IV. - LE ROMAN
C'est ici vraiment le règne du chaos. Essayons, â^ Taide de quelques étiquettes, d'y introduire un peu d'ordrç . Et commençons par les plu3 aisés à classer de nos romanciers, qui sont les régionalistes.
Le roman régionaliste. — n en est maints, de ces romanciers, que nous avons rencontrés déjà chez les essayistes et les poètes. Tels Francis Janmies, tour à tour le Racan et le d'Urfé béarnais; Emmanuel Delbousquet, auteur de gracieuses paysanneries landaises, d'entre lesquelles se détache le fougueux é^ar/^ur, un des chefs-d'œuvre du roman rustique ; Hugues Lapaire qui, dans VÉpervier et les Accapareurs, dégage et met en un relief saisissant la face réaliste du Berry; Anatole Le Braz, écrivain de grande race, au style ample, âexueux et imagé, dont la Terre du passé, le Pays des pardons, Pâques d'Islande, le Sang de la Sirène, etc., contribueront brillamment à une théorie du génie breton.
D'autres, comme l'ardent et puissant Gaston Chérau ; Emile Guillaunûn, « l'écrivain paysan » du Bourbonnais ; Eugène Le Roy, Périgourdin au style dm ; Alain Foumier, auteur de ce Grand Meaulnes, où la peinture des mœurs solognotes est si délicieusement mêlée au récit d'une aventure fabuleuse ; Gaston Roupnel, qui campa dans Nono un type inoubliable d'ivrogne campagnard ; ou Marcel Audibert, dont le Pilleraud dionysiaque et ^unesque s'égale presque au précédent; ou Antonin Lavergne, dont le Jê^n ÇosU fournit un document supérieur sur la vie de9 instituteurs campftfiuirda; ou Louis Pergaud, à qui, de Goupil à Margot, en çar^vtme d'arche de Noé,
Se viaient confesser les hôtes de nos bols,
restent exçlusiv^m^Qt prosateu». Launi livres pourtant aux uns et aux autres sont « pleins dû sent, riches de vérité et de poésie, §t il su^^rait de wvoir les interroger pour esquisser, d'après leur témoignage, une psychologie des pays de France » (Firmia Roz), 4^ réunir leurs tableaux pour « former une sorte do géogrf^phi^ pittoresque et morale de la patrie française o (Jules Lemaltre), Dans cette géographie idéale, dont l'investigateur le plus pé*
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nétrant de « Tâme paysanne », le D' Emmanuel Labat, serait tout indiqué pour écrire la préface et que Ton composerait avec du Barbey, du Paul Arène, du Ferdinand Fabre, du Cladel, du Theuriet, de l'Erckmann-Chatrian, etc., — sur lesquels nous n'avons pas à revenir —, Georges Baume encore nous dirait le Bas-Languedoc ; LéonBarracand, le Dauphiné ; Marcel Mielvaque et Jean Nesmy, le Limousin ; Jean Revelet Norbert Sevestre, la Normandie; PaulFaure, l'âme basque; Jules deGlouvet, la Loire; Marc Elder, le peuple de la mer ; Emile Moselly et Emile Hinzelin, la vie lorraine ; Narcisse Quellien et Simon Davaugour, le Trégor; Yves Le Febvre, le Léon; André Savignon, les îles de la Pluie ; Jules Perrin, les couverts magiques de Brocéliande ;
Henri Bachelin, les châtaigneraies du Morvan; Francisque Pam, le vignoble bourguignon ; M"*« de Buxy, le Jura ; M"»« Bouyer- Karr, les Cévennes ; Charles de Bordeu, les Pyrénées ; Joseph Caraguel, le Midi âpre ; Paul Chalon, le Midi tendre, et Jean Aicard {Maurin des Maures), le Midi jovial. La liste pourrait s'allonger indéfiniment, car « il n'est aucun coin de la terre française qu'un de ses fils [par naissance ou par adoption] n'ait célébré » et « jamais notre vie provinciale ne fut aussi riche, aussi vigoureuse, aussi variée [littérairement parlant] qu'au cours des cinquante dernières années » (Jean Viollis).
Il arrivera même que ce miracle du génie « d'être à la fois original et universel » (Firmin Roz), certains de nos écrivains de terroir le réaliseront et qu'ils sauront nous faire voir l'homme étemel sous l'homme de leur pays. Privilège assez rare sans doute, qui hausse un Pouvillon et un Bazin au-dessus du commun de leurs confrères. Avec quelle grâce, quelle délicatesse toute virgiUenne, l'auteur de Césette et de Jean-de- Jeanne a peint son Quercyl Et comme, rêveur et tragique, il a bien su traduire l'ardente logique sentimentale de ses paysans I Dans les Antibel et Bernadette de Lourdes il a créé une forme nouvelle du roman rustique, mitoyenne entre le récit et le drame. Son œuvre tout entière est en communion parfaite avec le sol. — René Bazin (Une tache d* encre, Madame Coreniiné, la Terre qui meurt, les Oberlé, Donatienne, etc.) pourrait être dit mieux qu'un autre le romancier de la province française; il nous transporte tour à tour à Nîmes, à Onnaing, en Alsace, à Nantes, à Lyon, à Perros-Guirec, dans le Marais vendéen. Et son œuvre est sans doute un des plus sûrs miroirs où se réfléchissent les aspects divers de la terre de France. Mais toujours la « douceur angevine » est sur elle. Et c'est sa première et peut-être
sa plus grande séduction. Elle en possède d'autres. L'auteur n'est pas qu'un descriptif; il ne fait pas que nous restituer la figure et l'âme des pays où il nous promène, et ses sujets ont toujours quelque chose de général par quoi ils excèdent leur cadre et intéressent la conscience nationale. En un mot, comme l'a très bien montré Brunetière, René Bazin est un romancier c social » au même titre qu'un « peintre » delà province française. lia « repris », du point de vue spiritualiste et chrétien, « l'œuvre de Balzac », et l'importance de sa contribution se mesure, comme celle de son devancier, au nombre considérable de personnages représentatifs des idées et des passions de ce temps qu'il a jetés dans la circulation.
Le régime de la paix armée. — Par ailleurs, si le discord est moins vif entre l'idéalisme et le réahsme, qui se disputaient âprement les contemporains de Flaubert et de Feuillet, la conciliation n'est pas faite et nous vivons proprement sous le régime de la paix armée. Çà et là, dans les camps adverses, on aperçoit des moralistes et des sociologues, des S3rmbolistes et des impressionnistes, des exotiques et des mages, des féministes et des humoristes. Le naturalisme lui-même, auquel Paul Bourget et Anatole France vont porter le coup de grâce, aura encore, avant d'expirer, quelques soubresauts; mais le gros de ses troupes ralliera d'autres fanions. Le mouvement est si bien marqué, observera en 1891 Anatole France, que jusqu'aux médanistes de la première heure, Maupassant, Hennique, Huyspaaos, « se mettent à la psychologie », et ces changements d'orientation ne sont pas pour faciliter notre besogne de classificateur. Qu'il nous suffise d'inscrire ici les écrivains qui ont eu le temps de donner figure à leur œuvre.
