La littérature médicale de l'Inde
Les recherches concernant la médecine de l’Inde resteront, sans doute, longtemps encore renfermées dans le cercle des études orientales, aussi longtemps du moins que de bonnes traductions des principaux textes ne permettront pas aux médecins érudits de travailler sur les sources mêmes. Néanmoins, comme depuis longtemps aussi des ouvrages spéciaux ont été publiés sur ce sujet, et comme les résultats des travaux plus récents ont pu aisément arriver à la portée de tous, cette médecine est aujourd’hui assez bien connue, et les derniers traités sur l’histoire de notre art consacrent des chapitres à l’exposé de ses caractères généraux, de ses doctrines et de leurs applications pratiques.
Le lecteur y rencontre les titres de quelques-uns des ouvrages les plus célèbres, avec des notions sur leur contenu, mais rien qui lui permette de se faire une idée suffisante de l’ensemble de la littérature médicale de l’Inde, ni de son étendue, ni de son importance, ni de son caractère. J’ai pensé que cette question spéciale pouvait intéresser l’Académie, et je prends la liberté de l’exposer brièvement devant elle.
Il n’est pas inutile de dire tout d’abord un mot des sources d’informations bibliographiques. Une grande partie des traités médicaux des Hindous n’existant encore qu’à l’état de manus-
crits,ilfaut forcément qpe les orientalistes eux-mêmes s’adressent aux répertoires des collections publiques ou privées; la valeur des renseignements qu’on y recueille est nécessairement proportionnelle au mérite des catalogues. Sous ce rapport il faut dire qu’aucun effort n’a été négligé, aucune dépense épargnée. Un certain nombre de grandes bibliothèques européennes, celles de Berlin, de Tubingue, de Copenhague, de Londres, d’Oxford, de Cambridge, etc., ont fait exécuter, imprimer et publier les catalogues de leurs manuscrits sanscrits, y compris les manuscrits médicaux. Ces catalogues, dont la rédaction a été confiée aux savants les plus éminents, et dont quelques-uns ont exigé de longues années de labeur, ne sont pas de simples listes de titres ; mais ils contiennent, presque tous, à l’occasion de chaque manuscrit mentionné, des notices, des résumés, des citations de commencements et de fins de chapitres, des références de noms propres, etc., qui facilitent les collationnements, les recherches chronologiques, en un mot, tout le travail d’exégèse bibliographique.
Le gouvernement de l’Inde, de son côté, agissant dans le même esprit, et malgré les difficultés causées par la dissémination des documents, a entrepris, à grands frais, avec l’aide de toute une petite phalange d’orientalistes de premier ordre, et d’un certain nombre de savants indigènes, de pandits hindous, a entrepris, dis-je, une vaste enquête, non seulement dans les collections publiques, mais aussi dans les bibliothèques particulières, afin d’établir le recensement, aussi complet que possible, de tous les manuscrits existant actuellement dans l’Inde. Cette enquête n’est pas encore complètement terminée ; mais, déjà de nombreuses séries de fascicules et plusieurs grands répertoires exécutés avec les mêmes soins que les catalogues européens et dans lesquels sont inventoriés des milliers et des milliers de manuscrits, sont mis à la disposition du public.
A ces sources d’informations viennent naturellement s’ajouter les publications de la librairie, qui se multiplient actuellement avec une surprenante abondance; on s’en fera une idée si je dis qu’un seul catalogue de librairie de Bombay offre à la fois une centaine de livres de médecine, imprimés en langue sanscrite, et qu’ils sont compris dans le deuxième mille de la liste.
L’enquête n’a pu que confirmer amplement ce que l’on savait déjà, c’est-à-dire que l’Inde peut se vanter d’avoir produit la
littérature la plus abondante que l’on connaisse. Dans la masse qui la compose, la médecine revendique une assez large part. Il n’a pas encore été dressé de bibliographie de la science médicale indienne, ce qui ne se peut faire que par le dépouillement de tous les répertoires; celle que j’ai réunie pour mon usage personnel, et que je sais n’être pas complète, comprend la mention d’environ 230 auteurs, et à peu près 300 ouvrages dont un certain nombre sont anonymes. Je pense qu’il ne faut pas estimer à moins de 700 ou 800 le nombre total des livres qui composent la littérature médicale de l’Inde, tout compris, depuis les plus anciens traités jusqu’aux plus récentes publications.
Pour compléter le tableau, il faut encore mentionner un certain nombre d’ouvrages qui semblent aujourd’hui définitivement perdus, ou qu’on n’est pas encore arrivé à rencontrer dans les collections, mais qui sont signalés dans d’autres œuvres, ou dont on possède des compilations.
Il faudrait se garder d’une trop grande illusion sur la valeur moyenne de tous ces livres, même considérés simplement au point de vue historique, comme de croire qu’ils présentent tous un réel intérêt. Il en est, au contraire, un assez bon nombre, surtout parmi les compositions récentes, qui n’en peuvent offrir aucun; car ce ne sont que des opuscules insignifiants, ou des compilations faites sans critique comme sans scrupules, ou de simples plagiats pour lesquels, après avoir pillé le texte, on emprunte jusqu’au nom de l’auteur, à moins qu’on ne préfère lui en substituer un autre, jouissant d’une notoriété ancienne et méritée.
Si nous supposons ces scories éliminées, ce qui restera suffit encore pour constituer un très vaste monument, dont nous allons parcourir les différents étages, en indiquant sommairement les principaux éléments dont ils sont formés.
