MONSIEUR TOUT-LE-MONDE
Monsieur Tout-Ie-Monde est de toutes les nuances de cheveux, de toutes les nationalités, de toutes les tailles, de toutes les religions, de tous les âges, de toutes les fortunes, de toutes les
positions sociales. — Ce qui lui doune à venir chez la Lorette, c'est une apoplexie avunculaire, un pot-de-vin, un coup de lansquenet, le gain d'un procès, la vente d'un mauvais livre, une gratification, une hausse sur les suifs, une faillite spirituelle, les cent représentations d'une pièce morale, un chef-d'œuvre, une infamie! C'est le choléra s'il est médecin, l'héritage de sa femme s'il est marié, l'argent des cuisinières s'il a écrit une Cuisinière bourgeoise, l'argent de tout le monde s'il est voleur! — 11 a tous les habits, tous les tons, tous les goûts, toutes les opinions. 11 écrit à la Lorette en prose, — à moins qu'il ne lui éciive en vers.
Les amours de Monsieur Tout-le-
Monde avec la Lorclte n'ont eu qu'un grand résultat : l'extension du daguerréotype.
Monsieur Tout-le-Monde se défend.
Il ne s'indigne pas. La vénalité de l'amour, il la reconnaît en principe; la cherté de l'amour, il essaye d'y parer. S'il ne payait pas, il se croirait adoré. S'il paye peu, il se croit aimé. Un rabais Tillusionne.
Monsieur Tout-le-Monde n'est pas du bois dont on fait les aveugles. 11 a le catalogue de toutes les fourberies de femmes, de toutes absolument, — excepté de la fourberie à laquelle la Lorette le prendra ce soir.
Monsieur Tout-le-Monde se défie, quand il a la Lorette au bras, des étalages de marchands de nouveautés
l'été, dos étalages de marchands de fourrures l'hiver, des étalages de marchandes de modes en toutes saisons.
11 se demande qui a fait les rues avec des boutiques, et les années avec des jour de Tan. 11 se demande qui a donné tant de noms de baptême à la Lorette, que sa fête est comme une Revue, qu'elle reparaît tous les mois.
Ses amis de quarante ans lui ont dit qu'il y avait eu des fenmies qui travaillaient dans des mansardes, qui lisaient Esquiros, qui s'achetaient leurs robes, qui mouraient de la poitrine; que ces femmes s'appelaientGrisettes :
Monsieur Tout-le-Monde ne croit pas à l'existence de ces femmes. — Fourier lui a dit qu'il lui donnerait, dans son système de bonheur à la mécanique,
des bacchantes gratuites : — Monsieur Tout-Ie-Monde a haussé les épaules.
Monsieur Tout-le-Monde estime naturel que l'amour soit une cotisation personnelle. Seulement il se donne toujours des raisons pour être taxé moins cher que son prédécesseur, ou que ses collègues. S'il est marié, Monsieur Tout-le-Monde se dit qu'il a une femme et des enfants, et qu'il ne faut pas que ses goûts empiètent sur son ménage; s'il est garçon, Monsieur Tout-le-Monde se dit qu'il a l'âge de don Juan, et qu'il est un homme aimable.
Malgré tout, c'est Monsieur Tout-le- Monde qui, par toutes ses mains, donne la pâtée à la femme estomac; c'est Monsieur Toul-le-Monde qui a
fait la curiosité autour de l'espèce; c'est Monsieur Tout-le-Monde qui a fait regarder les salons dans la rue; c'est de Monsieur Tout-le-Monde que les femmes du monde ont pris le bras pour aller à Mabille voir danser la Limande amoureuse; c'est de Monsieur Tout-le-Monde que la littérature contemporaine a pris le mot d'ordre pour faire obtenir à la Lorette crédit sur l'opinion publique.
L'idéal que rêve Monsieur Tout-le- Monde, c'est quand il pose la main sur la poitrine de la créature, de sentir battre quelque chose sous sa main.
Il n'a encore rien senti battre sous sa main.
La bonne de Ja Lorette doit savoir mettre le pot-au-feu, vernir une paire de bottes, faire du café, apporter une lettre comme à l'Odéon, assaisonner une salade.