Quelques maîtres. ~ Il est bien probable, par exemple, qu'Anatole France (le Crime de Sylvestre Bonnard, la Rôtisserie de la reine Pédauque, le Mannequin d'osier, TOrme du Mail; etc.) ne surprendra plus notre admiration, sinon par sa constance dans la perfection. C'est le seul point où il n'ait pas varié. Esprit très moderne en même temps que profondément tra-
UTTiRAT. FRAMÇ. — U.
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ditiotmel, il ne gaurait se définir qn'unlettrAsupérifur et, comme
l'entendait Renan, < à la fois Uaguiste, historien, archéologue, artiste, philosophe i. Il échappe à toute antre fonnule.s'étant sans cesM rengu veài, ayant passé du nonchalant scepticinnc de Sylvestre Bonnard i Ift aplendidc flamme de Tkala et du Lys ronge et dm ironies épicnriennM de l'abbé Co^mud anx rêveries collectivistes de M. Bergeret, ■a plus récente, niais non peut-être sa dtmitee incaroatiwi. — Paul Boui^et {Cruelle Énigme, Mtntcmge, le Diseiplt, r Étape, Vndivorce, leDimon de Midi.etc.), ' notre meilleur analyste depuis Stendhal, montre àqueUe force morale peut atteind 19 le réalisme psychologique. 11 Mt trôs grand Anitda Franc*. chaque fois qu'il Éclaire nnebelleetmystérieose conscience ou qu'il dessine une
effigie intellectuelle; il a le sens de l'universel et il est le pre.-
mier qui, au-dessus de la scène humaine, ait installé le
cbceur auguste des Lois. — Jules Lemattre n'a écrit qu'un
roman. Us Rais, et des contes. Mais il se pourrait que ces conte*
fussent, avec les livres d'Anatole France
et les • prosu ■ de Jules Tellicr, ce que
notre httérature d'imagination adonné en
ces demiërea années de plus solide et de
plus pur. ~ Maurice Barrés, qui rassemble
et discipline sous une Minerve intérieure
toutes les puissances du romantisme, n'est
pas seulement un merveilleux lyrique.
une sorte de Chateaubriand à la fois plus
nerveux et plus méditatif : il a tourné sa
psychologie subtile en instmment de philosophie morale et politique. Une logique
courageuse l'ayant mené de l'égotisme
nihiliste [Sous Vceil des Barbares, Un
horume libre, le Jardin de Bérirtiee) i cet Manrice Bsrrta.
égtûsme de race et de patrie qui semble
jusqu'ici la seule fraternité possible {les Diracinit, Au service
de l'Allemagne, Colette Biwioehe, la Colline inspirée, etc.). il
est devenu un conductenr d'hommes et un organisatsar
d'iotetligeaow,
LA PROSe — 243
La roman social. — Dans le même temps que ce gmnd écrivain et sous l'influence de la littérature russe introduite chez nous par Jes études de Melchior de VogUé {1886), le roman français a montré de fortes velléités sociales. L'impersqnnalité Ùttéraire a cessé d'être un dogme, même pour Zola {les Tf'Ois Villes, Fécondité, Travail), et nous avons assisté à la naissance d'un art subjectif et sentencieux qui B'est intéressé à la conscience collective et qui ne tarda pas à entrer dans le sillage évangélique de Tolstoï pour se dévouer à la reconstruction de la société. Et beaucoup de nouveaux venus avaient surtout de remarquables tempéraments de démolisseurs.
C'est alors qu'Octave Mirbeau (/« Calvaire, l'abbi Juifs, le Journal d'une fetnmf de chumbre, le Jardin des supplices, etc.), ( idéaliste amertume » qui poussa t jusqu'aux Ijmitea 4a paradoxeson exécration de toute hypocrisie 1 (Edfflopd Harauçourt}, a saisi dans le roman un moyen d'att^uer le militarisme, l'Église et les classes dirigeantes 1 peu d'idées, du sadisme, mais une verve âpre, un style musclé et le sens du pittoresque caricatural; Paul Hervieu. en qui Jules Lemaltie distinguait un autre LacloB et qni avait donné des « morceaux adorables de malice et de force élégante * (Uaurioe Barrés) dans Diogène le Ckitn et Flirt, souligne d'un trait dur les tares de l'ftnstoeratie {Peints par awf-mSnus) et prend congé du roman avec un chef-d'œuvre : FAnuature, qui découvre dans l'argent le support unique et comme le ■ bâti > de tout l'édî&ce social; les frères Eoany {Nelt Hom, le Bilatéral, etc.) proclament, dans vingt livres 1 admirables , par la liberté de l'esprit, l'illumination iondaine, la pénétration des caractères et cette forte volonté d'être juste qui fait de l'injus- Paul Hervlcu. tice même une vertu ■ (Anatole France), leur appétit d'altruisme libertaire : ils divorcent et, en ces demiérea aonées, tandis que le cadet accentue la note réaliste, l'alné, plus d^gé, philosophe, sociologue et poète, animateur incomparable de foules modernes et de civilisations périmée»^ fait alterner la peinture des milieux populaires et révolntionnaireB (Dans les rues, la Vague rouge) avec l'évocation des temps préhistoriques {la Guerre du feu) traitée comme chet Flaubert par la méthode iatoitive appuyée sur une investigation minutieuse ; PanI Adam
[VEnfant d'Austerlitz, la Ruse, Au soleil de Juillet, le Trust, etc.),
touffu, incorrect, mais puissant, multiplie les œuvres et les carhères et, soit qu'il écrive ses paradoxales Lettres de Malaisie, soit qu'il s'attache dans une série de livres « presque balzaciens » à suivre « les racines morales et physiologiques d'un individu » (Francis de Miomandre), soit qu'il ressuscite l'épopée africaine ou qu'il tente de faire surgir une élite de la démocratie, donne l'impression d'un génie à l'état brut, d'un Diderot ou d'un Balzac de la prélittérature ; Lucien Descaves (Sous-Off, les Emmurés, la Colonne, Philémon, etc.) se connaît mieux, talent mâle et tendre, un moment aigri par la caserne et dont la manière s'adoucit sensiblement par la suite, sans que l'auteur, touché par la « misère prolétarienne » et qui excelle, comme Coppée, à la peinture des « humbles », des déshérités et des vaincus de la vie, ait abdiqué complètement sa rancune contre la société; Georges Lecomte {les Valets, les Cartons verts, etc.), vigoureux satiriste du monde parlementaire et de la bureaucratie républicaine, se hausse dans VEspoir à une vue S3mthétique du régime qu'il raconte en historien et juge en philosophe ; Edouard Estaunié (l'Empreinte, le Ferment, la Vie secrète), sobre, amer, concentré, a peut-être trop aisément généralisé quelques cas donnés, mais a révélé dans leur analyse une sagacité singulière; Victor Margueritte prolonge non sans éclat la manière naturaliste, qu*il met au service de prétentions récentes de moraliste radical et même de législateur; Marcelle Tina3rre (la Maison du péché, la Rebelle, etc.) reprend avec infiniment d'adresse psychologiqi;e et un grand charme de style les vieilles thèses de George Sand sur le droit à l'amour; André Couvreur débride nos plaies physiologiques et réclame contre elles l'intervention du Parlement; Jules Bois s'efEorce de faire de l'occultisme « un m3^ticisme actif, un tolstoîsme courageux »; Michel Corday, d'assurer l'améUoration de la race humaine par la diminution des naissances; Léon Frapié (la Maternelle), de nous convertir à l'efficacité de la morale kûque; Paul Brûlât, aux douceurs du communisme. A qui entendre ? Quelles solutions préférer? Seront-celles d'un Romain Rolland qui, à l'écart du groupe, personnel dans son art, sa pensée et sa forme un peu lourde, wagnérien que n'a entamé aucun nationalisme et soucieux avant tout de maintenir, a malgré les sifflets au concert et les émeutes dans la rue, une fraternité de culture entre l'Allemagne et la France » (Daniel Halévy), poursuit d'un cours méthodique l'interminable histoire de son Jean-»
Christophe ? Ou celles que nous propose le déclancheur même du mouvement, Melchior de Vogué {le Maître de la mer, les Morts qui parlent, Jean d'Algrève, etc.), dont « la prose a desfuL gurations de métal », de qui « la moindre des phrases roule une poussière d'or » (Michel Salomon) : la religion de la souffrance humaine, la foi dans le subconscient des foules ? Ou si le salut n'est pas au contraire dans une voie plus étroite, dans la reconstitution de la vie familiale, provinciale, nationale, bref dans un repliement et non dans un élargissement de la conscience française ?
