‹ La logique subjective de HégelChapitre 4 sur 13 · IDÉES · texte numérisé non relu

IDÉES

Le sens que j'attache au mol idée sera mieux entendu tout à rbeure. Mais nous pouvons dès à présent reconnaître que ce mot, avant d'avoir reçu aucune détermination spéciale, correspond assez bien à celui de notion. Sous le nom de logique subjective, cetle troisième partie traitera donc des notions des choses, tandis que les deux premières, comme nous venons de le dire, avaient pour objet VÊtre et la Substance,

Spiuosa a fait de la substance la dernière forme ou la plus élevée des catégories, et il l'a définie l'absolu ou Dieu. Loin d'être fausse, cette identification de la substance avec Dieu est parfaitement juste, et de plus, il faut absolument qu'on la fasse pour que la philosophie

puisse aller plus avant et dire que Tabsolu ou Dieu est

la Notion, c'est- à-ilirc I'idée. Si Dieu, comme l'a défini

r> LOGIQUE SUBJECTIVE.

Spiiiosa, est la substance de toutes choses^, je dis, inoi^ qu'il en est plus que la substance, étant la Notion ou Fldée des choses. Et cette définition, selon moi, suffît à rétablir le libre arbitre dans Thomme.

Dans le système de Spinosa, le franc arbitre n'a point de place, et Ton a remarqué avec raison que tout homme qui croit que les actions humaines sont le fruit de la liberté, s'élève déjà, par cela seul, au-dessus de Spinosa. Car ce philosophe parle bien du libre arbitre, mais pour en décomposer ou en affaiblir la notion et la subordonner à celle de substance qui, dans sa pensée, est la plus haute de toutes. D'où il suit que la liberté ne tient pas, dans sa doctrine, la large place à laquelle elle a droit de prétendre. En laissant aux mots leur sens naturel, on comprend que cette proposition. Dieu est la substance, exclut presque entièrement la possibilité du libre arbitre, tandis qu'il conserve tous ses privilèges lorsque nous définissons Dieu en disant qu'il est Vidée ou la Notion des choses.

Ainsi, dans la première partie de ma philosophie ou de la logique objective. Dieu est I'être; dans la seconde, comme dans Spinosa, il est la substance; et dans la troisième, que j'appelle logique subjective, il est l'iDÉE ou la Notion des choses, c'est-à-dire la Vérité (le toutes choses.

Dire de Dieu qu'il existe ou qu'il est, m'a toujours paru en donner une bien pauvre notion. Car étant tout ce qui est, il est (ou il a) nécessairement TÊtre. J'ajoute avec Spinosa qu'il est plus que l'Être, étant aussi la subtance des choses ; et plus encore, selon moi, puisqu'il en est la Notion ou l'Idée.

Ce que nous appelons en nous le moi ou VindioidUy nous offre encore une image de l'Idée. Nous disons que nous avons des idées pour marquer que nous en avons un certain nombre ; mais en disant cela, nous savons très-bien que le moi n'est autre chose que l'ensemble de nos idées. Le moi ifest donc que la totalité ou la généralité de nos idées, plus une idée actuelle, d'une nature particulière y dans laquelle la notion du général s'unit et se confond à celle du particulier. Car on trouve toujours dans le moi l'ensemble ou la généralité de nos idées s'unissant au particulier et s'enveloppant pour ainsi dire l'un l'autre.

Quand on dit fai une idée, on s'imagine d'abord qu'une idée et le moi sont unis, dans cette locution, comme le seraient les deux parties, svjet et attribut, d'une phrase quelconque; et l'on croit qu'avoir des idées est une qualité ou propriété du moi qui en a beaucoup d'autres en réserve, et qu'il faut entendre celte locution dans le même sens que l'on dit /ai

un hdbiiy cette maison a une fenêtre ou une porte. Mais pour peu que Ton y réfléchisse, on reconnaît bien vite que cette phrase, j'ai une idée, ne saurait avoir un pareil sens, attendu que le moi n'est pas une chose comme les autres, et que Vidée n'est pas une de ses qualités ou propriétés. Kant, le premier, a placé le moi dans une sphère plus élevée et Ta mis au-dessus des choses phénoménales en le définissant l'unité primitive et synthétique qui se retrouve et prend conscience d'elle-mèift dans chaque perception. Et cette partie de la philosophie kantienne qui tente d'approfondir ou d'expliquer l'unité primitive et synthétique du moi, a toujours été regardée comme la plus obscure et la plus difficile à entendre, parce que dans cette partie, en effet, il a réellement et sérieusement essayé de rendre compte des rapports qui existent entre le moi et le monde. Voici comment il pose le problème :

