‹ La lizardièreChapitre 13 sur 17 · UNE COMEDIE DE M. OCTAVE FEUILLET · texte numérisé non relu

UNE COMEDIE DE M. OCTAVE FEUILLET

Deux jours après, les répétitions de la *' Fée " commencèrent.

Rien de plus intéressant, dans la vie mondaine, que les répétitions d'une pièce de théâtre par une compagnie d'amateurs. Au bout d'un peu de temps, ces acteurs improvisés sont saisira par le *' démon de la scène," selon l'expression consacrée et qui est d'une justesse terrible ; ils prennent bientôt les passions, les petites ialousieri, les calculs habiles, l'amour-propre ingénieux, et jusqu'au langacre technique des acteurs véritables. J'ai entendu, un jour, une femme du monde dire à une de ses amies intimes qui répétait une' scène avec elle : '' Ne vous regardez ]3as ainsi dans la îxlace, ma chère, vous attirez l'attention du public et " vous me coupez mon effet ! "

Les acteurs du théâtre de Marcilly n'avaient pas de?, inquiétudes aussi féroces ; ils péchèrent même par l'excès contraire, car l'émulation leur manquait. Heureusement, l'excitant indispensable leur vint du côté où ils ne l'attendaient pas. On avait choisi, pour remplir le rôlo important du souffleur, une sœur de M. Désormes, Aîme de Barrois, veuve d'un général de division. Mme de Barrois avait soixante ans, Toeil vif et intelligent, une bonhomie railleuse et un franc parler qui ne ménageait personne.

Comme elle était affligée d'un embonpoint re-

marquable, on avait installé pour elle, devant le théâtre élevé dans la grande »alle, un immense fauteuil oii elle s'établissait au premier appel de la cloche des répétitions. Elle dépliait la brochure, mettait ses larges lunettes et remplissait imperturbablement son office de souffleur, et, la répétition achevée, elle se levait solennellement en disant d'un ton qui ne souffrait pas de réplique :

— Vous êtes tous également mauvais !

C'était sa manière d'inciter et d'encourager le

talent.

La manière a du bon, comme on va voir. Peu à peu nos apprentis comédiens s'efforcèrent de désarmer une sévérité peut-être excessive, si bien qu'à la quatrième répétition Mme de Barrois laissa tomber cet arrêt flatteur :

— Madeleine est moins mauvaise que los autres !

A la cinquième elle ajouta :

— Monsieur de Chazé se forme !

— En attendant que je me déforme ? riposta le comte, de sa voix la plus tonnante et un peu narquoise, en courbant sa haute taille non sans complaisance.

Le lendemain, Mme de Barrois prononça ce nouveau verdict :

— M. de Cambry sera parfait dans le rôle du vicomte de Mauléon : seulement il est froid comme glace. Quant à toi, ma belle Raymonde, je doifi être juste : tu dis bien, mais tu ne sais ni marcher, ni t'asseoir, ni te lever. Quant à vous, monsieur de Lizardière, je ne vous adresserai aucune critique : il n'y a rien à faire de vous.

Jean, quoique habitué comme les autres aux critiques par trop franches de Mme de Barrois,

rougit de déj^it. Il avait une raison particulière d'être blessé, c'est que Mme de Barrois, avant cette condamnation brutale contre lui, avait prononcé un demi-acquittement en faveur de M. de Cambry. Or, M. de Cambry agaçait Jean, eb volontairement peut-être.

Le vicomte Gaétan de Cambry, que nous avons déjà présenté au lecteur, avait, comme toujours, l'attitude la plus correcte et la plus distinguée ; pas un mot ne lui échappait qui ne fût d'une politesse et d'une réserve absolues ; mais dans son attitude auprès des femmes se trouvait quelque chose de mystérieux en lui, et son respect même semblait dire : Je ne veux pas essayer î

Jean connaissait la célébrité que son cousin s'était faite dans ce genre de demi-succès mondains ; comme on l'a vu par une de ses lettres à Christianc, Jean, un jour, à Paris, s'était donné le plaisir de ])rendre son cousin pour modèle en causant avec Vaymonde. Mais maintcnent, il trouvait peu convenable que Gaétan, en personne, prît la même attitude.

M. de Cambry, en effet, dans la jolie scène où son rôle consiste à s'incliner devant l'héroïne de la pièce, sans mot dire, mais avec les marques du plus profond respect, M. de Cambry mêlait à ce respect une sorte d'admiration qui semblait s'adresser autant à la personne physique qu'à la personne morale. C'est cela qui agaçait Jean, non point parce qu'il s'agissait de Raymonde, car son impression eût été la même à propos de Christiane ou de toute autre femme, mais parce qu'un homme n'aime pas à sentir autour des femmes qu'il respecte un autre homme sans cesse en quête et en éveil.