La bonne de la Lorette a, sur le bout des cheveux, un bonnet en tulle avec des rubans qui s'envolent, au cou un col amazone, au dos une robe de mérinos marron, au ventre un tablier à
cordons lâches, aux pieds de vieilles pantoufles de la Lorette, bordées d'une petite ruche rose passé.
La bonne est comme le peuple d'Israël : elle a des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point entendre.
La bonne aime le petit salé, la musique militaire, les fonds de bouteille, les mouchoirs oubliés, les lilas de Romainville, le bal masqué du Mont- Blanc, les pièces féeriques, le sommeil du matin, la gibelotte hors barrière.
La bonne tue le ver, au lever, en prenant le cassis avec l'écaillère du coin.
La bonne est sensible aux compliments du domestique du vieux monsieur, à la belle tenue de la garde ré-
publicaino , à hi vcsle en velours de M. Francis, — le gari;oii coilTciir.
La bonne aime au dehors. Madame lui a dit, en entrant : u Avant tout, mademoiselle, il faut des mœurs chez moi. »
La bonne divise les amants de Madame en deux classes : les bottes vernies, les bottes cirées ; et a toutes sortes d'insolences au service des gens crottés.
La bonne sait les visites qui ferment la porte à tout le monde.
La bonne reconnaît au coup de sonnette : un créancier, M. Guerluchon, la Fortune. Elle n'ouvre pas au créancier, salue d'un petit air de tête M. Guerluchon, fait une grande révérence aux chemises boutonnées d'un diamant.
Quand Madame a dit comme l'abbé Dubois: uJe n'y suis pas, quand même viendrait Dieu le Père », la bonne ne laisserait pas entrer, quand même ce serait le diable. Elle dirait : « Madame n'y est pas », àl'liomme qui remonterait chercher ses gants.
La bonne entend merveilleusement le passe-passe des amours. Elle a le génie du corridor et de la double issue. Elle est l'huissier des galanteries. Elle est le régisseur des allées et des venues. Elle indique d'un geste, d'un coup d'œil, les entrées, les sorties et les fausses sorties. Elle semble avoir été élevée dans une comédie de Beaumarchais. Elle fait se côtoyer les visites, sans se cogner. Elle improvise des oubliettes : elle jette l'un dans un placard, elle enlève en moins
LA BONNK. 51
de rien la canne de l'autre. Elle a trois mille et une façons de faire attendre le vieux monsieur cinq minutes :
« Comment va monsieur? Madame était inquiète ce matin ; elle voulait m'envoyer chez monsieur... » Une porte intérieure se ferme; elle tousse et elle crie, du ton le plus joyeux, de l'antichambre : « Madame, c'est monsieur! » — Elle sauverait dix honnêtes femmes.
Quand Madame compte, la bonne dit, comme la caricature : « Un petit pain d'un sou, deux sous. » La bonne vole ; mais Madame ne paye pas, et la bonne serait volée si elle ne volait pas Madame.
Quand Madame écrit une lettre, et que la bonne sait écrire, Madame
sonne la bonne pour s'éclairer sur les noms propres.
Quand Madame a le dos tourné, la bonne prend des bougies à Madame, pour lire la nuit, dans sa chambre à tabatière, soit ï Amour conjugal^ soit Fauline.
La bonne n'a jamais vu de rosières.
La bonne va chercher des livres au cabinet de lecture, et dit : « Le père de Madame est mort hier au soir. Il lui faudrait quelque chose de gai; vous comprenez?... Du Paul de Kock, ça lui irait. »
La bonne va le vendredi avec Madame acheter des fleurs au marché de la Madeleine.
Quand Madame n'a pas de monde le soir, la bonne s'assied sur le pied
du lit, et dit : « Madame, faites-moi donc les cartes. »
Quand même Madame s'est couchée seule, la bonne frappe avant d'entrer le matin.
Quand Madame va passer la journée à la Mare d'Auteuil, avec M. Guerluclion, elle emmène labonncpour porter son panier à ouvrage.
Quand Madame va au spectacle, elle emmène la bonne, et M. Guerluchon pour expliquer le spectacle à la bonne.