Étant donné, d'une part, les choses extérieures avec leurs qualités ou propriétés diverses, comme d'être sensibles, pesantes, visibles, et de pouvoir, par ce motif, nous contraindre à respecter leur existence ou leur être, rendu manifeste par toutes ces qualités réelles; et, d'autre part, le moi, qui n'est ni pesant, ïii visible, ni susceptible de tomber sous la perception d'aucun de nos sens; de quelle manière, se demande Kant, peut-il s'éta-

blir des rapports entre ces deux mondes opposés, entre les choses palpables ou réelles du monde extérieur et noire moi qui est purement idéal? En d^autres termes, comment peut-il exister des rapports entre la réalité et Vidéalitéy qui, dans Topinion de Kant, existe seulement dans le moi et non point dans les choses?

n répond à cette difficulté et justifie Texistence de ces rapports en disant que les quatre formes ou catégories de quantité , qualité , relation^ modalité^ sont les formes générales sous lesquelles les choses individuelles s'introduisent dans le moi , qui , de son côté , est une unité primitivement ou essentiellement synthétique, c'est-à-dire une individualité dont le propre est d'être aussi une généralité. Ainsi le moi qui, par son idéalité, devrait s'opposer à recevoir en lui les choses individuelles, ne s'y oppose plus dès que l'individualité de ces choses se trouve généralisée. Les quatre catégories de quantité, qualité, relation, tnoclalité, opèrent celle généralisation et permettent ainsi aux choses extérieures d'entrer dans le moi.

Telle est du moins la solution de Kant.

Dans sa manière de voir, comme dans la notre, on trouve donc toujours dans le moi le Général et le Particulier tout ensemble, im[di(iucs ou enveloi^pés l'un dans l'autre.

iO LOGIQUE SUBJECTIVE.

Mais le Général et le Particulier ne .sauraient être unis Tun à Tautre uniquement dans le moi. Il faut bien que ce double caractère se trouve aussi dans les cboses, puisque, comme Tavoue Kant, les choses individuelles n'ont accès dans notre esprit que parce qu'elles sont des généralités, ou parce que le Général fait partie constitutive de leur Individualité. Cette coexistence du Général, du Particulier et de Tlndividuel, est précisément ce qui constitue le moi, comme tout ce qui subsiste dans le monde; et les idées ou notions des choses ne sont autres que le moi prenant possession des choses individuelles eu leur restituant leur généralité, qui n'existe pas seulement en lui, mais aussi en elles. La simple appréhension d'une chose par les sens, qui est le commencement ou le premier degré de la perception, laisse pour ainsi dire cette chose hors du moi. Mais aussitôt que cette perception devient une idée, le moi s'est en quelque sorte introduit dans la chose et a pénétré jusqu'à sa généralité.

Ces remarques faites dans le sens de la philosophie de Kant, me donnent, c« me semble, le droit de dire que le moi, comme toutes les choses qui existent, sont des Généralités, ou plutôt que Tidée se rencontre aussi bien dans les choses que dans le moi sjus ces trois formes ossenlielles : le Général, le Particulier et Tlndividuel.

NOTIONS GÉNÉRALES. Il

Dans^juelques autres parlies de sa philosophie, Kaiit est retombé dans l'erreur commune aux logiciens, qui regardent la notion ou Tidée d'une chose comme une abstraction arbitraire ou fortuite, et qui, par cela même, supposent implicitement qu'une chose peut avoir beaucoup de propriétés essentielles dont le moi n'a pas connaissance. Ainsi, selon ces philosophes, le moi se forme une idée en s'emparant de quelques-unes des propriétés des choses, laissant les autres de côté ou faisant, comme on dit, une abstraction. D'après cette théorie, qui est celle de la plupart des logiciens, la notion ou Fidée ne serait qu'une pâle et faible copie d'un riche modèle.