Au premier rang des romanciers qui travaillent à cette reconstitution, nous avons vu Paul Bourget, René Bazin, Maurice Barrés. Plus encore qu'à ces maîtres, Henri Bordeaux (la Peur de vivre, les Roquevillard, les Yeux qui s'ouvrent, la Robe de laine, etc.) doit à son milieu et à sa race cette gravité précoce, ce sens de la solidarité des générations, ce goût de l'action suivie, combiné avec cet attachement aux principes et au sol, qui forment le meilleur de son talent. Comme l'était sous un autre aspect son compatriote et son ami, le marquis Costa de Beauregard, « il est le garant et le témoin de la Savoie dans ce qu'on pourrait appeler le Concile des provinces françaises» (René-Marc Ferry). Frédéric Plessis, avec l'exquise Angèle de Blindes: Charles de Pomairols, avec Ascension; Alfred Poizat, avec Saint Jean d'Avila; Emile Baumann, l'âpre et profond romancier catholique de l* Immolé et du Baptême de Pauline Ardel, dont l'œuvre est « imprégnée d'une sorte de réalisme visionnaire » (F. Le Grix) ; J .-Ph. Heuzey, en qui Jules Lemaître saluait naguère c un Anatole France orthodoxe »; André Lafon, qui s'est peint dans l'Élève Gilles, livre un peu grêle, mais tout enrichi de sens mystérieux; Paul Renaudin. Léon Thévenin, Félicien Pascal, François Mauriac, Robert Vallery-Radot, Pierre Clésio, Pierre Le Rohu, Amédée Guiard, Joseph Bridon, Henri Ardel, chez nous, Pierre Nottomb, Henri Davignon, etc., chez nos voisins, réagissent à son exemple contre la décadence des mœurs et le libertinage des espri^. Une aide inopinée leur vient à la dernière heure de l'écrivain dont ils l'auraient le moins attendue : Lorrain de naissance. Africain d'adoption, à qui sa seconde patrie enseigna a le culte salutaire de la force, de la santé, de l'énergie virile », en même temps que, par les ruines des civilisations étalées sur son sol et l'incroyable diversité des peuples qui s'y coudoient sans se mêler, elle lui donnait le « sens des races » et de la permanence de leur caractère à
travers les âges, Louis Bertrand {la Concession, Pépète le bien* aimé, le Jardin de la mort, le Rival de Don Juan, etc.) n'est d'abord qu'ûtt méditerranéen ivre de vie et dont l'exubérance, l'éclat excessif, se ressentent de 6on éducation àfii^ caine. C'est une manière d'Augustin avant la conversion, livré comme lui à toutes les frénésies de la chair« mais qui garde inaltérés le goût de l'action et la claire vision du devoir français, ^t voici que, comme chez cet Augustin, dont 11 nous retracera dans un prochain livre la cottrbe fraternelle, c l'ombre de l'amour profane décroît progressivement dans son oeuvre, qui prend un accent plus grave et presque chrétien » (François Mentré). L'évolution est déjà sensible dans les dernières pages de V Invasion: elle se précise dans Mademoiselle de Jessincourt; elle s^'af firmera magnifiquement demain dans son Saint Augustin et dans Sanguis martyrum.
Par sa conception méditerranéenne d'une patrie expansive, en route sur tous les chemins du monde, Louis Betttand s'est séparé tout de suite des intellectuels qui préconisent le renoncement et veulent faire de la France une « Athènes épuisée » (Philippe Gonnard). Ce nationalisme colonial suppose un nationalisme métropolitain, que Barrés nous avait le premier proposé et qui apparaît de plus en plus comme une nécessité à tous les esprits avertis. « Il y a dans la nouvelle génération française» constatait, en septembre 1913, M. André Beaunier, un trait qui la distingue des générations précédentes : elle ne peut pas souffrir l'incertitude ». Et, cette incertitude, elle ne peut pas plus la souffrir dans Tordre national ou social que dans Tordre métaphysique. Un Emile Clermont, ravagé de dilettantisme, est une exception dans la jeunesse et Ton sait d'ailleurs le brusque gauchissement que la guerre devait Imprimer à la pehsée de Tauteur de Laure, Mais chez un Paul Ackeir, un Jean Variot, un Ernest Psichari, petit-fiïsde Reûân, comxînè avant eux chez Art RoS, dont le Pingàt el moi avait été une si jolie et si fière réponse aux diatribes dô l'école naturaliste, Emile Nolly {Gens de guerVe au Maroc, le Chemin de la Victoire, etc.), Georges de L3rs {Au tableau, le Logis), Jean Saint-Yves, Fabien Mougenot, le capitaine Danrit, anagramme de Driant, etc., la réaction est d'autant plus vive qu'elle s'opère sous la pression d'une sorte de pressentiment profond des tempêtes qui se préparent. La France se courbera-t-èUe encore, s'aplatira-t-elle sous la tourmente ? Le Soldat Bernard, de Paul Acker; l'Appel des armes, d'Ernest ï^ichari, éclatent comme des « bulletins dé résurrec-
tion » (François Le Grix) ; les Hasards de la guerre^ de Jean Variot, remportent un triomphe plus discret, encore que la maîtrise en soit plus assurée, mais œ style sobre, cette manière dépouillée, ne peuvent séduire qu'une élite. P^ut ses personnages et son cadtB, ce beau roman prenait place en outre dans la série récemment ouverte des études et rédts consacréd à nos provinces perdues : les Obetlé de René Bazin, Au service de VA llemagHe et Coleiie Baudoche de Maurice Barrés, Just Lobel, Alsacien, d'André licMenberger, française du /?Afn de Charles de Rouvre» la Blessure mal fermée de Georges Ducrocq, etc., toute une littérature d'avant-^erre, préface de l'efFroyable tragédie qui va nous coûter i*50O»ooo morts et 200 milliards, mais qui réint^era dans le coips de la patrie les membres dont le traité de Francfort l'avait amputé.