Nous rencontrerons en premier lieu, faisant la base de l’édifice, les deux grandes autorités médicales de l’Inde, les deux œuvres les plus anciennes parmi celles que l’on connaît actuellement, le traité encyclopédique intitulé Ajmrvéda (science de la vie) par Suçruta et la Samhitâ (traité complet) dont l’auteur est Charaka. Les noms de ces deux auteurs sont bien connus aujour-
d’hui des historiens de la médecine ; leurs œuvres, qui occupent une place à part dans la tradition, sont considérées comme révélées, par conséquent, dans une certaine mesure comme sacrées. Mais il ne faudrait pas en conclure que le texte en est resté immuable. Les orientalistes s’accordent au contraire pour admettre qu’il a été remanié à diverses reprises, et complété par des adjonctions sans doute fort nombreuses, sans que d’ailleurs il soit facile d’en mesurer l’importance. Le fait ne peut guère rester douteux pour l’Ayurvéda de Suçruta, par exemple, dans lequel on rencontre des chapitres entiers en une discordance si complète avec ceux qui les avoisinent, que l’idée d’une interpolation s’impose immédiatement à l’esprit. De plus, l’ouvrage qui est annoncé au début comme devant contenir, en cinq parties, 120 chapitres, en a en réalité 186, les 66 derniers formant une sixième partie complémentaire où sont traitées les questions les plus diverses, et qui a dû être tardivement ajoutée. Mais il faut dire pourtant que tous lés manuscrits de Suçruta concordent à peu près exactement, et que la recension vulgaire, celle qui a été imprimée, est la seule connue. Cen’est donc que par hypothèse que l’on peut parler des autres. Ajoutons enfin que le texte de Suçruta, comme celui de Charaka, est formé par une alternance de prose et de vers, étrange particularité qui se rencontre quelquefois dans les livres sanscrits, mais le sens se continuant souvent de la prose aux veïs, on ne peut pas supposer que les deux, variétés de texte soient de dates différentes.
Le livre de Suçruta a été le premier texte sanscrit médical connu en Europe. Il a été imprimé plusieurs fois : la l"® édition, exécutée à Calcutta en 1835 et 1836, est en 2 volumes faisant ensemble 940 pages (texte seul, sans commentaires) ; la 2“ édition est de 1868, en 4 volumes. Ce fut presque immédiatement après l’impression du texte que le D'' Hessler (récemment décédé à l’âge de quatre-vingt-douze ans) en entreprit une traduction latine, qui parut de 1844 à 1830; malheureusement, cette traduction, qui coûta à son auteur une énorme somme de travail, est très défectueuse et ne peut être utilisée qu’avec la plus grande circonspection. Depuis lors, deux autres traductions ont été entreprises dans l’Inde; l’une des deux a été abandonnée définitivement, après la publication des premiers chapitres; l’autre marche avec une telle lenteur qu’il n’a paru que 3 fascicules assez minces en huit ou neuf ans. Il est douteux que la publication en soit poursuivie.
Je ne dirai rien ici du contenu de TAyurvéda de Suçfuta; j’en ai donné un résumé dans un autre travail (art. « Suçruta » du Dictionnaire encyclopédique). Je me contenterai de rappeler qu’il se compose- de six parties, dont ia première (Sûtrasthâna) est une sorte de. pathologie générale ; la seconde (iNidânasthâna) est un court traité de pathologie médico-chirurgicale, dans lequel la chirurgie. est traiiée avec le plus de soin, comme dans tout l’ouvrage; l’anatomie (Çariraslhâna) occupe la troisième section qui n’a que huit chapitres; tandis que la quatrième (Chikitsasthàna) en comporte quarante consacrés à la thérapeutique médicale et chirurgicale : la toxicologie (Kalpasthâna) occupe ensuite huit chapitres. L’ouvrage ;se. termine par la partie complémentaire dont il a déjà été question (üttaralantra, 66 chapitres).
Presque tous les ouvrages de médecine indienne sont pourvus de commentaires, souvent plus étendus que le texte. On possède deux commentaires de Suçruta. Le plus important, intitulé Nihhanda Sangraha, a pour auteur un cértain Dallana, qui était, dit le texte, de caste brahmanique, et d’une ancienne famille de médecins; c’est une œuvre très considérable; il constitue un volume de 1350 pages, dont la 3° édition imprimée a paru en 1892. Dans sa critique de cet ouvrage, le savant orientaliste Both, dont la science regrette la perte récente, remarquait qu’il fallait que le public savant de la Péninsule efit une singulière prédilection en faveur des livres de médecine, pour épuiser ainsi rapidement deux éditions d’un lourd, indigeste et dispendieux volume de plus de 1300 pages. Ces commentaires ne sont pas seulement utiles pour aider à saisir le sens des passages difficiles, mais ils servent quelquefois au contrôle des textes actuels. J’en citerai, d’après Roth (1), un intéressant exemple. C’est dans le chapitre xvi de la Sûtrasthâna (ou première partie) de Suçruta que se trouve la description du procédé de restauration autoplastique du nez, procédé que l’on s’est étonné de savoir connu depuis l’antiquité. Or, Dallana fait des réserves relativement à l’authenticité de cé passage, il rapporte que certains commentateurs antérieurs à lui proposaient de le rejeter, comme n’appartenant pas au texte primitif. A ce propos, Roth faisait remarquer que les Musulmans ayant, plutôt que les Hindous, l’habitude d’infliger comme punition l’amputation du nez, c’était surtout après leur arrivée dans l’Inde, c’est-à-dire au
(1) Zeilschr. (1er deufsch, morqenlfftid. Gesellschaft, t. XLVIII, p. 138-140.
xui“ siècle, que s’étaient présentées les occasions fréquentes de faire des restaurations et que le procédé put être utilement appliqué.