Sans doute, je l'avoue, il peut se faire que l'idée d'une chose soit d^abord incomplète, et que nous commencions par en saisir fortuitement quelques qualités isolées, n'ayant entre elles aucun lien apparent. Mais je dis que nous arrivcyrons tôt ou tard à la vérité absolue, attendu que nos idées sont parfaitement réelles, et que les choses extérieures n'ont pas reçu le singulier privilège de demeurer toujoui's et à l'infini en dehors ou au delà de nos idées, qui, dans ce cas, ne pourraient jamais se dire la vérité, mais resteraient à cet état d'abstraction que les logiciens leur concèdent.

Kant prétend que les idées ou notions des choses nous sont données par les formes générales appelées calé-

i-2 LOGIQIK SUBJECTIVE.

gories ; et il ajoute que grâce à ces formes géuérales ou catégories qui sont la quantité , la qualité, la relation et la modalité^ nous faisons une synthèse à priori sans • aucune coopération des sens. Mais Kant, qui était entré par là sur le chemin de la vérité, n'a pas su tirer de son principe toutes les conséquences qui en découlent. Dans le reste de sa philosophie, il a embrassé, comme je viens de le dire, l'erreur commune qui veut que les idées ou notions des choses soient des abstractions fortuites de l'esprit, et que les choses elles-mêmes nous soient impénétrables.

Marchant plus avant dans la même voie, je suis parvenu à reconstruire la logique, qui conserve dans le système de Kant et des autres philosophes, la fonne qu'Aristote lui a donnée lorsqu'il a décrit, et pour ainsi dire raconté, comme simples faits psychologiques, les opérations de Tenteridement. Kant lui-même n'a rien fait de plus. Il se borne à constater, à l'aide de l'observation, la présence des quatre catégories de quantité^ qualité y relation^ modalité, dans tous les actes de Tentendement. La philosophie, il faut l'avouer, doit beaucoup à Aristote et à Kant, pour avoir analysé et décrit selon la méthode que nous appliquons aux sciences naturelles, les formes générales qu'ils ont rencontrées dans toutes les opérations de Tesprit humain. Mais il y a lieu

NOTIONS GÉNÉUALES. 13

(le s'étonner qu'aucun philosophe, depuis Arislote, n'ait essayé de ramener ces formes à une même source ou à une commune origine. Fichte est le seul qui ait compris la nécessité de les rattacher à un principe unique , et c'est lui qui m'a montré le chemin.

Voilà comment, conduit par cette idée, j'ai développé dans la première partie de mon système toutes les catégories qui naissent immédiatement de la catégorie générale et primitive de I'étre; comment, dans la seconde, j'ai poureuivi le développement des catégories dérivées qu'on peut embrasser sous le nom de substance ; et cnmïnent enfin, dans la troisième, appelée logique subjective, et qui va maintenant nous occuper, nous traiterons de l'Etre et de la Substance parvenus à l'état de Notions ou d'ir.LES.

CHAPijRE Premier.

Les idées ou notions se présentent à nous sous trois formes, qui sont : le général, le particulier et l'individuel.

Nous avons vu précédemment que les choses ne sont pas seulement des individues, mais qu'elles sont aussi des générâmes. Or, ce que nous appelons la notion on ridée d'une chose est précisément cette généralité qui existe dans son individu. L'idée n'est donc ni abstraite ou distincte des choses, ni postérieure à elles, mais elle leur préexiste au contraire. Notre entendement religieux le constate en disant que Dieu a fait le monde de rien, ou que le monde est l'œuvre de la pensée ou des idées de Dieu ; ce qui montre clairement que I'idée a par

!<i LOCIQIE SUBJECTIVE.

elle-même une puissance créatrice qui n'a pas besoin, pour se manifester, que les choses soient déjà produites, mais qui précède au contraire leur naissance.

Nous ne saurions reproduire ici toutes les définitions que nous avons données dans les deux premières parties de la logique objective, et en vertu desquelles nous avons pu établir que le général et le particulier existent, comme nous venons de le dire, dans Vindividu. Mais, afin de ne laisser aucun doute dans les esprits, nous pouvons faire à ce sujet quelques remarques.

