‹ La logic subjective de HegelChapitre 1 sur 15 · La logic subjective de Hegel · texte numérisé non relu

La logic subjective de Hegel

Ce travail, commencé en Allemagne, n'était d'abord qu'une analyse succincte de la logique subjective de Hegel, et ne devait point voir le jour. Je l'avais entrepris pour un Anglais de mes amis qui désirait Fétudier dans sa langue maternelle. Je m'aperçus bientôt que cette version de l'allemand dans une langue latine rendait le texte plus intelligible à mes propres yeux, et pour cela je continuai de m'y intéresser. Plus tard , ayant été conduit à vivre quelques années à Paris, j'eus occasion d'en causer avec M. Wallon, dont je venais de lire les premières études de Philosophie. Il me décida, par ses instances, et sans croire engager par là sa foi ni ses opinions, à remettre avec lui, en français, cette analyse de Hegel, qui devint alors une véritable traduction dans laquelle toutes les idées, sinon toutes les phrases du philosophe, sont fidèlement et scrupuleusement reproduites (1).

Hegel est souvent très-clair, mais parfois aussi il se plonge dans des abstractions insaisissables. On s'est rappelé qu'Homère, lorsqu'il décrit un sentiment ou une chose inusitée, s'écrie parfois : C'est ainsi que cela se

(1) Le texte français étant arrêté, il était si facile d'en donner une édition anglaise, qu'un voyage à Londres a suffi pour cela. Elle paraît (sous le même titre que celle-ci) chez John Chapman, à Londres.

ii PRÉFACE.

nomme chez les dieux immortels, mais les mortels lui donnent un autre nom, et l'on a dit que Hegel parlait aussi ces deux langues, tantôt celle des dieux immortels et tantôt celle des hommes. La vigueur de son esprit relevait souvent à des hauteurs inaccessibles à toutes les langues, même à la langue allemande qui s'est prêtée depuis trois siècles à tant de systèmes, et s'est accommodée à de si grandes abstractions. Aujourd'hui cependant on commence à le mieux comprendre ; car depuis que ce philosophe allait , un manuscrit sous le bras, et le jour de la bataille d'iéna, cherchant par les rues de cette ville un éditeur pour son premier ouvrage , la phénoménologie de l'esprit, un demisiècle s'est écoulé ; on l'a étudié, on l'a compris, et l'on est parvenu à pouvoir le traduire après l'avoir suffisamment approfondi.

Mais il est clair, par ce qui précède, qu'on ne saurait le traduire à la lettre ou mot à mot, comme on le fait des autres livres de science ; et que cette traduction , fût-elle possible , nul ne voudrait la lire. A l'appui de cette opinion, qui ne doit surprendre que ceux qui ne connaissent point la langue et la philosophie allemandes, nous invoquerons le témoignage des écrivains qui se sont occupés jusqu'ici de travaux analogues, et particulièrement celui de deux hommes dont l'autorité est irrécusable. « Hegel, «dit M. Wilm , est dans son langage et dans toute sa ma- « nière d'être et de sentir, le plus Allemand des penseurs « de l'Allemagne. 11 est par cela même le plus intraduisi- « ble des écrivains. 11 se sert d'une foule de mots arbitrai- « renient composés, qui se refusent à toute version directe, « et qui, le plus souvent, ne peuvent être rendus en fran- « çais par des circonlocutions qu'aux dépens de la précision « et quelquefois de la clarté et de la fidélité (1). »

M. Bénard, l'habile et persévérant traducteur du cours d'Esthétique de Hegel, travail qui a obtenu l'année dernière un prix de trois -mille francs de l'Acadénie des sciences morales et politiques , comme ouvrage utile aux mœurs, dit dans sa préface : « Nous sommes persuadé « qu'une traduction complète et littérale serait barbare et « inintelligible. » Et encore : « Le style de Hegel, par ses

il) tlist. de la j.h. ail., t. 111, p. 383.

PUEFACE. m

« qualités comme par ses défauts, est fait pour rebuter le « traducteur le plus habile et le plus opiniâtre. »

En présence de ces témoignages dont on ne saurait mettre en doute la grande autorité, nous n'avons qu'à répéter de nouveau que notre version est à la fois plus et moins qu'une traduction. Celle du cours d'Esthétique est plus littérale que la nôtre, et si M. Bénard voulait en donner une semblable de la logique , nous serions les premiers à nous en réjouir; nous aimons même à espérer que le disciple français de Hegel, s'il me permet de lui donner ce nom, entreprendra tôt ou tard cet important travail s'il croit pouvoir le conduire à bonne fin. Loin de vouloir dire par là que sa traduction de l'Esthétique laisse quelque chose à désirer , nous voulons au contraire faire observer que la logique, et surtout la logique objective de Hegel, offrent de plus grandes difficultés que les autres parties de sa philosophie, ainsi que M. Bénard l'a reconnu lui-même lorsqu'il les a comparées.

Le public, qui s'inquiète peu de ces difficultés, répond à cela : « Que me fait la logique? Je n'en veux pas plus que « de la métaphysique ; et si celle de Hegel est aussi méta- « physique, je n'en veux doublement pas! »

Mais quand bien même la philosophie de Hegel serait fausse, elle vaudrait encore mieux que toutes les autres, parce qu'elle résout plus vite ces objections. Avec autant de simplicité que de raison, son auteur prouve très-bien que la métaphysique est tout à fait inévitable. « Quand un « botaniste, dit-il, un médecin, un mathématicien ou un « savant quelconque parle d'une force ou de la matière, etc., « il peut bien croire qu'il est hors de la métaphysique, mais « en vérité cela n'est pas, car en prononçant ces mots il y « est en plein cœur, et ce qui est pis, il ne le sait point. » Hegel a insisté plus d'une fois sur cette incontestable vérité. Il est évident, en effet, que si l'ensemble des lois de la nature constitue la physique, l'intelligence même de ces lois constitue la métaphysique, ou en d'autres termes, que sous le nom de notions métaphysiques on comprend l'analyse de toutes nos autres notions. Quand on dit qu'on ne veut point de la métaphysique dans les sciences , cela veut dire qu'on n'aime point les questions métaphysiques qui sont douteuses, mais seulement celles qui sont bien sûres. Et cela est sans contredit fort sage; mais la limitp

Page 1