Quoi qu’il en soit, la remarque de Dallana suffit pour rendre douteuse la légitimité du passage incriminé, et laisser planer le soupçon d’interpolation.
Le deuxième commentaire de Suçruta, intitulé Bhâmavati, a pour auteur Ghakradatta, à qui l’on doit aussi un commentaire sur Gliaraka et d’autres œuvres personnelles. Mais ce commentaire est beaucoup moins connu que le premier; jusqu’ici il n’a pas été publié.
La Samhitâ de Gharaka est un livre analogue à l’Ayurvéda de Suçruta, conçu sur le même plan, avec cette différence que Suçruta insiste plus volontiers sur les questions de chirurgie, tandis que la médecine prédomine davantage chez Gharaka. Mais malgré cela ces deux livres, comme on l’a fait observer, se ressemblent plus que deux de nos manuels de pathologie. En outre, avec cette réserve que Gharaka passe habituellement pour être un peu plus ancien, ces deux auteurs peuvent être regardés comme étant à peu près de la môme époque. Il n’en est que plus piquant de constater que jamais ils ne se citent réciproquement, quoique l’on trouve, au début des textes de chacun d’eux, associés au nom de l’auleur, ceux d’un certain nombre de médecins donnés comme contemporains.
Bien que réputée, probablement à juste titre, comme plus ancienne que l’Ayurveda de Suçruta, la Samhitâ de Gharaka passe encore pour être une sorte de compilation d’un ouvrage antérieur, dont Fauteur, Atreya, serait un sage de l’époque védique; son nom, d’ailleurs, est invoqué dans chacun des chapitres. Quant aux traités qui portent aujourd’hui ce nom, ils sont apocryphes (1). Les manuscrits de Gharaka sont beaucoup moins répandus, surtout en Europe, que ceux de Suçruta, et le premier est resté longtemps presque inconnu, autrement que de nom, lorsque le second était entré dans le courant des études orientales. Mais, actuellement, il en existe un certain nombre d’éditions imprimées; Gharaka a été traduit récemment dans plusieurs langues modernes de l’Inde, où, partout, son autorité est aussi incontestée que celle de Suçruta; enfin, une traduc-
(1) V. Râjeniiralàla Mitra, Notices of sansrit mes., publ. under orders of the govern. of Bengale, etc., t. VIII. Calcutta, 1885, p. 138. God. 2683.
tion anglaise est entreprise, qui paraît, malgré la lenteur avec laquelle elle avance, devoir être menée abonne fin.
La première partie, la Sûtrasthâna, est actuellement traduite entièrement; c’est environ le sixième de l’ouvrage entier. Gharaka, on le voit, a largement bénéficié de l’activité intellectuelle qui s’est manifestée dans ces derniers temps dans l’Inde, sous la forme d’une sorte de renaissance, à la faveur de laquelle s’est exaltée chez les Hindous l’opinion qu’ils ont des produits de leur génie national. C’est ainsi que l’éditeur et traducteur de Charaka, après avoir reçu une instruction médicale réelle et sérieuse, et s’être peut-être fait diplômer par un jury anglais, aime à se parer, en tête de ses publications et de sa correspondance, du titre de praticien selon le système hindou, absolument comme si l’un de nous, aujourd’hui, s’intitulait médecin hippocratiste, ou galéniste. On possède plusieurs commentaires de la Samhitâ de Charaka; l’un d’eux, qui accompagne le texte d’une des éditions imprimées à Calcutta, est tellement considérable que les 380 premières pages de l’ouvrage ne comprennent qu’un chapitre et demi du texte, soit moins de la soixantième partie de l’ouvrage. Le plus connu de ces commentaires est celui de Chakradatta (ou Chakrapânidatta) intitulé Ayurvedadipîkâ ; il accompagne la dernière édition imprimée du texte.
Après ces détails, dont l’Académie voudra bien peut-être excuser l’aridité, j’aborde une question d’un autre ordre, celle de l’âge de ces deux grandes œuvres fondamentales de la médecine des Hindous. Ce qui augmente l’importance de cette question, c’est qu’elle se lie forcément à celle de l’originalité de cette médecine, ou, pour être plus précis, de sa dépendance ou de son indépendance vis-à-vis de la médecine grecque. Il est évident que si l’on arrivait un jour à pouvoir reporter jusqu’au delà de l’époque d’Hippocrate, la formation de la doctrine médicale indienne, son originalité serait incontestable, mais, du même coup, celle de la médecine grecque serait fort compromise, puisque, comme je le rappellerai dans un instant, les théories sont à peu près identiques de part et d’autre.
La question de l’âge de Suçruta et de Charaka a déjà été
étudiée avec la plus grande attention par les orientalistes les mieux qualifiés pour accomplir cette tâche ; elle a occasionné des polémiques savantes, dont la plus sérieuse a eu lieu dans le journal de la Société orientale allemande (1). Son retentissement a été considérable; j'ai eu l’occasion de donner moi-même un résumé de ces débats dans plusieurs publications, je me contenterai donc ici d’en redire en quelques mots ce qui est indispensable pour comprendre ce que j’aurai à y ajouter.