Ainsi, quand nous disons que nous avons l'idée ou la notion d'une chose, nous voulons dire que cette chose, grâce à ses qualités ou propriétés sensibles, a pénétré jusqu'à nous par Fentremise de nos organes ou de nos sens. Mais au lieu de parler seulement de cette chose individuelle, comme c'est notre intention de le faire, nous disons à notre insu et sans le vouloir que nous en avons pris ou reçu une notion générale. Car, bien qu^à l'instant même où cette chose vient frapper nos sens, Tacte d'appréhension ou de perception que nous faisons pour la saisir ne porte que sur son individualité, ceprendant il est si vrai que la généralité s'y trouve unie d'une manière inséparable, que nous n'avons aucun moyen de ne parler que de son individualité, et que, pour la désigner, nous sommes contraints d'avoir re-

DES IDÉKS. 17

coui's à (les idées ou notions générales. Or, puisque, d'une part, le langage est le véhicule de la pensée ; et puisque, d'autre paît, la pensée ou le moi est une chose générale qui ne peut rien admettre dans son sein qui ne soit de même nature qu'elle, ou qu'elle ne le rende identique à elle en se l'appropriant; il s^ensuit que quand nous, prenons idée d'une chose, c'est le général qui est en elle que nous saisissons, ou plutôt nous irestituons à son individualité la généralité qui s'y trouve cachée ou contenue, et que nos sens n'avaient pu saisir.

Lorsque je dis, par exemple, ce livre, cette maison, à coup sûr j'ai l'intention de désigner une chose individuelle, et pourtant je n'y réussis pas ; il m'est tout à fait impossible de dire ce que je veux dire et de ne dire que c«la ; car malgré moi j'associe la notion générale livre, maison, à une autre notion générale exprimée par les mots ce, cette, ou par tout autre signe du discours ou du geste qui convient aussi bien au livre qu'à mille autres choses. Mes sens se sont arrêtés sur une chose singulière ou individuelle, sur une seule chose en un mot, et cependant je ne puis la désigner ni dire ce qu'elle est sans éveiller des idées générales.

Il est donc faux de dire que, parmi nos idées, les unes sont générales, les autres particulières, et d'autres encore individuelles. Il n'y a point, et il ne saurait y avoir

18 LOGiat'E St'UJKCTIVE.

de notions individuelles, par celte seule raison que le général et le particulier subsistent toujours dans lindividu. Ils y demeurent comme ensevelis et cachés jus-, qu^au moment où les idées viennent les en tirer pour les mettre au jour. Toute chose individuelle est donc en même temps générale et particulière, et cette union du général et du particulier dans son sein est précisément ce qui constitue sa notion propre ou son individualité, qui n'en est ainsi, comme on le voit, que le produit ou riraage.

Contrairement à ce qui précède, les logiciens s'efforcent d'établir que les noms d'homme, d'animal ou de chose, comme Cicéron, Martin, Bucéphale, sont ce qu'ils appellent des notions, c'est-à-dire des notions individuelles, et que toute la différence qu'il y a dans les notions, entre les générales, les particulières et les individuelles, provient de ce que ces dernières sont entièrement représentîUives de la chose désignée, servant à marquer l'ensemble ou la totalité de ses attributs, tandis que les premières, suivant eux, n'auraient pas la même étendue et ne serviraient qu'à désigner quelques attributs plus ou moins essentiels ou caractéristiques, laissant de côté d'autres qualités non moins importantes, et qui se trouvent spécifiées toutes ensemble, disent-ils, dans les notions individuelles. D'où il faudrait conclure

avec eux que les notions générales sont plus incomplètes ou moins vraies que les autres, et d'autant plus incomplètes qu'elles sont plus générales. Et c'est précisément pour cela, ajoutent-ils, qu'on peut appliquer la même notion générale à plusieurs choses et non pas seulement à une seule. Ainsi, plus les idées sont élevées, dans cette hypothèse,, plus elles s'écartent de la réalité ou de la vérité, et plus elles sont susceptibles, par conséquent, de s'appliquer à un grand nombre de choses. D'où nous sommes obligés de tirer cette règle générale que plus les notions se généralisent ou s'étendent, plus elles perdent de leurs propriétés ou de leur réalité; ce qui, de déduction en déduction, nous conduit à conclure que la notion dernière ou notion de Dieu, qui devrait être la plus complète ou la plus riche de toutes, se réduit à celle de l'Être suprême, qui est la plus pauvre de toutes.