De plus, Gaétan de Cambry était taquin, spiri-

tuellement et sournoisement taquin. Il se mit à taquiner Jean de cette façon.

Par exemple, '' la Fée '' a une scène particulièrement poétique, celle où Aurore de Kerdic chante une sorte de cantilène devant Henri de, Comminges endormi ; Aaymonde venait de Comminges endormi ; Raymonde veanit de

Dans la bruine du soir

Qui dort sous le vieux chêne

C'est Roger Beaumanoir,

Le jeune capitaine

Tandis qu'au fond des bois Courent ses chiens danois,

Il effeuille en rêvant, Dans la verte fontaine.

Il effeuille en rêvant.

Des fleurs de marjolaine...

Tandis qu'au fond des bois Courent ses chiens danois.

Raymonde s'arrêta là.

— Il y a un troisième couplet, fit observer M. de Sambry en prenant la brochure, et le voici :

O mon jeune amoureux ! Des fleurs que ta main sème, Dit la fée aux yeux bleus,

Je tresse un diadème

Tandis qu'au fond des bois

Courent tes chiens danois. ;

Christiane, qui assistait à la répétition, se hâta de prendre la parole :

— C'est moi qui ai conseillé de retrancher ce couplet, parce que c'est assez de deux au théâtre pour produire l'effet nécessaire.

— La raison est excellente, et je m'incline.

Mais M. de Cambry, tout en s'inclinant, regardait Jean et caressait sa fine moustache d'un air qui voulait dire :

— On aurait maintenu le couplet pour moi !

Autre exemple du système de taquinerie employé par Gaëtan : à la fin de la pièce. Aurore de Kerdic reparaît en costume de fée ; ce n'est plus la vieille magicienne de Brocelyande, ce n'est plus Aurore de Kerdic, c'est Jeanne d'Athol, la fiancée que Mme de Comminges a choisie dans son cœur pour la donner à son fils et la sauver. Jeanne, avec la complicité de son frère, a pris ce déguisement pour tendre cet heureux piège au jeune insensé qui cherchait la mort, et quand elle apparaît ainsi, resplendissante de grâce et de beauté, Henri tombe à ses pieds pour demander et obtenir son pardon. Jean se contentait de toucher du bout du doigt la main de Raymonde. Gaétan crut devoir lancer cette observation perfide :

— L'auteui", dans la brochure, indique ici un jeu de scène : " Henri pose son front, comme pour cacher son émotion sur la main de la jeune fille." Pourquoi supprimer ce jei} de scène indispensable ?

— J'ai pensé, interrompit Christiane, que ce jeu de scène était inutile pour les répétitions ; le jour de la représentation publique, on le rétablira.

Gaëtan s'inclina de nouveau, mais son regard, cette fois encore, semblait dire à Jean :

— Ce n'est pas moi qui attendrais jusqu'à la première représentation ! Ah ! mais non !

Jean se sentait donc très agacé à la suite de cette répétition, quand il descendit dans le parc avec Eaymonde et Christiane.

— Décidément, leur dit-il en marchant, Mme de Barrois a raison, je ne serai jamais qu'un -mauvais acteur, et j'ai envie de renoncer à mon rôle.

— N'en faites rien, s'écria Christiane, tâchez plutôt de bien le comprendre ; tenez, si vous le voulez, Raymonde et moi, nous allons vous le faire répéter, mais à part, ici, à nous trois,. loin des petits yeux moqueurr;. Essayons, mon ami ; Raymondo qui doit être pénétrée de Tesprit des deux rôles, va étudier le vôtre en vous le lisant.

Ray monde se fit prier un peu, par un sentiment de modestie, légèrement feinte peut-être, mais elle prit le livre.

" La Fée,'' comme toutes les œuvres de M. Octave Feuillet, est écrite d'un style particulier: sans que les sentiments y éclatent en phrases ardentes, il y court ce qu'on pourrait appeler " la vibration passionnée " ; les mots sont délicats et fins, mais la pensée n'en est que plus tumultueuse, sous cette surface élégante. Il y a des tubéreuses, dont le parfum monte lentement à la tête et au cœur dans ce jardin de roses et de violettes.