Je rappelle d’abord un fait que ne connaissent que trop les orientalistes, c’est que l’Inde, malgré la vaste étendue de sa littérature, ne nous a pas fourni une seule page d’histoire, et que dans les documents de tous genres qu’on peut y consulter, la chronologie est nulle. Il est absolument exceptionnel qu’un livre porte une date, â moins que ce ne soit celle que le copiste a inscrite en terminant son ouvrage. C’est à se demander parfois si les auteurs n’ont pas intentionnellement voulu dérouter toute espèce d’investigations sur eux. Il en résulte que tout doit venir d’une sorte de travail d’exégèse rendu à la fois difficile et dangereux par l’absence complète de respect pour les textes, qui sont ainsi exposés à toutes les adultérations et à tous les remaniements. On ne s’étonnera pas, qu’au milieu de ces difficultés, les vieux textes médicaux aient donné lieu à des opinions contradictoires concernant leur âge, mais on ne peut que s'étonner en apprenant que pour l’époque de Suçruta, par exemple, une période de deux mille ans est insuffisante pour contenir les appréciations extrêmes. Tandis que les uns le faisaient remonter au x“ siècle avant Jésus-Christ, d’autres y ont vu, il n’y a, pas longtemps, une compilation duxiii® siècle de notre ère. L’illustre Wilson, l’auteur des premiers travaux sur Suçruta, qui parurent en 1823, avait simplement émis l’avis qu’il n’y a pas de raison de reporter au delà du début de l’ère chrétienne, la première rédaction d’ouvrages .spéciaux sur l’art médical hindou, comme ceux de Charaka et de Suçruta.
Le plus' ardent défenseur de la très haute antiquité du texte de Suçruta, môme dans sa recension actuelle, fut certainement le D’’ Hessler, son traducteur. Cette thèse est absolument abandonnée aujourd hui : quant à la thèse extrême opposée, qui a
(1) Haas, E. Unber die Vrsprilnge der indischen Medicin, etc. (Zeitsohr. d. deutsch. morgenl. Gesellsch., t. XXX, p. 617-670 ; du même, Hippocrales u. die indische Medicin des Mitlellalters, id., t. XXXI, p. 647-666. — A. Müller. Arabische Quellen zur Geschichte der indischen Medicin, id., 1880, p, 46S-S66.
été soutenue par la riche et pénétrante érudition du Haas en 1876 et 1877, et qui consistait à placer Suçruta à la suite des Arabes auxquels tout, jusqu’à son nom, eût été emprunté, elle a été savamment et irrévocablement réfutée par A. Millier, en 1880, dans le journal de la Société orientale allemande où avaient parûtes deux mémoires de Haas. Cette discussion eut l’avantage de confirmer d’une manière définitive l’opinon qui veut que les Hindous aient au contraire été les instructeurs des Arabes. On admettait depuis longtemps, et on avait raison d’admettre que la rédaction en corps de doctrines de l’Ayurvéda, son admission comme livre classique par excellence, l’extension de la réputation de son auteur, etc., étaient forcément antérieures au début du ix° siècle, puisque déjà, à ce moment, l’ouvrage avait pénétré jusqu’à Bagdad, avait été traduit en persan, puis retraduit en arabe sur l’ordre du Barmécide qui mourut en 190 de l’hégire, soit 805 de notre ère.
Cette donnée chronologique fut bientôt après confirmée de la manière la plus curieuse. Sur un de ces monuments en ruine du Cambodge, derniers restes d’une vieille civilisation d’origine hindoue, qui régna jadis dans le pays, près de la fameuse Angkor, on releva une inscription dont une stance contient, dans un jeu de mots, une allusion à Suçruta et à son habileté comme médecin ; la même inscription est à l’honneur du roi de l’époque, Yaçovarman, qui régna à partir de 889 et mourut avant 910. Ainsi, en dehors de l’Inde, Suçruta, que nous venons de voir familier aux Arabes, en 805, jouissait auix® siècle d’une célébrité telle qu’on pouvait, dans un document public, faire allusion à lui, même par une plaisanterie, sans crainte de ne pas être compris. Cela permettait assurément de faire remonter l’origine de cette réputation, c’est-à-dire, la première rédaction de son livre, notciblement plus haut que le vm' siècle; mais, en réalité, il n’y avait place que pour des hypothèses. On en était là, lorsque survint, il y a quelques années, six ans, je crois, un événement qui a causé un grand émoi dans le monde des indianistes. C’est la découverte, dans l’Inde septentrionale, d’un manuscrit extrêmement ancien, écrit dans un sanscrit et avec un alphabet archaïques, et contenant deux petits traités sur des sujets médicaux. Le manuscrit Bovsmr, ainsi qu’on le désigne, du nom de celui qui le découvrit, est de beaucoup le manuscrit le plus ancien qui existe dans l’Inde ; deux savants orientalistes, Hœrnle et Bühler et tous les autres après eux, s’accordent pour conclure, des
études paléographiques auxquelles ils se sont livrés, qu’il remonte au moins au v° siècle de notre ère. Or, l’un des traités contenus dans ce respectable débris, débute par une sorte d’invocation, complètement imitée de celle qui est placée en tête de l’Ayurvéda, et par laquelle Suçruta, dont le nom se retrouve ici, sollicite la révélation dts secrets de la science. Depuis que le vénérable manuscrit a été découvert, il a été de la part du savant Hœrnle l’objet d’études extrêmement intéressantes. En comparant le texte qu’il a eu Je très grand mérite de déchiffrer, grâce à une patience admirable, avec celui des principaux traités usités dans l’Inde, non seulement ceux de Charaka et de Suçruta, mais avec d’autres ouvrages plus modernes et d’un usage courant, il a constaté qu’on y rencontre non seulement des passages, parfois assez étendus, à peu près textuellement reproduits, mais une grande quantité de formules et de recettes dont quelques-unes très complexes, qui sont presque identiques, ou même tout à fait semblables.