Fort heureusement, il n'en est point ainsi. Il est digne des temps barbaires de croire que les mots Bucéphale ou Martin expriment des idées ou notions, et de dire que ces prétendues notions sont plus riches que les autres parce qu'elles expriment des choses individuelles. Les idées les plus générales ou les plus élevées, loin d'être, pour cela seul, les plus pauvres de toutes, sont au contraire les plus riches.

20 LOCIQLE SL'lîJECTIVE.

Ne voyons-nous pas, dans l'ordre de la nature^ que les notions supérieures sont en effet plus riches ou plus complètes que les autres? L'idée plante, par exemple, pour commencer par celle-là qui passe pour très-simple, se retrouve tout entière, mais à un degré plus élevé, dans la notion iVanimal, qui se retrouve à son tour, et à un degré plus élevé encore, dans la forme du corps humain , qui est la plus riche de celles où la nature peut s'élever, et qui contient toutes les autres parce qu'elles sont mdns riches qu'elle, et d'autant moins riches qu'elles lui sont plus inférieures. Apres celle-lîi, nous voyons apparaître une nouvelle notion, celle (ic Vintelligence humaine, qui se développe ou s'élève à son tour de plus en plus^ pour nous offrir la manifestation complète de Tidée. Et cette vérité, que les notions inférieures ne contiennent pas plus de réalité que les notions supérieures dans lesquelles elles sont ellesmêmes contenues, cette vérité, déjà bien manifeste dans Tordre de la nature, va nous apparaître sous un jour plus éclatant dans la sphère des choses intellectuelles (jui comprend l'Éthique et les autres sciences morales. Cet ordre de choses est, par lui-même, tellement supérieur à celui de la nature, que la beauté de l'univers, la splendeur des cieux, les lois immuables qui dirigent les planètes et leurs satellites ne sont rien et ne don-

DES IDÉES. 2i

nent qu'une image bien affaiblie de Tldée, en comparaison de celle que nous offre Tesprit humain. Car une idée, mênie absurde, dans la tête d'un sot, a plus de valeur que toutes ces lois ensemble, attendu qu'elle procède d'une activité volontaire et libre qu'on ne trouve point dans le mouvement des astres.

Ainsi que nous venons de le dire, c'est surtout.dans la sphère des sciences morales et de l'Éthique, qui est la plus élevée de toutes, que l'on voit les notions les plus générales avoir aussi le plus d'étendue ou de contenu, et embrasser un plus grand nombre de choses sans être, pour cela, plus fausses ou plus pauvres. Ainsi l'idée de religion ne répond pas seulement au sentiment de soumission ou de dépendance qui enfante les cultes barbares, et qui se rencontre aussi bien chez les peuples primitifs que chez les nations civilisées, mais elle a encore line signification beaucoup plus élevée ou plus riche. Et si nous prenons pour second exemple l'ensemble des institutions politiques qui constituent la notion de FÉtat, il est clair que ces institutions ne pourraient pas être regardées comme ayant atteint le plus haut degré de perfection ou de réalité qu'elles comportent, si on les concevait selon l'idée que s'en forment les peuplades de l'Afrique, qui peuvent bien donner coniuie nous le nom d'Étal aux premiers essais d'insti-

tiifions ndissanles, à Tombre desquelles ils s'accoutument à vivre en commun.