Tels sont, à la veille du 4 août 1914, chez nos romanciers, les deux groupes sociaux en présence. On hésite à faire entrer soit dans l'un, soit dans l'autre» l'auteur de la Vie de Michel Tessier, cet Edouard Rod, par ailleurs c si clair, si franc, si simple, si honnête t (Albert Reggio), mais qui manque essentiellement de certitudes. Mort trop tôt pour les recevoir de la guerre, il s'est longtemps cantonné dans les analyses de la vie individuelle; il excellait à enfermer dans des récits solides, d'une belle contexture httéraire, les positions et quelquefois la solution des plus graves cas de conscience. Le jour qu'il a élargi le cercle de ses investigations et a voulu devenir un romander de la vie collective, ses condusions ^nbarrassées ont trahi la gêne d'un esprit trop captif de ses hérédités et trop averti en même temps des vtaies causes du malaise social pour oser se prononcer nettement entre la révolution et la tradition : il s'eet évadé dans le pessimisme.
Les romanciers tout court. Sensualntoê, màg^ et symdo/i'stes. -^ Il y a cependant encore des romanciers qui n'ont cure de réformer la sodété et qui désirent rester des romanciers tout court. De la définition de Paul Bourget, ils retiennent seulement la première partie : « Un roman, c'est d'abord une histoire contée; » Ils ne se distinguent que par la nuance du talent et le genre de leurs récits, et, s'il arrive que quelques-uns dégagent la leçCm des événements, il arrive que d'autres laissent cette leçon se dégager d'elle-même et il arrive aussi que les événements qu'ils raccmtent ne comportent aucune leçon du tout.
C'est peut-être le cas des romans de Henri de Régnier {la
Canne de Jaspe, le Bon Plaisir, le Mariage de minuit, etc.) qui situe volontiers ses fictions romanesques dans les siècles qu'il croit le mieux autoriser un certain libertinage d'esprit dont sa poésie personnelle est généralement exempte. — Et c'est encore le cas d'Âbel Hermant dans ses plus récents livres : au naturalisme de Monsieur Rabosson, du Cavalier Miserey, etc., cqui était un réalisme objectif », il a substitué, dans la série des Courpières et la Chronique du Cadet de Coutras, « le réalisme psychologique de l'autobiographie » (Gaston Rageot^ et, si ces manières de confessions indirectes témoignent d'une assez faible sensibilité, il est vrai qu'elles se sauvent par je ne sais quelle impertinence supérieure et le piquant d'un style à la Hamilton. — Elémir Bourges (le Crépuscule des Dieux, Sous la hache, la Nef, etc.) n'a peut-être pas été aussi bien inspiré quand il a emprunté le sien à Saint-Simon pour peindre le déclin d'une royauté : erreur fâcheuse d'un homme de talent par ailleurs admirablement doué [les Oiseaux s'envolent, les Fleurs tombent contiennent des parties shakespariennes), qui a le sens du grand tragique et qui connaît les détours du cœur. — Le véritable héritier du terrible duc serait plutôt Léon Daudet dans ses pamphlets politiques et dans la série de portraits et de souvenirs contemporains ouverte par ses Fantômes et Vivants, mais qui, du temps qu'il ne s'était pas encore jeté dans la bataille politique et n'en voulait qu'aux seuls c morticoles » {Hcerès, l'Astre noir, les Kamtchatka, le Voyage de Shakespeare, Suxanne, etc.), pénétra de sa flamme sombre des œuvres originales, troubles et cruelles. — Enfin, nous aurions, si Ton veut, tout à la fois notre La Bruyère et notre Théocrite dans Jules Renard, auteur de Poil de carotte et de l'Écomifleur, mais surtout des Bucoliques, de Nos Frères farouches, du Vigneron dans sa vigne, de Ragotte, et autres menues « histoires naturelles » aux traits simples et nets, « avec des raccourcis inimitables, sans gestes, sans drapés et sans cris, I où tout se passe à l'intérieur » (René Boylesve) et cependant s'inscrit dans les yeux pour n'en plus bouger : ainsi le lapin dont le seul repas dure toute la journée; la rivière qui, dès que la pluie tombe, semble avoir la chair de poule; le soleil qui se dévêt comme un grand seigneur en jetant pêle-mêle ses nuages autour de lui, ou cette vieille Honorine si ruineuse et décrépite qu'elle en avait l'air a inhabitée ». Ce naturalisme '': schématique n'a que le défaut d'être un peu sec et d'autres fois un peu cherché. Il est de l'art et quelquefois du plus humain et du plus profond.
Ne nous attardons pas, dans une section voisine, à l'école de Mandés, prolongée par René Maizeroy : gravelure et préciosité, ce serait toute Técole, sans Henri Barbusse (VEnfer) et Hugues Rebell [les Nuits chaudes du cap Français), sensualistes efirénés, mais écrivains de race, l'un qui pense et qui souffre, l'autre qui apporte à l'évocation de ses scènes d'amour exotique et païen la fougue voluptueuse et aussi le goût classique d'un grand seigneur de la Renaissance. Et ne cherchons pas non plus à saisir, sous ses multiples avatars de romancier, la caractéristique de Jean Richepin : il a touché à tous les genres, sauf au roman social, et sa virtuosité lui a permis de n'être indifférent dans aucun et d'être même supérieur en deux ou trois {la Glu, Saur Doctrové, Césarine). — Plus étranger encore aux préoccupations de ce temps, perdu dans ses nuages, le clan des mages et des théosophes, qui s'honore d'un Edouard Schuré, penseur grave et soUtaire, n'a plus guère ûtit parler de lui, sauf par un roman d'Antoine Nau, depuis l'abdication officielle de son sâr, Joséphin Peladan, romancier aux féeries compliquées et d'une langue trop souvent cursive, dont l'exubérante Ethopée contient pourtant des morceaux de premier ordre. — De même les s3niibolistes qui n'ont duré qu'un printemps: il y eut Francis Poictevin, Maurice de Fleury, Léo d'Arkal, Gustave Kahn, Edouard Dujardin, etc., avec qui la syntaxe et le bon sens passèrent de méchants quarts d'heure. Un lointain et dernier surgeon de l'école serait peut-être Charles Géniaux, écrivain démesuré, inégal, qui s'est longtemps cherché avant de se réahser pleinement dans l'extraordinaire gargouille symbolique appelée l'Homme de peine, puis dans l'Océan, manière de grande frise barbare de la vie des sauveteurs armoricains. Art puissant, mais tout plastique, qui fait songer à celui de ces anonymes tailleurs de calvaires dont le ciseau, à la fois réaliste et mystique, campa sur les places de nos bourgs finistériens le peuple grouillant des crucifixions.