Il est facile de voir ce qu’il faut conclure de ces savantes recherches, que je dois me borner à signaler en quelques mots trop brefs. C’est que dès le v° siècle, il existe sous le nom de Suçruta un traité de médecine qui fait déjà autorité, que cette autorité est assez considérable pour qu’on cherche à abriter sous ce grand nom des œuvres spéciales, des contributions scientifiques comme nous dirions aujourd’hui, et qu’enfin une partie des textes et des formules qui contribueront plus tard soità la rédaction des recensions ultérieures des grandes Samhitâs, soit à celle des compilations plus restreintes, ou des manuels pour la pratique courante, sont déjà fixés. En un mot, il existait déjà au V® siècle, sous le nom de Suçruta, un ouvrage de médecine, dont le manuscrit Bower nous donne peut-être un fragment, peut-êü’e un pastiche, et qui, pour l’époque, était probablement, dans une certaine mesure, un ancien livre. Mais, il y a plus, rien en réalité, je ne dirai pas, n’exige, mais n’autorise à dire que c’était un livre unique. Ce que contient le manuscrit Bower, ce sont des mémoires séparés, n’ayant à peu près rien de commun ; le hasard seul les avait réunis dans la main du même propriétaire ; ils ne ressemblent en rien à des traités complets ; ils sont des fractions d’un ensemble ; c’est-à-dire , en un mot, qu’il y avait à cette époque une littérature médicale. Il devient donc légitime, sans, contraindre les textes, et par déduction parfaitement logique, de reporter l’antiquité de la médecine indienne, en tant que sys-
tème raisonné, et non pas simplement empirique, au plus tard aux premiers siècles de notre ère; cela a d’autant plus d’intérêt que certains passages du manuscrit Bower expriment des vues théoriques, conformes à celles qui prédominèrent dans la suite.
11 est bien évident que, au fur et à mesure que l’on voit reculer la date à laquelle remontent les origines de l’Ayurvéda, c’est-àdire de la médecine rationnelle des Hindous, le problème des relations entre la médecine indienne et la médecine grecque, qui pouvait sembler peu important tant qu’on s’arrêtait au vin'’ ou au ix“ siècle, devient de plus en plus pressant. Pour en indiquer la gravité, j’en rappellerai brièvement les termes. Tous ceux qui se sont occupés de l’étude de la médecine des Hindous ont été frappés par l’abondance et la précision des analogies qu’elle présente avec la médecine des Grecs : ces analogies portent sur les théories et les doctrines, comme sur les faits de la science et les détails de la pratique. Je ne m’occuperai ici que des premières. La médecine de l’Ayurvéda repose sur une doctrine humorale qui la pénètre intimement, qui domine tellement son étiologie et sa. pathogénie, que sans elle l’Ayurvéda ne serait plus qu’un amas incohérent et sans consistance. Or, cette doctrine humorale ressemble tellement àla théorie des humeurs de la collection hippocratique, dont elle ne diffère quepar des détails, que,, à mon avis, on ne peut pas songer un instant à les séparer l’une de l’autre, ni à les regarder comme des produits parallèles, éclos sépai’ément, et sous l’action de conceptions que les circonstances et le hasard ont faites identiques dans les deux pays. Cependant cette manière de voir n’a pas été acceptée par tous les orientalistes ni par tous les historiens de la médecine. Hœser, dans sa savante Histoire de la médecine, se montre plutôt tenté d’admettre que les analogies proviennent du hasard, et s’expliquent en vertu de la formule dont il a abusé quelquefois, à savoir que partout les mêmes causes, c’est-à-dire ici les mêmes faits d’observation, amènent les mêmes effets. Cette manière de juger ne résiste pas à un examen approfondi de la question, sur laquelle- je prie l’Académie de me permettre de dire mon opinion personnelle, quoique je ne puisse avoir la pensée d’exposer ici en détail les motifs qui la justifieraient.
Je répète que la doctrine humoralé de l’Inde et celle de lal Grèce ne font qu'une seule et môme doctrine. De part et d’autre, elle se rattache à une théorie des éléments cosmiques, qui es't également la même dans les deux pays. La seule différence est qu’en Grèce quelques écoles seulement admettaient, à côté des quatre éléments bien connus (l’air, l’eau, la terre et le feu), un cinquième élément, celui que nous nommons l’éther, tandis que ce cinquième élément était généralement admis dans les théories indiennes et dans la doctrine médicale, quoique rejeté exceptionnellement par quelques écoles philosophiques. Cette théorie humorale unique a pris sa forme définitive à la suite des 1 dations scientifiques entre les deux pays, relations dans lesquelles se sont opérés des échanges et des fusions, mais où, évidemment, les Grecs ont beaucoup plus donné qu’ils n’ont reçu.
Quant aux différences de détail entre les deux théories humorales, au lieu d’être embarrassantes pour la critique, elles lui fournissent au contraire, à mon avis, des enseignements. On sait que la doctrine galénique admet quatre humeurs : la bile, l’atrabile, le phlegme (ou la pituite) et le sang. L’Ayurvéda ne connaît pas l’atrabile; elle est remplacée par l’air; de plus, le sang est admis presque comme un élément complémentaire. Qu’en doit-on conclure? Tout simplement que le contact scientifique entre les deux nations a eu lieu à une époque où la doctrine grecque n’était encore ni complètement systématisée ni uniformisée, c’est-à-dire que l’emprunt est antérieur à l’époque de Galien, qu’il s’est fait à l’aide de certains livres appartenant à la collection hippocratique. Si les Hindous n’ont pas admis l'atrabile, cela tient probablement à ce qu’ils n’ont pas compris ce qu’il fallait entendre par cette expression ; il est difficile de leur en faire un crime. S’ils ont admis l’air, cela vient peut-être de certaines conceptions qui leur étaient propres; mais il est plus probable qu’ils en ont puisé l’idée dans ({uelque traité de la collection hippocratique, laquelle, on le sait, a donné asile à des théories diverses, et où l’unité, sous ce rapport, fait complètement défaut.
