LA DEUXIÈME PHASE
Les loteries sous le régime de l'occupation de la Pologne par les armées allemande et austro-hongroise.
La déclaration de la guerre mondiale apporta des modifications profondes à l’administration russe, en Pologne, qui dut céder en partie la place aux autorités militaires. Ce changement exposa la population civile à de grandes difficultés de ravitaillement, à la pénurie des organismes d’assistance sanitaire et sociale.
Pour faire face à toutes les difficultés résultant des perturbations causées par la guerre, des comités civiques s’organisèrent dans chaque ville ou localité, afin de pouvoir, jusqu’à un certain degré, suppléer à la carence des autorités. Le gouvernement russe, comprenant son impuissance à surmonter les obstacles auxquels se heurtaient les autorités administratives, se vit dans la nécessité d’autoriser le fonctionnement de ces Comités Civiques. C’est pourquoi il donna son assentiment à la création d’un Comité Civique Central, qui fut l’organe suprême de cette institution, avec droit d'installer des succursales sur toute Pétendue du pays (1).
Ce Comité Civique Central devint ainsi un service quasi officiel, chargé de venir en aide à la population éprouvée par la guerre. Il se vit imposer le devoir de fournir aux habitants les aliments indispensables et d'améliorer les moyens de ravitaille-
1. R. G. O. Czem jest Rada Glowna Opiekuncza, Varsovie, 1919, p. 4.
ment des différents départements. En fait, ce Comité Civique Central, étant devenu, pendant la guerre, une sorte de représentation des intérêts vitaux du pays auprès des autorités russes, eut à intervenir assez fréquemment dans les questions économiques et financières.
En août 1915, l’armée russe, en se retirant de la Pologne, contribua, par l’incendie des campagnes, par les dégâts causés aux habitants des petites villes, au désarroi du pays évacué. Mais les Comités Civiques surent heureusement maîtriser la confusion naissante par l’organisation de tribunaux et de milices civiques.
L’abandon de la Pologne par les autorités russes entraîna une transformation complète de la vie publique. De nombreux habitants durent abandonner leurs foyers pour aller rejoindre leurs postes transférés en Russie. La majorité de la population, demeurant dans le pays, fut forcée de se soumettre aux conditions nouvelles résultant de la présence d’un pouvoir étranger. |
Les empires centraux, bloqués par les alliés et affamés par suite de leur isolement forcé,s’adonnèrent à des réquisitions réitérées des vivres et produits utiles restant encore en Pologne. Le pays, durement éprouvé par les événements douloureux de la guerre, par le déplacement du théâtre des hostilités qui ne faisait qu’agrandir l’étendue des dévastations, subit de dures privations. D’autre part, l’industrie et le commerce, soumis à des réquisitions continues, demeuraient impuissants à reprendre leur place normale dans l’économie nationale. La misère et la famine guettaient nombre de familles en proie au marasme, anéantissant toute l’activité d’une population laborieuse.
Cependant les envahisseurs commencèrent à considérer la Pologne occupée par leurs armées comme un pays susceptible d’être exploité par leur commerce et leur industrie. Ils ne tardèrent point à y installer leurs offices afin d’écouler leurs marchandises et les produits fabriqués en Allemagne ou en Autriche-Hongrie.
Séparée du reste du monde et sous les ordres d’une administration militaire entièrement étrangère à la population, la Pologne devint pendant ces années un véritable marché pour le placement des produits germaniques.
De même, les loteries allemandes, autrichiennes et hongroises commencèrent, en Pologne, à ouvrir leurs agences pour attirer les joueurs du pays. De sorte qu’en peu de temps le territoire occupé fut littéralement inondé de dizaines de milliers de billets offerts par ces nombreuses loteries. Pour s’arracher la clientèle, on avait recours à une publicité tapageuse destinée à attirer et leurrer les acheteurs de billets. Par les maximes suivantes : « La chance sourit à nos acheteurs » ; « Que Dieu bénisse nos joueurs I» «Chaque billet souscrit chez nous donne la certitude de soulager l’infortune », on s’efforça d’agir sur l’imagination du public (1).
En raison de la misère et de la gêne contre lesquelles luttait la nation, les agents de loterie fractionnaient les billets en parts, afin de les mettre à la portée de chaque bourse. Il est bien certain que ce fractionnement, qui atteignait parfois le 1/64 du billet, permit aux agences de réaliser d'importants bénéfices, car les prix de chaque part furent majorés.
Les autorités allemandes d'occupation ne s’inquiétèrent point de la démoralisation ainsi propagée parmi les habitants appauvris par suite de la possibilité donnée à toutes les couches s0ciales de participer au jeu. En somme, l'autorité allemande suspendait l'interdiction décrétée par le gouvernement russe relative à l’achat des billets de loteries étrangères. Mais elle n’accorda aux agents de vente le droit de placer des billets que moyennant le paiement d’une taxe de 500 marks (soit 615 francs or). Voici d’ailleurs le texte de l’ordonnance qui sanctionnait ces dispositions :
ARTICLE PREMIER. — L'organisation de la loterie n’est permise qu'avec l'autorisation du chef de l'administration.
« ARTICLE 2. — Pour exercer la profession d'agent de placement des billets, une autorisation délivrée par le chef de l'arrondissement de Lodz ou par le Préfet de Police de Varsovie est indispensable. La taxe annuelle, pour l'autorisation délivrée, est fixée à 500 marks.
La vente des billets de loteries de bienfaisance peut être organisée sans permission spéciale,
4. Journaux de Varsovie et de Lodz, en 1915-1916 : Nowa Gazeia du 25 juillet 1916 ; Kurjer Warszawski du 2 août 1916 et Gazeta Lodzka du 19 ae de 1917.
« ARTICLE 3. — La transgression aux dispositions de cette ordonnance sera passible d’une amende de 10.000 marks ou de 6 mois de prison.
Varsovie, le 8 mars 1916.
Journal officiel du Gouvernement Général de Varsovie, n° 25, du 22 mars 1916.
Le Gouverneur Général,