. Le nouveau roman d'analyse psychologique. — Parlant de cet art de Charles Géniaux et du vigoureux tempérament qu'il décèle, M. Louis Bertrand écrivait : « Le tempérament est peutêtre la moitié du génie. Je sais bien qu'il a, aujourd'hui, mauvaise presse. Il est devenu synonyme de verbalisme, de virtuosité facile, voire d'inintelligence et de vulgarité. Et je reconnais très volontiers que les naturalistes sont, en grande partie, responsables de cette erreur. Certes, ils furent gens de tempe-
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rament, m&is la plupart sans culture, sans goût, sans ouverture d'esprit, aboyant contre toutes les traditions, tant littéraires que sociales, par routine romantique et révolutionnaire. Bt ainsi ils ont discrédité le tempérament. Mais celui-ci, si instinctil qu'il soit, peut très bien s'allier avec tontes les qualités et toutes les préoccupations qui font le civilisé supérieur... Sans le tempérament, il n'y a plus que des amateurs. •
Àiiuteur ? André Gide, je crois, relèverait le mot et s'en ferait une cocarde, à la manière de Lamartine qui, lui aussi, prétendait n'être en poésie qu'un amateur. Ses adnùrateurs les pins fervents, comme M. Viellé-Grif&n, concèdent que « la multiplicité savante de ses styles, l'incertitude apparente de son affirmation ■ et quelques autres paradoxismes et antinomies qu'il se plaît à cultiver, comme des fleurs rares, dans le jardin secret de son « moi », peuvent séduire des dilettantes, mais déconcerteront toujours le commun des lecteurs. Et lui-même reconnaît que, né d'un « sang catholique et normand • par la famille de sa mère et « languedocien protestait par son père », il ne peut se résoudre à choisir entre ses deux origines. <t Tout choix, s'écrie-t-il, est effrayant quand on y songe. » Ses romans les plus fameux, VlmmofalisU, U Retottr de l'enfant prodigue, la Porte étroite, ne sont que l'illustration de cette pensée décevante qu'il avait exposée déjà, commentée sur tous les tons, dans ses premiers essais î le Vûyage d*Vtien, Paludes, les Ntntrritures terrestres, le Proméihée mal enchainé, que Jean-Marc Bernard appelait avec raison f de longs monologues philosophiques et lyriques d: Impuissance à se prononcer, non scepticisme. Car il est bien exact qu'André Gide voit en toute chose une vérité^ mais aussi que, cette vérité nouvelle, il l'égale à Celle qu'il a découverte la veille, à celle qu'il découvrira le lendemain et qu'il ne se soucie pas, de peur de faire un choix, d'établir une hiérarchie entre ces vérités successive* et trop Souvent contra* dictoires.
Le merveilleux, c'est qu'avec une doctrine aussi vacillante et, comme le Marphurius de Molière, parlant de tout avec incertitude, il ait écrit des livres supérieurement équilibrés et d'une grâce de langue souveraine. Et il serait plus merveilleux encore qu'il eût fait école, si sa technique p4us que sa pensée n'av^t puissamment aidé une partie de la jeunesse à se libérer des formules conventionnelles du roman naturaliste et même psychologique à la Rod et à la Bourget-
C'est ahisi qu'après Barrés et avec Charles Maurtas (le Chemin
de Paradis), on peut voir dans Gide, et malgré tout ce qui le se'pare des écrivains suivants, un d69 Pères de cette Église réfomaée du roman français qu'ont uni par constituer les frères Tharaud, Emile Clermont, Valéry L^baud« Alphonse de Chateaubriant, Charles Démange» Emile Henriot^ Paul Léautaud, Julien Benda, Robert de Traz, Jean Schlumberger, Gilbert de Voisins, Pierre Villetard» Marcel Proust et quelques autresi Et, sans doute» des nuances seraient à introduire, des distinctions à établir entre ces écrivains eux-mêmes qui n'acceptent pas tous la formule bergsoimieime d'Audré Gide : la littérature de l'avenir sera la littérature du subconscient, comme la littérature das^que fut celle du conscient, et ne s'accordent même pas toujours sur les noms des grands ajialystes dont ils souhait^ait restaurer la discipline : tel, comme Emile Clermont, l'auteur de Laure, se rattache à Senancour par on ne sait quoi de désespéré; tel, comme Marcel Proust» l'auteur d'A la recherche du temps perdu, « cette somme psychologique » (Jacques Boulenger), relève par sa subtilité, sa complication et tous ses lab3n:in^es, du Sainte- Beuve de Volupté; et tel, comme Alphonse de Chateaubriant, dans Monsieur de Lourdines, s'apparente directement à Fromentin dont le pittoresque restait un peu romantique; et tel, encore, comme Charles Démange, mort en 1909, à vingt-cinq ans, au lendemain de la publication de son Livre de désir, n'est que le reflet mélancolique de la pensée barrésienne. Les plus décidés qui s(Mit aussi les plus logiques» comme Valéry Larbaud dans Fermina Marquez et Barnabooth, coupent les ponts et se replient carrém^it sur ce qu'ils appellent « les lignes essentielles du génie français », jalonnées par Stendhal, Laclos, La Rochefoucauld, c'est-à-dire « sur un parti pris de lucidité » par où ils prétendent s'opposer a aux troupes iconoclastes de la sensation (Verbaeren» Huysmans, Loti, Tammes, etc.), aux esdaves de la vie quotidienne et trop élémentaire (Flaubert, Coppèe, etc.), aux prêtres aveugles du mot et de Timage décorative (Heredia, Henri de fiégnier, etc.), bref à tout ce qui menace la propriété de rinielligence et de lliumanisme étemel » (Henri Clouard). Mais les uns et les autres ont ceci de commun que ce n'est plus du dehors qu'ils veulent nous faire saisir un drame humain : « persuadés qu'il n'y a de réalité que dans ce qu'une âme perçoit, ils s'appliquent à saisit la vie à travers l'expérience intime d'un cœur » (Henri Massis) ; cette expérience, ils la « généralisent » et la « schématisent » à la façon des classiqueà qui répugnent à l'exception et au verbiage et, dans le
plus pathétique de la crise qu'ils étudient, ils ne s'abandonnent pas aux mouvements de leur sensibilité, Ds restent mattres de leurs nerfs. Une fois l'idée on le foit trouvé et l'écrivaiii au travail, « l'esprit critique se doit substituer à l'illumination intérieure », déclareront Jérôme et Jean Tharaud, chez qui (Dingley, VllPustre écrivain, la Mattresse servante, la Fête arabe, la Tragédie de Ravaillac, etc.) cette conception rationaliste dn roman a porté les fruits les plus heureux. Le c tempérament » n'est pas nécessairement baimi de cette omception, mais il n'est plus tout, conune chez les romantiques, ni môme la moitié du génie de l'écrivain, comme chez Louis Bertrand, et, d'un égal de l'intelligence, il descend au rang d'un subalterne. Le difficile est de l'y maintenir «- et de plaire : les frères Tharaud y ont assez bien réusai.
Le roman autobiographique, le roman de mœure et le roman romanesque. — Le roman autobiographique, qui était une des formes du roman d'analyse les plus en ûiveur chez nos pères, semble à peu près abandonné. Du moins n'a-t-il produit en ces dernières années qu'une œuvre vraiment intéressante, ce Valbert, de Teodor de Wyzewa, réplique moderne d'Oberman, où la maladie nouvelle de l'intellectualisme est étudiée avec une grande force.