Où et quand eut lieu cette communication scientifique entre les deux peuples? Aucun document ne l’apprend d’une manière certaine ; mais il est permis de faire à ce sujet quelques conjectures assez plausibles. Il semble d’abord avéré, d’après ce qui vient d’être dit, que l’événement eut lieu avant Galien. Cet
échange put-il se faire à l’époque de l'expédition d’Alexandre? cela ne semble ni impossible apriori,xâ probable. On serait plutôt tenté d’admettre qu’il eut lieu sous le règne de ses successeurs, et probablement par l’intermédiaire de quelque école d’Asie, comme celle qui, à Pergame, avait rassemblé une biblio^ thèque, dont une partie servit à combler les vides de celle d'Alexandrie. Je n’émets ici évidemment qu’une hypothèse; mais, dans mon esprit, elle s’allie au souvenir des relations amicales qui rapprochèrent, au milieu du iii° siècle, les souverains de l’Inde de ceux de l’Asie antérieure, et de ce roi Açoka, bouddhiste zélé, esprit généreux et bienveillant qui, 230 ans avant Jésus- Christ, créait de véritables institutions de prévoyance sanitaire, faisait construire des maisons de secours pour les malades, des dépôts de médicaments, créait des hôpitaux pour les animaux, et adressait à son peuple ces édits célèbres où les conseils hygiéniques se mêlent aux prescriptions religieuses, édits qu’il faisait graver sur des rochers, et qu’on retrouve aujourd’hui jusque dans les provinces soumises à son contemporain Seleucus, ce qui témoigne, tout au moins, de la facilité et de la tolérance qui régnaient dans leurs relations.
Si je me suis arrêté si longtemps, trop longtemps peut-être, sur ces deux grands noms de Suçruta et de Gharaka, c’est qu’ils dominent réellement toute la médecine des Hindous; leurs œuvres depuis de longs siècles sont considérées comme des autorités incontestables ; l’action qu’ils ont exercée n’a de comparable que le despotisme de Galien ou celui d’Aristote; dans l’Inde comme en Grèce, il a eu ses avantages et ses inconvénients. Nous savons maintenant que les doctrines indiennes, encore vivaces aujourd’hui, furent imprégnées des théories grecques que l’Ayurvéda s’est incorporées si intimement qu’elles font partie essentielle de l’âme même de la science médicale indienne.
Après avoir abandonné Suçruta et Gharaka, nous aurons, pour rencontrer un nouveau nom célèbre, à franchir une série de siècles; non pas, sans doute, parce que la période suivante aura été stérile, mais parce que, dans l’Inde comme ailleurs, beaucoup de livres ont disparu. Le médecin le plus célèbre.
après Siiçruta et Charaka, est Vagbliata, auteur d’un ouvrage dont la notoriété et l’autorité surpassent, dans certaines provinces, celles des deux premiers. Ce livre est intitulé Ashtangahridaya, c’est-à-dire, le cœur (nous dirions Vcssence) des huit parties (de la science médicale).
Nous ne savons rien de sa vie, sinon qu’il naquit dans le pays du Sindh, c’est-à-dire dans le Pendjab méridional; on croit assez généralement qu’il se convertit au bouddhisme. Le traité de Vagbhata est conçu sur le même plan que les deux œuvres de Suçruta et de Charaka, dont on peut le considérer comme une sorte d’abrégé; cependant il n’est pas complètement dépourvu d’originalité. Moins étendu que les précédents, il jouit depuis longtemps, àtitre de manuel, surtout dans les provinces occidentales, d’une vogue extraordinaire, et ses œuvres sont très répandues. Vagbhata fait l’objet d’une intéressante notice publiée par un jeune médecin colonial, le D’’ Cordier (1), qui s’occupe d’études indiennes. Il y a joint une bibliographie, de laquelle il résulte que depuis 1863, l’Ashtangahridaya a été imprimé treize fois dans l’Inde, soit le texte seul ou avec commentaires, soit accompagné d’une traduction dans une langue moderne de l’Inde. Les manuscrits en sont très nombreux. Il existe neuf commentaires de cet auteur, dont quelques-uns d’une étendue énorme. L’un d’eux porte le titre assez oriental de ; Le clair de lune de l'explication des mots. Aucune traduction de Vagbhata dans une langue européenne n’a été entreprise jusqu’à ce jour. L’époque où il a vécu est fort incertaine. On admettait ordinairement, sur la foi de renseignements fournis, entre autres, par la Chronique des rois de Kachmir, qu’il appartient au xu° siècle; mais, voici qu’un orientaliste allemand. George Huth (2), vient de consacrer une savante dissertation pour établir que le livre de Vagbhata, qui fait le fond de toute la science médicale du Tibet, fut traduit en tibétain au commencement du i.x° siècle et ne pourrait, par conséquent, être postérieur au viii° siècle.
Parmi les auteurs que, dans son introduction, Vagbhata cite comme ayant été utilisés par lui, il en est deux entre autres, dont les œuvres existent encore, et qui viendraient par consé-
(1) D'' P. Cordier. Vagbhata et V Ashlangahridayasamhitâ. Besancon, 1896,
8, np.
(2) Verzeichniss der im Tibeiischen Tanjur, Abtheilung m Do, Band 117-124 enthaltenen Werke, etNacktràge, etc., in Sitzungsberichte der Kœnig. Preuss. Acad. d. Wissensch., 1895.