Raymonde avait à lire ce passage, dans le rôle de Jean :

'' Aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres... Qui que vous soyez, Mademoiselle, et il y a des instants où ma tête s'égare à sonder ce mystère..., qui que vous soyez, je n'ose dire que je vous aime ;... c'est un mot que j'ai trop profané ;... mais jamais femme ne m'inspira rien cjui approche du respect profond et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent î Je ne vous aime pas... je suis près de vous adorer... Oui, pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due, pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux..., je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée... je voudrais...

si ce n'était pas de régoïsme encore..., encliaîner à iamais ma vie à vos côtés... non..., à vos pieds ! ''

La jeune fille hésita plus d'une fois en lisant cette tirade ; elle s'arrêta souvent, plus souvent que ne l'exigent les temps d'arrêt indiqués par l'auteur.

— Ce n'ect pas cela, dit-elle.

— Non, ajouta Christiane ; vous allez trop lentement. Je veux essayer à mon tour.

Et Christiane se mit à lire la page de cette voix chaude et doucement émue qu'elle avait.

— A votre tour, maintenant, monsieur de Comminges !

Jean récita la tirade difficile, mais cette fois il était visiblement en progrès ; il eut même une manière de prononcer ces mots : Je n'ose '' dire que je vous aime," que ni Raymonde ni Christiane n'avaient trouvée.

La leçon continua ainsi et recommença les jours su;vants.

C'est charmant, ce mode d'enseignement mutuel. Les femmes comprennent mieux que nous les écrivains, parce qu'elles ont le secret et com. me la clé de ces âmes voilées et tendres. Si vous voulez aussi bien qu'elles comprendre le poète, regardez-les.

Très peu de jours après, Jean récitait et jouait son rôle à merveille.

11 eut même le plaisir d'entendre Mme de Barrois s'écrier après la dernière représentation :

— Voilà une surprise î C'est M. de Lizardière qui est le moins mauvais.

Le jour de la représentation solennelle arriva. On en parlera longtemps dans tous les châteaux, du Mans à Tours et de Tours à Angers. Les parents et les amis intimes du comte et de la com^-

tcsse de Chazé avaient tenu à concourir au succès de cette belle soirée ; on avait résolu d'illuminer le château, le parc et les avenues ; M, Désormes avait apporté de Paris toute une cargaison de lanternes vénitiennes, de transparents, de feux de Bengale et tout l'attirail d'un feu d'artifice. Dès la nuit tombante, oq s'était mis à l'œuvre, et, à neuf heures, l'immense château tout entier flamboyait ; des guirlandes de lanternes et de verres de toutes couleurs dessinaient le donjon, les ailes massives> le dôme de la chapelle, et lançaient des jets de lumière sur les massifs d'arbreîi 9t les larges pelouses du parc. De loin les invités, qui accouraient en descendant et remontant les collines, admiraient cet incendie féerique de tout le paysage.

Ils étaient nombreux ces invités, et la salle de spectacle, quoique vaste, avait peine à les contenir ; mais chacun y mit de la bonne volonté ; les braves villageois s'entassèrent au fond, debout pour mieux voir, et les belles châtelaines de Tours, du Mans, de Noyant, de Saumur, de Rillé, du Lude, purent étaler à l'aise leurs toilettes merveilleuses, ce qui les disposa sans doute à l'indulgence pour les acteurs. Indulgence problé- ^ matique et incertaine, car c'est au théâtre surtout qu'il est juste de dire ; 0 mes amis, il n'y a pas d'amis ! De même que des acteurs de société se chaoïgent bientôt en acteurs véritables, de même un public d'invités devient très vite un véritable public ; il n'y a pas d'indulgence ni de politesse qui tienne ; on n'applaudit que ce qui plaît, et il s'établit entre les acteurs et le public le plus bienveillant une lutte nerveuse, celle qui donne du reste aux premières représentations un intérêt si palpitant et quelquefois si terrible. Les comédiens de 'Ma Fée " n'échappèrent pas

à ces émotions, mais la bonne chance tourna bientôt de leur côté. Le premier applaudissement fut pour M. de Chazé dont le rôle ouvre la pièce ; il gagna tout de suite son auditoire par la rondeur et la franchise de son jeu ; on aimait cette nature puissante et simple. M. de Cambry, rien qu'à paraître, eut pour lui toutes les femmes séduites par son élégance irréprochable. Madeleine en son costume breton, fut applaudie à tout rompre par le double public du village et des châteaux. Jean et Eaymonde n'emportèrent pas si facilement la victoire ; c'est contre eux que l'opposition, invisible et muette, mais réelle, réunit ses forces. Eaymonde était trop belle et trop riche pour n'avoir pas quelques petites ennemies ici ou là ; on se répétait donc tout bas le mot que la vieille et imposante duchesse de Sablé avait prononcé en arrivant :

— Mlle Désormes a donc la bonté de jouer la comédie pour nous ; c'est très aimable, mais un peu hardi : ij ne faut pas qu'une jeune fille donne sa mesure !

