‹ La logique, ou; Les premiers dévelopments de l'art de penserChapitre 26 sur 39 · SECONDE PARTIE. CHAP. I · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. CHAP. I

avons des besoins à satisfaire. Ainsi , besoins, désirs , voilà le mobile de toutes les recherches.

Nos besoins , et les moyens d'y satisfaire , ont leur raison dans la conformatron de nos organes, et dans les rapports des choses à cette conformation. Par eitemple , la manière dont je snis conformé détermine les espèces d'aiimens dont j'ai besoin *, et la manière dont les productions sont conformées elles-mêmes détermine celles qui peuvent me servir d'alimens.

Je ne puis avoir de toutes ces différentes conformations qu'une connaissance bien imparfaite : je les ignore proprement; mais Vexpérience m'apprend l'usage des (Choses qui me sont absolument nécessaires ; j'eii suis instruit par le plaisir ou par la douleur ; je le sui§ promptement : il me serait inutile d'en savoir davantage , et la nature borne là ses leçons.

Noos voyons dans ses leçons un système dont toutes les parties sont parfaitement bien ordonnées. S'il y a en moi des besoins et des désirs, il y a hors de moi des objets propres à les satisfaire , et j'ai là faculté de les connaître et d'en jouir.

Ce systètne resserre naturellement mes connaissances dans la sphère d'un petit nombre de besoins , et d'un petit nombre de choses à mon usagt;. Mais, si mes connaissances ne sont pas nombreuses, elles sont bien ordonnées, parce que je les ai acquises dans Tordre même de mes

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besoins, et dans celai des rapports où les choses ^pnt à moi. \

Je vois donc dans la sphère de mes connaissances nn système qui correspond à celui que l'auteur de ma nature a suivi en me formant : et cela n'est pas étonnant; car,, mes besoins et mes facultés étant donnés, mes rer cherches et mes conz^aissances sont données elles-mêmes.

Tout est lié également dans l'un et l'autre système. Mes organes, les sensations que ^'éprouve , les jugemens que. je jiorte, l'expérience qui les confirme ou qui les corrige , forment l'un et l'autre système pour ma conservation^ et il semble que celui qui m'a fait n'ait tout disposé avec tant d'ordre que pou;r veiller lui - même sur moi. Voilà le sys^tème qu'il faudrait étudier pour apprendre à raisonner. ^.

^^^ On ne saurait trop obsterver les facultés qu^e notre conformation nous donne, l'usage qu'elle nous en fait faire; en un mot, on ne saurait trop observer ce que nous faisons uniquement (l'après elle. Ses leçons , si nous savions en profiter , seraient la meilleure de toutes les logiques.

En eff^t, que nous apprend-elle? A éviter ce qui peut nous nuire , et à rechercher ce qui peut nous être utile. Mais faudra-t-il pour cela que nous jugions de l'essence des êtres ? L'auteur de notre nature ne l'exige pas. Il sait qu'il n'a pas mis ces essences à notre por^

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ïée : il veut seulement que nous jugions des i^apports que les choses ont à noujs , et de ceux qu'elles ont tntre elles , lorsque la connaissance de ces derniers peut nous être de quelque utilité. ^

Nous avons un moyen pour juger de ces rapports, et il est unique ; c'est d'observer les sensations que les objets font sur nous. Autant nos sensaiiçns peuvent s'étendre , autant la sphère de nos connaissances peut s'étendre elle* même : au-delà, toute découv<erte nous est interdite.

Dans l'ordre que notre nature ou' notre conformation met entre nos besoins et les choses, elle lions indique celui dans lequel nous devons étudier les rapports qu'il nous est essentiel de connaître. D'autant pins docile à ses leçons que nos besoins sont plus pressans, nous fai-' sons ce qu'elle nous indique de faire , et nousobservons avec ordre. Elle nous fait donc analyser de bîien bonne heure..

Comme nos recherches se bornent aux moyens de satisfaire au petit nombre de besoins qu'elle nous a donnés, si nos premières observations ont été bi^en faites, l'usage que nous faisons des choses les confirme aussitôt : si elles ont été tnal faites , ce même usage les détruit'tout aussi promptement, et nous indique d'autres observations à faire. Ai]||p[ nous pouvons tomber dans des méprises, parce .qu'elles se trouvent sur notre chemin ; mais ce chemin est celui de la vérité, et il nous 7 conduit.

Observer des rapports , confirmer ses juge-

mens par de pouireUes observations , ou le»

corriger en observant de nouveau ; voilà donc ce que la naiare nous fait faire ; et nous ne faisons que le faire et le refaire à chaque nouvelle connaissance que nous acquérons. Tel est Fart de raisonner : il est simple comme la nature qui nous Tapprend.

Comment^ oubliani les leçons de la nature * nou^ foisonnons d'après de f^iauvaises habitudes.