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quent se placer dans la période qui sépare Vagbhata de Suçruta. L’un d’eux, Harita, a été imprimé à Calcutta, son livre est une œuvre considérable; de l’autre, Bhela, on ne connaît qu’un seul manuscrit, dont l’analyse indique qu’il s’agit bien d’une vraie Samhitâ(l).
Si maintenant nous descendons de l’àge de Vagbhata vers l’époque moderne, nous rencontrerons sur notre route une longue série d’auteurs et d’œuvres de valeur très variable, mais dont un certain nombre jouissent encore d’une grande renommée et sont connus de tous les médecins de l’Inde. Quelques-uns de ces ouvrages ont été imprimés ; les exemplaires en arrivent maintenant facilement en Europe ; tous ceux qui ont quelque notoriété sont pourvus d’un ou de plusieurs commentaires qui pourraient en faciliter l’étude, et presque tous ont été traduits dans quelque langue moderne de l’Inde ; mais, jusqu’ici aucun d’eux n’a tenté un orientaliste européen, et il n’en existe point de traduction abordable au public lettré.
Le défaut presque absolu d’indications de dates fait qu’il est impossible de ranger ces livres dans un ordre chronologique, et que, par exemple, le plus habile pourrait attribuer à un texte trois ou quatre siècles de plus ou de moins qu’il n’en a réellement. Comme ces œuvres sont presque toujours des compilations, analogues à celles qui ont pullulé en Occident à certaines époques de décadence, ou à celles que l’on a appelé bienveillamment les périodes de conservation, les auteurs indiquent presque toujours, comme références, dans une introduction, ceux de leurs prédécesseurs auxquels ils ont fait des emprunts sans scrupules; ce sont ces mentions qui peuvent servir de jalons dans les essais de classement chronologique des textes; mais, il ne faut pas oublier que ces textes sont restés toujours à la discrétion des copistes, et que les interpolations de noms sont les plus fréquentes, le faussaire pouvant même s’imaginer parfois qu’il répare un oubli. Pourtant, c'est à l’aide de ces procédés de délicate critique que l’on est, dans une certaine mesure, parvenu à s’orienter quelque peu, dans cet obscur dédale.
(1) Ce manuscrit a été découvert par Burnell clans la Bibliothècjue du palais de Tunjore.
Ce qui frappe surtout; lorsqu’on compare les indications fournies par les catalogues de notices ou qu’on rapproche le contenu des principa:ux livres de cette seconde période de la littérature médicale hindoue, c’est son uniformité; il semble qu’on refasse indéfiniment le même livre ; il en est dont le contenu a été presque entièrement pillé, sans changements, par quelques autres. Cela tient à des causes diverses. Un certain nombre de ces manuels ont été composés par des médecins qui faisaient profession d’enseigner leur art, tout en le pratiquant. Ils procédaient à la manière antique, ne se chargeant que d’un très petit nombre d’élèves, dont ils se faisaient accompagner chez leurs malades, et renouvelant ainsi les usages grecs et romains qui excitèrent la verve caustique de Martial; mais co.mme ils s’obligeaient à enseigner à leurs pupilles tout le nécessaire, ils s’eflbrçaient de le concentrer sous le plus petit volume possible, dans un manuel. Beaucoup, parmi les compilations courantes, n’ont pas d’autre origine. D’autres fois, l’initiative venait de plus haut. Parmi les innombrables principicules et petits Ràjas qui se partageaient une partie du sol de l’Inde, quelques-uns, toujours comme nous l’avons vu arriver en Europe, ambitionnaient le rôle et la réputation d’amis et de protecteurs des lettres et des .sciences. Quand, à côté des brahmanes instruits dans la littérature sacrée, des poètes, etc., ils avaient à leur cour un médecin intelligent, ils le chargeaient de composer quelque compilation, qu’on intitulait modestement le joyau de la santé ou le collier de perles de la médecine, et dont le protecteur s’attribuait l’honneur et la paternité, en la livrant, sous son nom , à la circu- , lation.
Je ne puis avoir la pensée d’énumérer, parmi cette foule de livres qui sont maintenant sommairement connus, même ceux qui mériteraient de l’être ; je me contenterai de signaler quelques-uns d’entre eux, de ceux qui bientôt, et les premiers probablement, recevront en Europe, en dehors du cercle des orientalisles, et, dans celui des historiens, un peu de la notoriété dont ils jouissent dans leur pays. Il va de soi que, à mesure qu’on approche de l’époque actuelle, le contenu des livres peut de moins en moins être considéré comme essentiellement hindou, et que les notions venues du dehors ont pu s’y introduire.
Le plus considérable de ces ouvrages de seconde main, et que je mentionnerai en première ligne, est intitulé Bhâvaprakâça, du nom de son auteur Bhâva, ordinairement nommé Bhâva-
miçra (la fin du mot est un titre honorifique). Ce n’est pas le plus ancien des livres célèbres postérieurs à Vagbhata, car Bhâva en cite plusieurs qui sont de l’âge intermédiaire. Son traité est une véritable Samhitâ, qui traite de toutes les parties de la science ; c’est une grande compilation dans les manuscrits ne sont pas rares et dont les éditions imprimées comportent au moins 1300 pages in-8° de texte sanscrit. L’âge de ce livre n’a pu être déterminé qu’approximativement. Parmi les ouvrages qu’il invoque, il en est un dont il va être question, et qui, par une exception extraordinaire, est daté de l’année 1431 d’une ère indienne, qui correspond à 1374 de notre ère ; cet ouvrage paraît être le plus moderne parmi ceux qui sont cités dans le Bhâvaprakâça. Le savant Roth, un bon juge dans ces questions délicates, estime que le livre est du xv® siècle. 11 est à remarquer qu’on y rencontre un chapitre qui traite d’une maladie nommée phiranga; cette expression, étrangère au sanscrit, ne peut signifier que le mal français, c’est-à-dire la syphilis ; si le passage faisait partie du texte primitif, cela en avancerait quelque peu la date, mais on a admis que le passage est interpolé (1).