A la rigueur, sans doute, il serait possible de faire rentrer dans le genre la plupart des romans de femmes. Nous n'avons jamais eu tant de romancières, non plus que tant de poétesses, et toutes ont du talent à revendre, les Colette Yver, les Claude Ferval, les Jeanne Schultz {la Neuvaine de Colette), les Marguerite Poradowska, les Camille jMarbo {la Statue voilée), les Jacques Vontade, les Mathilde Alanic, comme les Delarue-Mardrus, les Brada, les Delly, les Marie-Anne de Bovet, les Jean de la Brète {Mon oncle et mon curi), les Stanislas Meunier, les André Corthis et les Camille Mayran. Ce qu'elles racontent les unes et les autres, c'est surtout elles-mêmes, c On m'a reproché, dit naïvement l'une d'elles (Pierre de Couvelain), d'avoir mis trop souvent en scène ma persoimalité : je l'ai fait inconsciemment ». Habemus confitentem. Marguerite Audoux est la seule qui ne se soit racontée qu'une fois dans sa Marie-Claire, et, ayant répandu toute son âme et tout dit en un livre de son humble vie d'artisane, elle n'a point recommencé, ce qui a fait supposer quelque mystère dans son cas. II n'y en avait d'atitre que son inexpérie&ce. Ses sœurs du monde» moins novices, ne
se lassent pas de se confesser an public qui ne se lasse pas de les entendre. Et la confession en efEet est presque toujours charmante et n'est jamais complètement sincère. Peut-être faut-il faire exception pour M°^® de Noailles, faunesse sans préjugés, et pour Gérard d'Houville, au cœur inconstant et fidèle tour à tour ou en même temps, mais si parfaitement racinienne d'expression jusque dans l'évocation romantique de la petite ombre élyséenne qui s'appelait Jamine de Kervenargan et que pleurait sur sa terrasse, impuissante Hécube aux longs voiles, une mère dont la douleur semblait venir du fond des âges. Encore ces dames prennent-elles d'ordinaire pour se raconter le détour de la troisième personne : Colette Willy, la naïve et superfine Colette, emploie le « je » et qui n'ennuie jamais dans sa bouche. M. Le Grix veut que, parmi tant de femmes qui se dévouent an renom de la littérature française et dont quelques-unes n'y échouent pas complètement, Colette Willy soit, sans contestation possible, l'écrivain en prose le plus doué, tant par son style d'un parfum âpre et vif de terre et de feuilles mouillées que par sa faculté si belle de voir le monde avec des yeux neufs de petite fille et cette allure nonchalante et directe, cette manière d'aller au but en ayant l'air de flâner, qui nous avait déjà ravis dans la première Clatidineet qu'elle a gardée dans les Dialogues des Bêtes, la Retraite sentimentale, la Vagabonde et VEntrave. L'éloge n'a rien d'excessif. Et l'on peut ajouter que le charme proprement unique de cette femme écrivain et qui est si peu une femme de lettres tient en grande partie à son naturel ; on est tout de suite en confiance avec elle : son libertinage même a quelque chose d'ingénu. Comment ne pas remarquer cependant et ne pas regretter cette amoralité de la plupart de* nos a grands premiers rôles » féminins ? Pour une Colette Yver (Princesses de science. Dames du Palais, etc.), qui raille avec esprit Tamour libre et l'égalité des sexes, ou pour une Lucie Fanre-Goyau, toute baignée de spiritualité et que ses amis comparaient à sainte Paule, que de Gérard d'Houville, de M«« de NoaiUes, de M"»« Delarue-Mardrus, de Marcelle Tynaire et de Colette Willy qui paraissent ignorer l'existence d'une civilisation chrétienne !
U est vrai que leurs frères les romanciers n'en sont pas beau« coup plus avertis, spécialement, ô ironie des mots I ceux qui cultivent le roman de mœurs. D'autres formes de romans connurent le déclin. Celui-là a gardé toute sa vogue : entendez le
romatt de mœurs parisiennes, les seules an fond qui passionnent le public «t sur la peinture desquelles l'étranger nous juge. Bourget y excella dans Mensonges et Marcel Prévost, que. nous retrouverons phia loin, lui dut, par les Demi- Vierges, son entrée dans la célébrité. P)&rmi les meilleurs représentants du genre, on aperçoit eneore Maurice Montégut, hardi souvent jusqu'à la brutalité ; Robert de Bonmères, l'auteur trop oublié des Mo^ naek, où les portraits abondent et sont de qualité supérieure ; le scabreux Maxime Forraont, le pénétrant Rémy Saint<-Maurrice et le délicat Louis de Robert» qui devait se renouveler en s'assombrissent dans le Roman d'un malade, d^un charme sourd et d'une espèce de poésie paralysante; Femand Vandérem, peintre attitré, avisé et ductile, du moiide un peu m^lé de l'Arc de Triomphe et de la Plaine Monoeaa; Lucien Muhlfdd, disparu trop tôt et qui traça dans l* Associée un type de femme moderne ayant toute la valeur d'un document; Jules Cas^, qui, par la probité de son art, son intelligence des milieux et des caractères, fait quelquefois songer à Balaac. •** Félicien Champsaur, dans le même groupe, peut être t agaçant, heurté» rentré : ses Uvres, confessions, poèmes brutaux ou mieux encore affiches d'amour, sont timbrés d'un sceau personnel et à la date de cette époque • (Barrés), -^ Paul Margueritte vient du naturalisme et il y paraît à ses i»emiers livres et beaucoup moins aux suivants, bien qu'il soit revenu à la for« mule de ses débuts dans le Désastre et les autres épisodes de la guerre de 70 et de la Commune qu'il a signés avec son frère. Mais Pascal Géfosse, Jours d'épreuves, la pQroe des choses, la Tourmente, etc., font revivre en des cadres Inen étudiés de très riches sensibilités, et c'est peut-être dans cette œuvre un peu triste, mais fine et forte, que s'est le mieux faite la conciliation entre les tendances rivales du roman contemporain* -— Henri Lavedan et Gyp, chez qui l'on trouverait sans doute les plus exacts documents sur la société parisienne, restent des moralistes très probes sous les grâces de leur esprit mordant et de leur fantaisie effrontée ; Jeanne Marni, avec une moreUe plus lâche, est encore bien séduisante; Henri Duvernoîs, devant que d'attaquer sa grande fresque populaire du Faubourg Montmartre, dialogue ou conte sans autre parti pris que d'amuser les autreq en s'amusant lui-^même ; Jean Lorrain fut surtout curieux de vices rares ; Rachilde, pour une curiosité semblable et tout le charme noir du péché, fut baptisée jadis « M"® Baudelaire » ; Çharles-Henry Hirsçb a renouvelé d'ironie la psychologie des
souteneurs et daa filles, et c'est un monde qui gards^ trop longtemps Charles^Xipuis Philippe, écrivain à la sensibilité contractée et gâtée de nietzcbéisme, dont le premiercontaçt peut heurter, mais qui s'assouplissent et se disciplinait chaque jour sous Tin- ^uçnce de n frère Gide » et de Lucien Jean (autre disparu prématuré et moraliste social du goût le plus sûr) et. après nous avoir donné Bnln^ i^ Montparnasse, l§ Phs Perdvix, Marie Dqnadi$u, Croquignah, eût atteint peut-être le vrai- chef -«d'œuvre avec ce Charhs Blanchard qui ne nous est parvenu qu'à l'état de fragments : par leur beauté nue et pleine, on peut^juger de ce qu'eût été l'osuvre tout entière où Philippe « voulait montrer par l'exemple de son père la lente initiation de l'enfant i la loi dn Ixavail 9 (ÉnUle Guillaumin) et où il eût mis, avec sa tendress» d^apôtre, sa connaissance merveilleuse des milieux et de Tâme populaires.