Il semble donc que nous connaissions déjà cet art autant qu'il est possible de le conziaître. Cela serait vrai en effet « si nous avipas toujours été capables de remarquer que c'est la nature qui l'enseigne , et qui peut seule 1'^seigner tcar alors bous aurions continué comme elle nous a fait commencer.

Mais nous avons fait cette remarque trop tard : disons mieux, nt)us la faisonf aujourd'hui pour la première fois. C'est pour la première fois que nous voyons dans les leçons de la nature tout l'artifice de cette analyse , qui a donné aux hommes de génie le pouvoir de créer les sciences , ou d'en reculer les bornes.

Noos avons donc oublié ces leçons ; et c'est pourquoi, au lieu d'observer les choses que nous voulions connaitft , nous avons voulu les imaginer. De suppositions fausseis en suppositions fausses, nous nous sommes égarés parmi une multitude d'erreurs; et ces erreurs étant

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devenues des préjugés , nous les avons- prises , par cette raison , pour des principes ; noi^s nous sommes donc égares de plus en plus* 'Alors nous n'ayons su raisonner que d'après les ^lau^aises kaLitudes que nous avions contractées, {y'^rt d'abuser des mots a été pour noi^s l'art de raisonner : arbitraii^e , frivole ^ ridicale absurde, il a eu tous les vices des imaginations déréglées.

Pour apprendre à raisonner , il s'agit doue de nous corriger de toutes ces mauvaises habitudes; et voilà ce qui rend aujourd'hui si difficile cet art , qui serait facile par lui-même. Car nous obéissons a ces habitudes bien plus vo-< lontiers qu'à la nature. Nous les appelons une seconde nature , pour excuser notre faibleJ^e ou aotre aveuglement $ mais c'est une nature altérée et corrompue.

Nous avons remarqué que pour contracter une habitude, il n'y a qu^à faire; et que pour la perdre , il n'y a qu'à cesser de faire. Il semble donc que l'un soit aussi facile que l'autre, et^ cependant cela n'est pas. C'est que, lorsque nous voulons prendre une habitude, nous pensons avant de faire; et que lorsque, nous la roulons perdre nous avons fait avant d'avoir peusé.

D'ailleurs, quand les habitudes sont devenues ce que nous appelons une seconda nature^ il J9IOUS est presque impossible de remarquer qu'elles sont n^auvaises. Les découvertes 4^ cette espèce sont les plus difficiles : aussi échappentelles au plus grand nombre.

Je n'entends parler que des habitudes tie l'es*

8o ho^iQvu.

prit : car, lorsqu'il s'agit de celles da corps», tout le monde est fait pour en jager. L'expérience suffit pour nous apprendre si elles sont ut^es ou nuisibles ; et lorsqu'elles ne sont ni l'un ni l'autre , l'usage en fait ce qu'il veut , et nous en jugeons d'après luk

Malheureusement j^es habitudes de l'âme sont également soumises aux caprices de l'usage , qui semble ne permettre ni doute , ni examen ; et elles sont d'autant plus contagieuses , que l'esprit a autant die répugnance i voir ses défauts que de paresse à réfléchir sur lui-même. Les uns seraient honteux de ne pas penser comme tout le monde : les autre» trouveraient trop de fatigue à ne penseF que d'après eux ; et , si quelques-uns ont l'ambition de se singulariser , ce sera souvent peur penser plus mal encore. En contradiction avec eux-mêmes ., ils ne voudront pas penser eomme les autres , et cependant ils ne toléreront pas qu'on pense autcemei^t qu'eux. .{^ --

Erreurs où ces Jiabitudes nous font tomber.

t- Si vous voulez connaître les mauvaises habitudes de l'esprit humain , observez les différentes opinions dei^ peuples. Voyez les idées fausses, contradictoire», absurdes., que la superstition a répandues de toutes parte ; et jugez de la force des habitudes à la passion qui fait respecter l'erreur bien plus que la vérité.

Considérez les nations depuis leur commencement jusqu'à leur décadence, et vous verrez les préjugés se multiplier avec les désordres ;

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•y-^s serez étonné du peu de lumière que yous /foaTerez dans les siècles même q-u'on nomme éclairés. En général , quelles législations ! quels gouvernemens ! quelle jurisprudence ! Combien peu de peuples ont eu de bonnes lois ! et com^ bien peu les bonnes lois durent-belles ?