Le Bhâvaprakâça a surtout fait de larges emprunts à Charaka, Suçruta et Vagbhata ; néanmoins, il reste précieux, d’abord parce qu’il accompagne souvent d’éclaircissements les passages qu’il insère, et dont quelques-uns fussent restés difficiles à comprendre, et ensuite parce qu’il permet aux orientalistes de constater l’état du texte à quatre siècles de distance.
D’autre part, Bühler, dans son catalogue des. manuscrits du palais de Tanjore, avait déjà fait remarquer que les opinions de Bhâvaprakâça sont souvent en avance sur la tradition indienne; il signale comme exemple, la foi qu’il professe à l’égard de la transmission des maladies par hérédité.
Le Bhâvaprakâça, qui est surtout usité et répandu dans le nord de l’Inde, n’a pas été traduit, mais il a été utilisé par le D" Wise pour la rédaction de son Commentary of the hindu System of medicine, où il l’a en partie incorporé.
Le manuel daté auquel je viens de faire allusion, et qui a pour titre Madanavinoda (ou Madanapâlanighantu) est un des livres les plus répandus de toute la littérature médicale. On peut dire qu’il est populaire parmi les médecins. Il fait partie de cette caté-
(1) Roth. Bhâvaprakâça. Art. critique in. Zeitsch. der deut. morgeniand. Gesellschaft.
gorie assez étendue de livres médicaux hindous, qu’on nomme les Nighantu, c’est-à-dire les dictionnaires. C’est une sorte de matière médicale, comprenant la description des remèdes et de leurs principales applications, avec des notions d’hygiène, particulièrement sur l’action de l’air sur la santé.
Le Madavavinoda est justement un de ces livres auxquels il a été fait allusion et qui ont pour patron plutôt que pour auteur, quelque grand seigneur, ami des sciences. Celui-ci est dû à la générosité de Madanapâla, prince modeste qui passa sa vie dans une petite ville située au nord de Dehli et où sa cour était le rendez-vous de quelques lettrés, qui, avec le prince, collectionnaient et peut-être étudiaient les anciens traités. Ceci se passait en 1374. Il est probable, qu’à cette époque, il devait exister dans l’Inde un certain nombre de ces petits centres de culture.
Un autre de ces Nighantu ou dictionnaires porte le titre de Dhanvantari (nighantu), c’est-à-dire le nom du médecin divin, de l’Esculape de l’Inde. Sous ce céleste patronage s’abrite un répertoire de matière médicale qui peut remonter au xv“ ou au xvf siècle, et qui, à part l’étendue, est analogue au précédent. Il est encore fort usité; ses manuscrits contiennent des synonymies étendues, ce qui augmente l’importance de l’ouvrage. On pourrait citer vingt autres lexiques de ce genre, consacrés à la matière médicale, aux aliments, aux poisons, ou aussi annexés à certains ouvrages, comme le Asbtangahridayanighantu, qui est le dictionnaire de toutes les substances dont il est question dans la Samhitâ de Vagbhata (c’est-à-dire de l’Âshtangahridaya).
A un antre ordre de compositions appartiennent un grand nombre de manuels de médecine clinique, sorte de vade-mecum des praticiens. Telle est, par exemple, la Çârngadharasamhitâ, du nom de l’auteur Çarngadhara, fils de Damodara, ouvrage cité dans le Bhâvaprakâça, par conséquent datant probablement du xv' ou du xvf siècle. On y trouve une description brève des maladies et des symptômes ainsi que des prescriptions destinées à les combattre, des règles de diététique, des indications sur la préparation des médicaments, etc.
Tous ces livres se fessemblent beaucoup. Celui-ci, très répandu, a été imprimé plusieurs fois, avec des commentaires étendus en diverses langues.
Je me contenterai de citer encore, comme jouissant d’une sérieuse autorité dans l’Inde, les nosologies analogues de Vaia-
gaséna, de Chakradatta, toujours établies sur le même type. Je passe sous silence les livres de diététique, qui sont nombreux, ainsi que ceux qui sont consacrés à l’hygiène, ordinairement intitulés Pathijdpathya, c’est-à-dire les choses salubres et les choses insalubres ; je laisse de côté, à plus forte raison, les petits traités si nombreux sur le pouls, sur l’usage des préparations métalliques, ou certaines autres classes de remèdes, etc.
Ce que j’en aurai dit sera, je l’espère, suffisant pour donner une idée de l’ensemble de la littérature médicale de l’Inde. Ayant pour fondement les deux grandes oeuvres de Suçruta et de Charaka, imprégnées des théories humorales communes à la Grèce et à l’Inde, cette littérature témoigne tout entière de l’influence absolue qu’elles ont exercée. Tout ce qui s’est produit dans la suite n’est, pour ainsi dire, que la paraphrase de ces deux textes, et aujourd’hui encore c'est leur autorité qui retient, en dehors du courant scientifique moderne, les praticiens de l’Inde. Mais il n’est pas douteux que, malgré toutes les résistances, le progrès y pénétrera à bref délai; les nouvelles méthodes sauront s’imposer, là comme ailleurs, par leurs succès et les services qu’elles rendent chaque jour; par conséquent, la médecine de Suçruta et de ses continuateurs, à laquelle on veut refaire aujourd’hui une nouvelle jeunesse, appartiendra bientôt tout entière au domaine de l’histoire.
Paris. — Imprimerie L. Maïœthbux, 1,
GassettOi