Nous avons parlé ailleurs de Georges Qhnet et de Henry Rabusson. André licbtenberger, qui pourrait figurer parmi les romanciers d'histoire pour son admirable Mort d$ Carinth^ et parmi les romanciers d'autobiographie pour Mon^ùmr d^ MigMroc, est connu surtout comme le psychologue des Âmes enfantines, sur lesquelles il prolonge l'ironie subtile de son maître Anatole France. — Par lui nous touchons an^ romanciers de sentiment ou, comme va dire Marcel Prévost, après M. Camille de Sainte-Croix« aux romanciers romanesques.u £4 réaUté l'était alors si peu [avant la guerre], remarque Abel Hermant, qui donnera lui-même l'un des modèles du genre dans son déUcieux Eddy et Paddy, que cette épithète semblait exiger du romancier quelques l^ers sacrifices à une convention. » Ils sont légion, quoi qu'il en soit, ceux qui, de 1889, fin de la Tenreur naturaliste, à 19X4» sacrifient à cette convention, depuis Daniel Lesueur {Calvaire de femme, le Fils de ramant, Nietzch^enne, Passions slaves, etc.), le plus « objectif » de nos romanciers féminins, abondante, éloquente, en^inante et diverse comme George Sand, jusqu'à Eugène Montfort (la Turque, les Noces folles, etc,)# qui apporte je ne sais quelle religion frémissante à la peinture de l'amour physique, en passant par I^on de Jinseau, Jean Reibrach, Michel Provins, Charles Foley, Louis Arthns, Louis DeUons, Jean Madeline, Binet«Valmer (les Métiques), Gaston Rageot, Jean Vignaud, Paul Reboux, Ernest Gaubert, Frédéric 3outet, Maurice Level, Marcel BatilUat, l^ comte de Cominges, vingt, cent autres qui ne se croient pas déshonorés parce qu'ils n'infligent pas de céphalalgie à leurs lecteurs. SU
fut un temps où « le dogme était qu'un roman n'est pas une histoire, comme une pièce n'est pas une fable, » ce temps semble révolu. Paul Bourget lui-même, cité par M. Hermant, ose protester que les amuseurs l'amusent et qu'il leur en sait un gré infini. De fait, c*est chez eux que nous rencontrons l'auteur le plus aimable peut-être de l'époque, René Boylesve, conteur exquis des plaisirs et des grâces de l'amour provincial dans le Médecin des dames de Néans, la Leçon d'amour dans un parc. Mademoiselle Cloque, la Becquée et l'Enfant à la balustrade. On a dit que le cœur de Touraine battait dans ses plus beaux romans, et que la marche de son esprit était large, lente et sûre, comme le courant de sa Loire. Il a fait école, et nos petites villes ont ressuscité à son instigation dans les romans de Lucien Rohlmer, de Pierre de Querlon, de Jean VioUis, de Marcel Boulenger, de Henry Jagot, de Camille Vergniol {Dominica), surtout de Jacques des Gâchons, que bercèrent les fées du Berry; de Pol Neveux, captif des naïades de Marne, qui lui dictèrent, sur un rythme de chanson populaire, son mélancolique Go/o; d'Edmond Jaloux, c artiste et écrivain original qui possède en même temps un sens très aigu et très pénétrant de la vie et un certain goût très personnel et très singulier de l'artifice » (H. de Régnier). Jean-Louis Vaudoyer, poète amoureux du décor, mais qui «lui prête une voix, le charge d'un commentaire i, a montré dans la même école que son talent se pouvait « mesurer avec les plus redoutables et plus ténébreux mystères du cœur » (François Le Grix) et, un peu à l'écart du groupe, Francis de Miomandre traça ses Écrits sur l'eau, fit jouer dans le Vent et la Poussière sa fantaisie nonchalante et minutieuse, cependant que Henri Bidou évoquait dans Marie de Sainte-Heureuse ses premières émotions littéraires et l'aventure singulière de ce couple d'amants qui commencèrent de s'aimer le jour oùik ne s'aimèrent plus. Mais, de cette famille de romanciers, l'écrivain qui, par l'élégance de sa langue, l'adresse de ses intrigues, devait emporter tous les suffrages et succéder dans les cœurs à Octave Feuillet ne s'est rencontré qu'une fois et en Marcel Prévost : son œuvre, déjà considérable (le Scorpion, Mademoiselle Jaufre, Chonchette, Prédérique, les Lettres à Françoise, etc.), est une sorte de casuistique de l'amour; elle « tourne tout entière autour du mariage i (André Rivoire), sauf dans Monsieur et Madame Moloçh et dans les Anges gardiens, qui le montrent attentif au sourd travail de la pénétration germanique, et, s'il s'en dégage une leçon, c'est en somme, malgré les apparences et le fâcheux départ des Demi-
Vierges, une excellente leçon de sagesse bourgeoise, à savoir qu'il iaut ■ vivre d'accord avec la société ■ et qa' ■ il n'est pas de bonheur hois des sentiers battus i.
L'humour; la nouvelle; h roman-fouill»ton et sas succédanés. ~ L'humour, qui n'était qu'un accident, est devenu un genre en ces dernières années, et il a fallu lui on* vrir en librairie des collectfons spéciales.
On y relèvera le nom du père des immortels permissionnaires du TraindtS heures 47, Georges Courteline, et celui du père (ou du demi-père) de Claudine, Willy, et encore ceux d'Eugène Mouton, de çfuatrelles, de Tristan Bernard, de Jean de Tinan, de Pierre Veber, d'Alphonse Allais, de George Auriol, de Jean Drault, de Cumonsky, de Marcel PrCvoat. la Fouchardiëre, de Mac Orlan, de G. de Lautrec. etc. ; on y trouvera même le nom des frères Fischer : on y cherchera vainement celui de Paul- Jean Tonlet, qui s'édite en province, à la hbrairie du Divan, et qui, comme il est dans M. du Paur, le Mariage de Doit Quichotte, Mon amie Nane, etc., le plus raffiné de nos humoristes, en est aussi le plus ignoré. Vicissitude des jugements humains I René Benjamin, le futur auteur de Gaspard, n'est encore que l'auteur du Pays de ta folle enchère et des Juslicesde paix: Jean'Girandoux, curieux de nouveaux moyens d'expression, a déji publié VÉcole des Indifférents et Lectures pour une ombre, livres d'un tour quelque peu elliptique qui n'ont connu qu'un succès de cénacle ; Francis Carco, spécialiste des bas-fonds parisiens, Dostoiensld sans amertume [Jésus la Caille, les Innocents, Au coin des rues, etc.), s'amuse moins solitairement à Montmartre, où fréquente aussi Jeanne Landre, et Alfred Macbard, Poulbot de la plume, découvre une poésie insoupçonnée aux • gosses > des faubourgs. L'humour gagne jusqu'aux sociologues : Jules Sageret, dont Paulle nomade n'est pas indigne de songrand ancêtre Jérôme Paturot, et G. de Pawlowsld, dont il se pourrait que la Quatrième Dimension, satire à la Swift du ■ Leviathan > de l'étatisme, ne fût qu'une anticipation de voyant sur la réalité de demain.