Quand Madame l'envoie aux recouvrements, la bonne sait d'avance ce qu'il y a dans les lettres qu'elle porte; ceci : « J'espérais hier recevoir quelque argent que j'attendais. Malheureusement... » — ou ceci : « Ma mo-
diste doit venir aujourd'hui toucher le montant... »
Quand Madame est à Mabille, la bonne va à la Boule noire, et noue son bonnet blanc autour de sa bouteille de bière, pour la reconnaître après la contredanse.
La bonne fait le lit de Madame sans rougir, et, en se baissant, sa petite croix à la Jeannette sautille sur les draps fripés.
La bonne a l'ambition d'être Madame. Depuis huit jours, elle essaye à la glace les chapeaux de Madame, quand Madame est sortie. Elle ne dit plus (jéncraniiim. Elle fait la cuisine avec de vieux gants blancs.
La bonne dit : « Madame », gros comme le bras, jusqu'au jour oîi elle
crie : (( Tu vas me ficher mon compte! » La bonne de la Loretle est deux choses: confidente quand Madame est chez elle ; bouchon de paille ([uand Madame sort.
PAPA ET MAMAN
Il y eut une fois une mère de deux jolies filles qui suivaient les cours du Conservatoire. La mère alla trouver !c directeur : — « Oui! faut vous croire, monsieur le directeur, l'aînée ça travaille plus... Mais qu'est-ce que c'est qu'une enfant qui n'aime pas à sortir, qui ne s'habille pas?... A la messe tous les jours; et le dimanche, alors, pourquoi que c'est faire?... Elle
PAPA ET MAMAN
travaille, oui ; même qu^à la maison elle ne démarre pas de ses cahiers...
Mais c'est-y là une jeunesse, d'être toujours le nez dessus? avec ça qu'elle n'entre pas pour un morceau de sucre dans la dépense du ménage... C'est pas comme ma Sophie, monsieur! une vraie fille celle-là!... Chatteries par-ci, du chocolat par-là, et de la bougie qu'elle m'apporte, est-ce que je sais?... Faut la voir en toilette!... Et pas fiére! Elle descend de coupé à c'te fin de me voir. ..Et des connaissances qui lui auront des débuts, comme je suis sa mère!... Au lieu que sa sœur, avec tout son gosier, elle me retombera toujours sur le dos, moi que j'ai fait tant de sacrifices pour son éducation! » C'est là la maman.
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11 y eut une fois un père, élevé à l'école des pères de Jcnmj l'Ouvrière, — un père brûlai.
La mère était blanchisseuse; la fille aînée aidait sa mère; le père ne faisait rien; la fille cadette reportait le linge en ville.
Or, un jour qu'elle était en courses, elle alla chez un monsieur dont le domestique était sorti.
La petite était mieux ingénue qu'une enfant. Elle se serra, ne sachant ce que c'était, et continua, en se rejetant sur une hanche, à porter son panier lourd.
La sœur devint confidente ; — la petite se serrait toujours; — puis la mère.
Un jour que le père rentra, il vit
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qu'on avait pleuré à la maison. 11 demanda ce qu'il y avait. On lui répondit qu'il n'y avait rien; et de la manière dont on lui répondit qu'il n'y avait rien, il se douta de quelque chose.
11 se mit au lit, et fit semblant de dormir. Au milieu de la nuit, sa femme se leva sur son séant, retenant ses sanglots, et tâchant de g-émir tout bas. Il dit à sa femme : <( Qu'as-tu de pleurer la nuit! » — et si brusquement, et si impérieusement, que la pauvre femme lui dit: « Notre fille !... »
Le père se leva; il monta à la chambre où les deux sœurs couchaient dans le même lit. Les filles s'éveillèrent au bruit. Le père se jeta sur l'aînée, et se mit à la battre rudement, pensant que
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Gl
c'était elle. Pendant qu'on la battait, l'aînée ne dit rien, acceptant les coups pour sa sœur.
Quand la cadette vit cela, et que sa sœur était battue pour elle, elle se sauva vers la porte, disant: « Papaî c'est moi ! c'est moi ! )> — et criant.
Le père courut après elle, le bras levé.
Le monsieur était riche; mais il fut généreux. Il entretint la petite. — Tousles deux jours, le père brutal met un chapeau et vient emprunter vingt francs à sa fille.
C'est là le papa.
2C janvier 1333
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