous avez même encore cherché longtemps dans la boue, si quelque pièce de monnaie ne s'en était pas échappée. »
Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur.
a Si on peut dire !... si on peut dire!... des menteries comme ça pour dénaturer un honnête homme 1 Si on peut dire !... »
Il eut beau protester, on ne le crut pas. Il fut confronté avec M. Malandain, qui répéta et soutint son affirmation. Ils s'injurièrent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, maître Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui. Enfin, le maire, fort perplexe, le renvoya, en le prévenant qu'il allait aviser le parquet et demander des ordres.
La nouvelle s'était répandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut entouré, interrogé avec une curiosité sérieuse ou goguenarde, mais où n'entrait aucune indignation. Et il se mit à raconter l'histoire de la ficelle. On ne le crut pas. On riait.
Il allait, arrêté par tous, arrêtant ses connaissances, recommençant sans fin son récit et ses protestations, montrant ses poches retournées, pour prouver qu'il n'avait rien. On lui disait :
« Vieux malin, va I »
Et il se fâchait, s'exaspérant, enfiévré, désolé de n'être pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son histoire.
La nuit vint. Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins à qui il montra la place où il avait ramassé le bout de corde; et tout le long du chemin il parla de son aventure. Le soir, il fit une tournée dans le village de Bréauté, afin de le dire à tout le monde. Il ne rencontra que des incrédules.
Il en fut malade toute la nuit. Le lendemain, vers une heure de l'après-midi. Marins Paumelle, valet de ferme de maître Breton, cultivateur à Ymauville, rendait le portefeuille et son contenu à maître Houlbrèque, de Manneville. Cet homme prétendait avoir, en efiet, trouvé l'objet sur la route; mais, ne sachant pas lire, il l'avait rapporté à la maison et donné à son
patron. La nouvelle se répandit aux environs. Maître Hauchecorne en fut informé. Il se mit aussitôt en tournée, et commença à narrer son histoire, complétée du dénouement. Il triomphait :
« C qui m' faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d'être en réprobation pour une menterie. »
Tout le jour il parlait de son aventure... Il arrêtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant, il était tranquille, et pourtant quelque chose le gênait, sans qu'il sût au juste ce que c'était. On avait l'air de plaisanter en l'écoutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrière son dos...
Vers la fin de décembre il s'alita. Il mourut dans les premiers jours de janvier, et, dans le délire de l'agonie, il attestait son innocence, répétant :
« Une 'tite ficelle.., une 'tite ficelle... t'nez, la voilà, m'sieu le maire. »
{Contes et Nouvelles, éd. OUendorS.)
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Kdmond et Jules Qoncoort 1822-1896; I830-I870