Ce que nous avions à dire des idées dans ce premier chapitre, où elles s'offrent à nous sous la forme de simples notions, se trouve à peu près épuisé. Elles sont générales ou particulières, et, à ce titre, elles existent dans les choses individuelles. Enûn elles ne sont ni abstraites ni distinctes des choses dans lesquelles elles existent. L'idée est d'abord générale; mais sa propre force dialectique l'obligeant à se déterminer, elle devient particulière en se niant pour ainsi dire elle-même ; et cette particularisation, qui est la négation du général, se manifeste ou vient à l'existence sous forme d'individu. Le particulier et Tindividuel ne sont donc pas séparés ou distincts du général ; c'est lui au contraire qui prend ces deux formes sans changer pour cela de nature; il se particularise et s'individualise, mais en restant toujours ce qu'il était d'abord.

Les distinctions que l'on a coutume de faire entre les notions claires et obscures, adéquates et inadéquales, complètes et incomplètes , coordonnées et subordon- . nées, positioes et nègatioes, etc., sont, ou bien la répétition des formes que nous avons étudiées dans la logique objective, ou bien des choses vides de sens. Rien n'autorise l'introduction de pareilles distinctions dans

les traités ordinaires; et cette logique commune qui affirme rexislence d'idées claires et obscures, complètes et incomplètes, etc., sans la prouver ni montrer la connexion ou le rapport que ces prétendues variétés d'idées devraient avoir entre elles, cette logique, en vérité, donne par là aux autres sciences un fort mauvais exemple. Elle ieur impose une rigueur de déduction qu'elle n^observe pas elle-même, puisqu'elle viole la première règle qu'elle établit à leur usage, qui est de ne rien admettre dont la nécessité ne soit démontrée.

La philosophie de Kant commet aussi cette faute, et de plus une inconséquence. Car dans la première partie de la logique, il dit sans justifications ni preuves, qu'il a trouvé quatre catégories ou notions fondamentales qui sont : la quaniitéy la qualité, la relation et la mch dulité; et plus tard, dans la seconde partie de sa logique, appelée logique transcendantale, il reproduit ces catégories en disant expressément qu'il les emprunte à la première partie où elles ont été primitivement trouvées. Mais, puisque la philosophie de Kant déclare ellemême, dans cette première partie de la logique, que ces catégories sont trouvées à posteriori ou empiriquement, il est clair que la logique transcendantale n'avait pas besoin de nous renvoyer à cette première partie.

mais qu'elle devait simplement avouer que les catégories sont empiriquement découvertes.

En réalité, Kant parle des catégories sans pouvoir dire d'où elles viennent ; mais il a senti le besoin d'en rechercher l'origine, et c'est pour cela que, quand il y revient dans sa philosophie transcendantale, il dit qu'il les tire d'une autre partie de sa doctrine où leur nécessité n'est cependant pas mieux établie. Les Ic^iciens commettent précisément la même faute lorsqu'ils supposent entre les idées ou notions des distinctions dont ils ne montrent pas le principe. La plupart de ces distinctions, comme celles que l'on fait entre les notions clams et obscures , adéquates et inadéquates, complètes et incomplètes, auxquelles on en ajoute même de super complètes y introduisent dans la logique des vues psychologiques qui lui sont tout à fait étrangères.

Si l'on veut appeler adéquates les notions qui s'accordent avec la réalité, et inadéquates celles qui ne s^y accordent point, nous pourrons consentir cette définition parfaitement conforme à ce que nous avons dit précédemment des notions. Mais quant à la distinction entre les idées claires et obscures , la logique ne saurait en faire grand cas, et la psychologie pourrait tout simplement remarquer que les idées claires ont seules le droit de prendre le titre d'idées, attendu que

DES IDÉES. 2:i

les notions obscures ne sont point des notions, mais plutôt des sentiments; et ces distinctions, 3ans tous les cas, ne font rien à Tavancement de la science.

Pour nous, nous croyons avoir établi que le général n'existe pas seulement en lui-même, mais aussi dans Tindividu. Les logiciens qui affirment Texistence de notions dont les unes seraient seulement générales et les autres purement individuelles, lie remarquent point que pour qu'une semblable dtstinction fût admissible, il faudmit que le général et Findividuel ne fussent point subordonnés F un à l'autre, mais qu'ils fussent au contraire équivalents, et placés pour ainsi dire l'un en face de l'autre, sur la même ligne, ce qui n'est point.