Enfin , si vous observez Fesprit philosophique chez les Grecs , chez les Romains, et chez les peuples qui leur ont succédé , vous verrez, aux opinions qui 9e transmettent d'âge en âge, combien l'art de régler la pensée a été peu connu dans tous \es siècles , et vous serez surpris de l'ignorance où nous sommes encore a cet égard , si vous considérez que nous venons après des hommes de génie qui ont reculé les bornes de nos coimaissances. Tel est en général le caractère des sectes : ambitieuses de dominer exclusivement , il est rare qu'elles ne cherchent que la vérité ; elles veillent surtout se singulariser. Elles agitent des questions frivoles, elles parlent des jargons inintelligibles , elles observent peu , elles donnent leurs rêves pour des interprétations de la nature ; enfin , occupées- à se nuire les unes aux autres , et à se faire chacune de nouveaux partisans , elles emploient à cet effet tgutes sortes de moyens , et sacrifient tout aux opinions qu'elles veulent répandre.

La vérité est bien difficile à reconnaître parmi tant de systèmes monstrueux , qui (Sont entretenus par les causes qui les ont produits ; c'està-^ire , par les superstitions , par les gouvernemens , et par la mauvaise- philosophie. Les erreurs , trop liées les unes aux autres ,

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se défendent mu taellemen t. En Ymo on en con^ battrait (faelqueswoines : il l'audrain les détruire toutes a la fois, c^est à-dire , qu'il faudrait toatoà'-^oup changer toutes les babitndes de l'ea* prit hiimain. Mais oes habitudes sont trop iu^ vëtërées : les passions <^i nous areuglent , les entretiennent ; çt il par hasard il est qu^lqjues hommes x»pables d'ouvrir les yenz « ÎU sont trop faibles pour rien corriger : les poûssans veiilent que les abus et les préjugés dnrenl.

Unique moyen de mettre de P ordre dans la faculté de penser.

Toutes ces erreurs paraissent «apposer en noua autant de mauvaises habitudes qui» de fu* gemens faux reçus pour vrais. Cependant toutes ont la même origine , et viennent paiement de l'hsbitnde de nous servir des mots avant d'en avoir dëternûné la signification , et même sans avoir senti le besoin de la déterminer. Nous n'observons rien : nousjie savons pas cootbien il faut observer : nous jugeons à la hâte , aasia nous rendre compte des }ugemens que noue partons ; et nous croyons ^cq«érir des eonmais* sances en apprenant des mots qui ne sotttt «pie des mois. Parce que , dananotre enfa>nce ^ nous pensons d'après les antres , noua eu adoptons tons lès préjugés : et , lorsque nous parvenons à un âge où nous croyons penser d'après nont* mêmes ,'nous continuons de penser encore d'après les autres , parée qne nous pensons xl'nparès les préjugés quHU noue /oat donnée. Alors , pltts l'esprit semble &ire de pr^rés , plos il s'égare »

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et les erreurs s'accumulent de généra^ons en générations. Qdand les eboses soQt parvenues à ee poipt , il n'y a qu'un moyen d§ remettre l'ordre dans la faculté de pe««er ; c'est 4'oabli^r ioat ee* que nous avons appris , de reprendre nos idées à leur origiue y d'en suivre la géué-? ration^ et 4^ refaire , comi^ae dit Bacon , l'eptendement humain.

Gç nuoyen est d'autant plus difficile. à pratiquer qu'on se croit plus instruit. Aussi 4^9 ouvrages où les ectcnoes seraient traitées avec une grande netteté^ une grande précision , uti grand ordre , ne seraient-ils pas également à la portée de tout le monde. Ceux qui n'auraient lien étudié les entendraient bien mieux que ceux qui ont fait de grandes études , et surtout que ceux qui ont beaucoup écrit sur les sciences. Il serait même presque impossible que ceux-ci lussent de pareils ouvrages comme ils demandent à être bas. Une bonne logique ferait ,dans les esprits une rév.elutj^n bie^n jlente , et le temps pourrait seul en faire connaître un jour l'utilité.

Voilà donc les effets d'une mauy^ise éducation ; et cette éducation n'est mauvaise que parce qu'elle contrarie la nature. Les enfans sont déterminés par leurs besoins à être obserratears et analystes ; et ils ont , dans leurs facultés naissantes , de quoi être Pun et l'autre : ils le sont même en quelque sorte forcément , tant que la nature les condnit seule. Mais , aussitôt que nous commençans à les conduire lious-mêmes , nous, leur interdisons toute observation et toute analyse. 'Nous supposons qu*ils ne raison-

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nent "pas , paroe que nous ne savons pas raisonrner avec eux ; et , en* attendant un âg« de raison , .qui commençait sans nous , et que nous retardons de tout notre pouvoir , nous les condamnons à ne juger que d'après nos opinions , nos préjugés et nos erreurs. Il faut donc qu'ils soient sans esprit , c^u qu'ils n'aient qu'an esprit faux. Si quelques-uns se distinguent, c'est qu'ils ont dans leur conformation assez d'énergie pour vaincre tôt ou tard les obstacles que nous avons mis a^i développement de leurs talens : les autres sant des plantes que nous avon^ mutilées jusque dans la racine , et qui meurent stériles. ,

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