Ces auteurs, à vrai dire, et sauf un ou deux, sont plutôt nouvellistes qne romanciers. L'esprit continu ennuie : ils le savent et se condensent. Anatole France souhaitait qu'ils trouvassent des
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imitateurs chez nos auteurs graves, dont un trop grand nombre s'étudient « à dire en quatre cents pages ce qu'ils eussent mieux dit en vingt ». Il a été entendu de quelques-uns : Marcel Schwob, par exemple. Oriental croisé de Breton et unifié par le plus bel humanisme; Masson-Forestier, le Maupassant de la basoche; Han Ryner, hirsute et doux, ou ce Pierre Mille, voyageur, chroniqueur, conteur et philosophe pyrrhonien, dont le Barnavaux restera comme le type du colonial et qui est lui-même une sorte de Kipling français, revu et corrigé à l'usage du Temps. Mais il n'a pas converti les professionnels du roman-feuiùe* ton. Le « tirage à la ligne i reste une des conditions du genre, qui a toujours la faveur du populaire, ç-vec Jules Mary, Charles Mérouvel, Pierre Sales. Pierre Decourcelle, Jules de Gastyne, PaulBertnay, Michel Zévaco, Paul d'Ivoi, Arthur Bemède, etc. — Maurice Leblanc (Arsène Lupin) triomphe à quelques étages au-dessus dans la cambriole ; Gaston Leroux (Rouletabille) dans le reportage fantastique ; Maurice Renard dans le merveilleux scientifique ; Henry Kistemaekers, J.-J. Renaud et Léon Riotor, dans le roman sportif. Et l'Amérique n'attend que la guerre pour importer chez nous le roman-cinéma.
Le roman historique et le roman exotique. — Un moment, sous la double influence de Salammbô et de Quo vadis» nous crûmes assister à une renaissance du roman historique. Jean Lombard multipliait « en un style polychrome ses grandes fresques hallucinées » (Paul Margueritte); Pierre Louys (Aphro* dite, les Chansons de Bilitis, le Roi Pausole, etc.), tout grâce, harmonie, choix exquis des mots, faisait danser au bout de sa plume savante les petites courtisanes d'Alexandrie; Paul Adam s'évadait vers Byzajice; Alfred Jarry suivait Messaline à Suburre; Jean Bertheroy évoquait Pompéi; François de Nion, les mignardises de l'ancienne France; Emile Moreau, la cour bottée de Napoléon : ces restitutions étaient souvent ingénieuses et presque toujours licencieuses. Reynès-Montlaur et Théodore Chôze gardaient une meilleure tenue à Magdala et chez les Celtes, Carton de Viart chez les communiers flamands, et Gilbert Augustin- Thierry, dans des civilisations plus rapprochées, savait à quoi l'obligeait son nom. Et quelle jolie fougue française apportait Georges d'Esparbès dans ses chevauchées à travers la légende impériale ! « Sa phrase a le mouvement d'une charge de cavalerie » (B.-H. Gausseron) ; empanaché, grandiloque, il est charmant. •* Malgré touti le genre s'épuisait, quand Mauriee Main*
dron lui infusa un sang nouveau en lui iniposant une formule nouvelle : le roman historique devint chez î'^^uteur le « récit du temps passé ». Entendez par là que l'aventure n'y jouait plus qu'un rôle secondaire et que c'était la vie même du temps que Maindron nous restituait dans toute son exactitude. Foin de Mérimée qui ne fut qu'un bousilleur et qui armait, sous Charles IX, son Margy et son Comminges de rapières et de mains gauches espagnoles à coquille repercée, lesquelles a n'apparaissent qu'au XVII» siècle » ! On n'a pas à craindre semblables anachronismes avec l'auteur de Saint-Cendre, de Blancador l'Avantageux et de Dariolettâ. Tout y est de l'époque et garanti.
Le roman exotique, . avec lequel nous terminerons notre périple, élargit chaque jour ses frontières et, chaque jour, de nouveaux talents y surgissent. Négligeant Louis Hémon dont le chef-d'œuvre canadien. Maria Chapdelaine, publié en feuilleton dans les premiers mois de 1914, ne sera révélé en librairie qu'après la guerre, contentons-nous de citer à la file, avec et après Pierre Mille, Louis Bertrand, les frères Tharaud, Emile NoUy déjà nommés, Myriam Harry, Jean Pommerol, Marins et Ary Leblond, Avesnes, Diraison-Saylor, Jean Ajalbert, Henry Daguerches, Jules Boissière {Fumeurs d* opium), Claude Farrère {les Civilisés, l'Homme qui assassina, la Bataille, etc.), romancier à la psychologie directe, conteur-né, s'il en fut, de Taventure maritime et coloniale, en même temps qu'écrivain personnel au style sec, haché, crissant, qui donne à ses plus fortes évocations, comme le combat naval de Tsoushima, on ne sait quoi de somnambulique. Un maître entre tous, avec Pêcheur d'Islande, le Roman d'un spahi, Aziyadé, Madame Chry^ santhème, etc., a illustré le genre : Pierre Loti, poète de la solitude, de la satiété et de la nostalgie, et l'un des grands peintres de notre littérature, mais qui nous enseigne une fois de plus tout le danger de la sensation choisie comme unique source de la beauté. Ceux qui comparent l'efifet produit par son premier roman tahitien à Teôet que produisit, vers la fin du xviii® siècle, la publication de Paul et Virginie, n'ont pas complètement tort : Rarahu marque une date (1880) dans rhistoire des lettres françaises. Il est certain que Loti a renouvelé Texotisme en l'étendant du décor aux personnages. Le décor seul est exotique chez Bernardin; Virginie est une fille de France, une héroïne de Racine transportée dans le cadre de la nature tropicale ; son cerveau, son cœur, sont parents des nôtres ; sa psychologie ne pouvait être tentée que par un analyste rompu
aux méthodes d'investigation des grands classiques. Même Atala, cbez Chateaubriand, malgré son nom sauvage, reste, sinon une Française, du moins une Européenne : cette Peau- Rouge a justement tous les traits, au moral comme au physique, de Charlotte Ives, le petit flirt anglais de l'émigré à Bungay... Mais Rarahu et, l'on peut dire, presque toutes les héroïnes de Loti, Azyadé, Fatou-Gaye, M"»" Chrysanthème, etc., quel mur de brume elles nous opposent et comment n'être pas rebuté à la lorgne par l'irritante énigme de cette humanité indéchiffrable qui entre tout à coup dans le roman français et à laquelle l'auteur prétend nous intéresser?
Il y arrivera sans doute, et ce sera le miracle de son génie. Et ce sera aussi grâce & notre complicité, à notre goût du changement, à cette lassitude de civilisés qui nous fait accepter comme un rafraîchissement le spectacle d'une humanité mal dégagée encore des chaînes de l'instinct et qui,dès qu'on la presse, se retranche derridre ses loi^s siècles d'animalité. L'antenr a beau multiplier et varier' Pierre LoU ^'^ expériences de t psychologie ethnique 1 :
il n'en rapporte à chaque fois que l'amertume d'une tentative de rapprochement avortée, le sentiment un peu plus aigu et douloureux de i l'imperméabilité ■ des races étrangères. Au fond, et sauf l'admirable Gaud de Pécheur d'Islande, son seul roman > objectif • 3,vec Ramunlclio, peut-être n'y eut-il jamais chez Loti qu'un personnage, et c'est lui-même. Mais de quel clavier de nerfs il dispose et quelle musique il en tire, ce prodigieux sensitif en proie à une détresse métaphysique qu'aucun spectacle ne console de l'universelle inanité ! S'il est le grand maître du paysage, il est incomparable encore dans l'expression de certains sentiments très simples et très profonds, et personne n'a traduit dans une langue plus subtile, plus riche en résonances intérieures, l'étemel drame du désir, de la possession et du désenchantement.