II. DÉPLACEMENT DE L’INDUSTRIE
On voit dans les deux cas / étendue plus grande de la fonction du groupe industriel travailler à le mettre à part de l’ensemble urbain ; et ainsi l'importance de ce caractère est mise en lumière. Dens l’un comme dans l'autre aussi, ce sont des caractères de la ville, et des caractères morphologiques, qui tiennent la première place. Par là mème la nature commune qui est assignée à ces deux phénomènes par cette relative identité causale apparaît comme étroitement liée à celle de la ville elle-même. L'un et l’autre sont en quelque manière des propriétés de la ville, qu'elle présente à son origine comme à sa fin, qui se retrouvent à des degrés divers dans ses formes diverses ; au lieu que ces propriétés soient chez elle des contre-coups de circonstances externes — comme sont les changements de sa fonction — c’est sa nature propre qu’ils expriment et manifestent ; ils dépendent essentiellement de ses caractères spécifiques ; leurs causes sont en elle plus qu'en dehors d'elle. Le phénomène des industries périphériques, sous la forme où il vient d'être étudié, apparaît ainsi comme une partie réellement intégrante du phénomène urbain, et par suite son étude intéresse d’autres que l'économiste. Par là encore le présent travail était bien une recherche de morphologie sociale, une contribution à la connaissance des caractères du phénomène urbain et des rapports qu'ils
soutiennent entre eux.
Des recherches qui précèdent pourraient être tirées des déductions multiples. On pourrait ainsi en dégager certaines propositions relatives à la nature et aux causes de tel ou tel phénomène économique, comme la localisation générale des industries, ou aux caractères et aux conséquences de telle ou telle forme d'industrie, aux répercussions plus ou moins inattendues de tel ou tel fait de technique. Il serait possible aussi d’en faire sortir des propositions d'ordre sociologique, relatives par exemple au rapport entre tel phénomène économique et tel phénomène moral, juridique ou religieux, et aussi des propositions plus générales, relatives par exemple aux caractères généraux des frontières sociales au point de vue économique.
Nous voulons seulement attirer l'attention sur deux de ces résultats, qui sont plus spécialement d'ordre économique. Ce sont d’abord certaines propositions générales sur la nature de la ville considérée comme phénomène économique ; ce sont ensuite certaines propositions se rattachant à la {héorie générale de la divi-
sion du travail.
La ville est, en elle-même, quelque chose de différencié; comme elle est une société complexe, elle a nécessairement une structure hétérogène et différenciée. Mais si son organisation est par nature et par essence un phénomène de différenciation sociale, il n’en est pas nécessairement de même de son fonclionnement.
Celui-ci présente deux aspects.
I. — Considérée globalement et comme un tout, la ville a une fonction économique, c’est-à-dire qu’elle est le siège d'un ensemble d'activités transformatrices de biens économiques. Cette fonction est ou n’est pas différenciée ; la ville peut être le siège d’un complexus de ces activités ou « industries », y compris l’industrie agricole : elle peut au contraire développer en elle plus ou moins exclusivement certaines fonctions industrielles. Le fait par la ville de perdre la fonction agricole et de devenir le siège propre de « l’industrie » est déjà une première différenciation de ce genre, par où se réalise, comme l'avait dit déjà Adam Smith et après lui Stuart Mill, une division du travailentre la ville et la campagne. À un degré plus élevé, la ville se spécialise en certaines seulement des fonctions industrielles : et ainsi se constitue une division du travail entre les villes, dont
M. Sombart a classé les formes, et dont il a mesuré
CONCLUSIONS 317 l'influence sur l’arrangement interne des industries dans la ville elle-même.
IL. — Par là nous sommes amené à considérer le fonctionnement de la ville sous son second aspect, l’aspect interne. Si nous venons de rappeler des propositions et des classifications bien connues, qui toutes traitent la ville du point de vue externe, c'est pour marquer que notre recherche aboutit à donner à l’autre point de vue, le point de vue interne, plus d'nportance, à définir la ville comme phénomène économique et à en classer les formes moins par ses caractères fonctionnels externes que par ses caractères fonciionnels internes, et qu ainsi elle nous place dans une position assez différente de celle où se placent coutumièrement les économistes, à la suite de ceux que nous venons de citer.
La ville, de par la définition que nous en avons donnée, est un ensemble complexe, fait de parties ; c'est un groupe social formé de groupes secondaires. Sa fonction totale est ou n’est pas divisée entre ces parties ; et ces parties ou groupes secondaires eux-mêmes sont ou ne sont pas localisés dans l'espace occupé par le groupe total. Lorsqu'ils sont localisés et non spécialisés, on esten présence de la ville que nous avons appelée indifférenciée ; lorsqu'ils sont localisés et spécialisés, on a alors la ville que nous avons appelée différenciée, donnant ainsi à ce mot un sens spécial et défini, qui se réfère exclusivement au fonctionnement
interne de l'organisme urbain.
Cette seconde façon pour la fonction de la ville d'être différenciée n’est pas seulement distincte de la première ; elle ne lui est même pas corrélalive. Une ville dont la fonction totale est indifférenciée ou complexe peut cependant présenter une riche différenciation interne de fonctions. Et à l'inverse, dans une ville à fonction spécialisée, l'homogénéité fonctionnelle des parties s'établit facilement en raison même de la simplicité relative de la fonction totale ; c'est ainsi que nous avons noté le caractère vague de la différenciation fonctionnelle entre le centre et.la périphérie de la ville dans les premières industries déconcentrées résultant d’une spécialisation de la ville. On voit ainsi qu'il faut aller plus loin encore et dire que la différenciation de la fonction totale et la différenciation des fonctions des parties sont, dans une certaine mesure, en raison inverse l'une de l’autre ; la division du travail entre les villes rend moins nette la division du travail dans la ville. Et pourtant on a pu constater que, dans une certaine mesure aussi, la première contribue à déterminer certaines formes particulières de la seconde. Ainsi le rapport est complexentre ces deux modes de différenciation fonctionnelle
de la ville ; ils s'opposent el se soutiennent à la fois.
Par là cette première déduction nous conduit à la
seconde, relative à la théorie de la division du travail,
en apportant une confirmation à un processus général auquel nous avons déjà fait allusion dans nos recherches antérieures.
Nous avions remarqué que le phénomène de la division du travail ne se résout pas seulement en des types différents, mais que certaines des formes qu'il présente se combattent les unes les autres et sont en quelque manière incompatibles. Le développement de telle de ces formes implique le recul de l’autre ; les mêmes causes d'où dépend le progrès de l’une peuvent déterminer le regrès de l’autre ; en sorte qu’on n’a pas le droit de parler sans spécifier, comme faisait Spencer, d’un «progrès de la division du travail » ou de la différenciation à mesure qu'on remonte l'échelle des types sociaux, mais que certaines formes de la division du travail sont au contraire destinées à régresser de façon continue au cours du développement social. C'est ainsi que, dès notre premier travail (1) nous avions montré que la division du travail entre les sexes est. à divers points de vue, en antagonisme avec la division du travail par professions. La première ne cesse de perdre en infensité au cours de l’histoire. alors que la seconde ne cesse de se développer. Et nous faisions voir même que ce sont des causes identiques qui déterminent l'effacement des spécialisations sexuelles et qui font progresser les spécialisations professionnelles ; les mêmes changements
du milieu social qui brouillent les frontières entre les