Pour éclaircir ceci par un exemple, je citerai les trois formes de la logique objective qu'on nomme identitéy différence, caiisalité. L'erreur commune à tous lés logiciens est de croire que ces trois catégories, et les trois règles qu^on en peut déduire, sont entre elles dans un rapport d'égalité ou d'indépendance l'une à l'égard de l'autre, tandis qu'elles sont en réalité subordonnées Tune à l'autre.

Ainsi, de la première forme, qui est celle de I'iden- TiTÉ, ils commencent par tirer cette première règle : Toute chose est identique à elle-même.

Puis, de la seconde forme, qui est celle de la diffé-

i'G LOGIQUE SUBJECTIVE.

RENCE, ils tirent cette seconde règle : // n*y a pas deux choses identiques dans le monde.

Enfin, de la troisième forme qui est celle de lc| causalité, ils déduisent cette troisième règle : Toute chose a sa cause.

Et les logiciens se figurent que ces trois règles peuvent aller de pair, sur la même ligne, et tenir le mémo rang par rapport à la vérité, absolument comme lorsqu'on divise la notion d'ARBRE en chênes , hêtres eipeupliei^s, qui sont tous les trois et au même titre des arbres, ayant pour ce motif le même droit à en prendre le nom, et se trouvant dans la même relation ou sur la même ligne par rapport à la notion générale d'arbre qui les embrasse tous les trois également. Les logiciens, disons-nous, s'imaginent que les trois règles d'^deni^té, de différence et de causalité, sont chacune par rapport à TiDÉE ou à la vérité dans la même relation d'égalité que le chêne, le Mire et le peuplier par rapport à la notion d'ARBRE. Mais il n'en est absolument rien. Je soutiens, et j'ai prouvé dans ma logique objective que ces trois règles, comme toutes les catégories en général, sont progressives, et par conséquent subordonnées Fune à l'autre, ou pour mieux dire, que l'une nous rapproche plus que Taulre de la vérité, attendu que la seconde est ])lus élevée ou plus vraie que la première, et la troisième

encore plus vraie que la seconde. Car en remarquant seulement que toutes choses sont ce qu*elles sont (première règle), nous ne savons absolument rien du monde en général, dans lequel chaque chose subsiste. En disant qu'iJ n'y a pas deux choses identiques dans le monde (seconde règle), nous avançons; et disant enfin, chaque chose a sa cause (troisième règle), nous corrigeons Timperfection des deux premières.

Ces vérités nous apparaîtront sous un jour plus éclatant, si nous les traduisons en chiffres selon la coutume des logiciens. La première : Toute chose est identique à elle-même^ se formulera ainsi :

tout A est A.

La seconde : /{ ny a pas deux choses identiques dans le monde, aura cette figure :

aucun A n'est B.

Et la troisième : Toute chose a sa cause, nous dit que A n'est pas seulement A, comme le veut la première règle, mais qu'il est aussi B, dont il est le produit ou Teffet, et avec qui, pour ce motif, il faut bien qu'il ait un rapport de ressemblance ou d'identité, ce qu'ignore la première règle et semble nier la seconde, qui nous montre, à son tour, qu'aucun A ne saurait exister seul

et pour lui-même dans le monde, ainsi que la première règle le laissait supposer. Ainsi, tandis que cette première règle nous dit que A est A, la seconde que A n'est pas B, la troisième nous dit que A est B, puisque ce dernier est la cause du premier.

On voit clairement, par là, que ces trois règles ne sont point, comme le pensent les logiciens, de même valeur ou à distance égale de la vérité, et qu'on ne saurait les mettre sur la même ligne. C^est exactement la même faute qu'ils commettent quand ils divisent les notions en genéraleSy particulières et individuelles, nous présentant ces trois classes d'idées comme trois branches pour ainsi dire collatérales, au même degré, n'ayant entre elles que des rapports d'égalité ou d'indépendance, tandis qu'il y a subordination ou progression de l'une à l'autre, parce que le général et le particulier existent tous les deux dans l'individu. D'où il suit que les id?es ou notions ont une tendance à s'associer ou à s'unir; ce qu'elles font en devenant jugements. Ce premier chapitre nous montre donc en finissant que les notions, grâce à la force dialectique qui leur est propre, se transforment d'elles-mêmes en jugements.

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