Jean, de son côté, avait des adversaires secrets, ceux de ses amis et de ses voisins que sa réputation subite et sa rapide fortune offusquaient un peu.

Eaymonde et Jean comprirent d'instinct que leur public se défendait, mais c'étaient deux natures d'artiste, et l'ivresoe de la lutte les saisit. Eaymonde, dans la grande scène du repas, fut charmante ; on sentit bien vite la modestie de la jeune fille dans le jeu spirituel et piquant de l'actrice ; on l'applaudit alors sans réserve, et la duchesse de Sablé ne put s'empêcher de dire à haute voix : Elle est ravissante î

Eavissante, c'était le mot, si bien que Jean oublia le public qui le regardait et l'écoutait.

pour ne regarder qu'elle ; il se laissa emporter par la situation ; la fameuse tirade qu'il disait si mal à la première répétition, il la lança cette fois avec une émotion, une passion concentrée qui étonnèrent et enlevèrent les récalcitrants. Au dénouement, comme l'auteur Tindique, il posa son front brûlant sur la main de la jeune fille. Quand il releva la tcte, au milieu des applaudissements enthousiastes, son regard rencontra celui de Raymonde, et il sentit tout son sang qui lui refluait au cœur... le double éclair avait jailli, le rayon mystérieux qui, dans ce monde, ne passe qu'une fois d'une âme à une autre âme! Comme disent les comptes rendu.s du théâtre, ce fut donc un succès d'auteur et d'acteurs. Mais si l'auteur de la pièce applaudie était M. Octave Feuillet, l'auteur de la soirée, de la pièce ignorée de ce public, c'était Christiane. Placée sur le premier rang, et attentive à tout, elle seule avait saisi, comme au vol, ce rapide échange de regards entre Jean et Raymonde, et lorsque tous deux en descendant de la scène, s'approchèrent pour lui demander :

— Franchement, étes-vous contente de nous ? Ce fut avec son meilleur et son plus profond

sourire que Christiane lem' répondit :

— Oui, mes enfants, je suis contente.

Cependant, les invités se dispersèrent dans les

salons, sur le perron et la terrasse du château, pour admirer le feu d'artifice, puis, l'on dansa et l'on servit un souper qui dura jusqu'au matin, M. de Chazé réunit tous les amateurs et chasseurs sur le perron, les piqueurs embouchèrent les trompes et les cors, et à deux Kilomètres de là, sur les collines d'en face, on entendit la voix du comte qui entonnait son air favori :

Vénus nous défend de boire, Bacchus nous défend d'aimer

Après, on se dit adieu au moment où le soleil se levait sur les coteaux embrumés, et le château, comme le village de Marcilly, rentrèrent dans le silence.

Sur la prière de Cliristiane, M. Désormes avait consenti à lui laisser Raymonde, qui devait être fatiguée de son triomphe ; mais il fut convenu qu'on lui ramènerait sa fille aux Bruyères, et à cette occasion il invita tous les acteurs de " la Fée,'' à venir passer la journée chez lui, ce qui fut accepté naturellement.

Quand il ne resta plus au château que ses hôtes habituels, M. de Ghazé, fatigué lui-même malgré son énergie physique, leur donna ce conseil paternel :

— Mes bons amis, allons dormir jusqu'au déjeuner !

Jean, avant de descendre dans son petit pavillon, se mit à errer de salle en salle dans le grand château, comme ces généraux qui, après la victoire, se plaisent à visiter le champ de bataille ; il s'en allait ainsi, rêvant, d'une pièce à l'autre, et il monta au second étage où est la chapelle. La porte en était entr' ouverte ; il entra doucement, mais s'arrêta sur le seuil : c'est qu'il avait aperçu Eaymonde, ayant encore son costume de fée, agenouillée et le front incliné sur le prie-Dieu des grand'mères, devant le petit autel. Jean, lentement, sans mot dire, retenant son souffle pour ne pas la troubler dans sa prière, plia le genoux en regardant tour à tour la Vierge céleste peinte sur l'autel et la jeune fîîle parlant dans l'ombre à la consolatrice de ceux qui aiment comme de ceux qui souffrent : puis il se

rôtira dans le même silence, en amortissant le bruit de.ses pas sur les dalles. |

Raymonde l'avait-elle aperçu ? 1 avait-elle en j tendu ? On ne sait pas. ^

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