CHAPITRE X
§ 1. — Couleurs des solides et des liquides incandescents,
-- Analogies et différences entre les sons et les couleurs.
L’analyse spectrale, c’est-à-dire la séparation par voie de réfraction des rayons qui , dans chaque source lumineuse , correspondent à diverses longueurs d’onde, nous a montré autant de couleurs ou de nuances de couleurs simples que de radiations. Les ondes lumineuses produisent ainsi, sur notre rétine, des impressions qui, dans notre cerveau se traduisent sous la sensation de couleur, tout comme les vibrations sonores, plus ou moins rapides, déterminent en nous la sensation des sons successifs, des sons graves pour les ondes dont la propagation est la plus lente, des sons aigus pour celles qui se propagent avec une rapidité plus grande. Du rouge le plus sombre du spectre solaire à l’extrême violet,
telle est la série des vibrations lumineuses perceptibles pour notre œil : en deçà ou au delà, nous savons qu’il existe des vibrations plus lentes et aussi des vibrations plus rapides ; mais ni les unes ni les autres ne causent en nous de sensation de lumière ou de couleur. C’est ainsi que notre oreille n’entend pas non plus les vibrations susceptibles d’engendrer le son, dès que leur rapidité s’abaisse au-dessous d’une certaine limite ou dépasse une autre limite supérieure. Mais ces deux échelles toutes deux limitées des sons et des couleurs, ont encore cela de commun qu’elles sont continues, et qu’on passe d’un extrême à l’autre par des gradations insensibles.
Il y a toutefois, entre les sons et les couleurs, une différence qu’on a, avec raison, signalée. La voici : notre oreille distingue parfaitement chacune des sensations qui correspondent à des sons simultanés. L’ensemble de ces sons, alors même qu’il y a entre eux les rapports nécessaires pour en faire des accords harmoniques, ne donne point une sensation unique, et les oreilles les moins exercées reconnaissent qu’il y a simultanéité de sons, non plus un son unique. Au contraire, plusieurs couleurs réunies, c’est-à-dire des radiations de diverses longueurs d’onde, venant à frapper ensemble notre rétine, ne produisent pour nous qu’une seule couleur. Par exemple l’ensemble de toutes les radiations qui composent la lumière solaire, l’union de toutes les couleurs du spectre aux nuances infinies, nous donne la sensation de la couleur ou de la lumière blanche, sans que rien nous fasse soupçonner qu’il y ait simultanéité et multiplicité de radiations.
En considérant donc les diverses sources de lumière, soit artificielles, soit naturelles, et en comparant la sensation qu’elles provoquent en nous sous le rapport de la couleur, soit à celle que nous donne la lumière blanche du soleil, soit aux nuances colorées du spectre ou à leurs associations, nous les rangeons en diverses catégories, en lumières blanches et en lumières colorées, en lumières composées et en lumières homogènes. D’ailleurs, l’analyse de ces sources nous fait reconnaître la raison de leur coloration particulière, par la prédominance de telles ou telles radiations, de telles ou telles raies brillantes dans le spectre de leur lumière.
Certaines lumières ont une ressemblance plus ou moins parfaite avec la lumière du soleil : telles sont -la lumière du magnésium, celle de l’arc voltaïque, celle des métaux portés à la plus haute température. Il est bien entendu que nous parlons ici de la ressemblance générale, non des particularités qu indique l’analyse, telles que les raies sombres dont le spectre de la lumière solaire est sillonné.
La couleur d’un solide incandescent dépend de la température, c’est ce que nous avons déjà constaté, quand nous avons parlé des nuances que prend le platine, depuis le rouge sombre correspondant à une température de 600° environ, jusqu’au blanc éblouissant, vers 1500°. Mais ce qu’il y a de particulier dans cet accroissement de radiations, c’est qu’il se fait d’une manière continue, sans lacune, par une extension successive de la plus faible réfrangibilité à la plus élevée. Il n’en est pas de même, en général, pour la lumière des vapeurs ou des gaz incandescents. Entrons à cet égard dans quelques détails.
§2. — Couleurs des flammes. — Les flammes ont un spectre formé de raies ou de bandes brillantes. — Les feux de Bengale.
Un morceau de métal, de platine par exemple, chauffé jusqu’à devenir lumineux, n’émet d’abord que des rayons très-peu réfrangibles, appartenant à la partie rouge du spectre, correspondant dès lors aux vibrations lumineuses les plus lentes. Peu à peu, si la température s’élève, de nouvelles radiations, des vibrations plus rapides s’ajoutent aux premières, le spectre de la lumière émise s’étend, et quand il arrive à embrasser toutes les radiations possibles entre les limites visibles du spectre so> laire, la lumière est entièrement blanche. C’est là ce qui se passe pour tous les solides et les liquides dont on élève la température à celle de l’incandescence. La lumière de ces corps est caractérisée par la continuité de son spectre.
Il n’en est pas de même pour les gaz incandescents, ou pour les flammes lumineuses. Le spectre de leur lumière est discontinu. Les métaux qui, à l’état solide ou liquide , émettent des rayons de toutes les longueurs d’ondes, réduits en vapeur ne donnent plus que des spectres discontinus, formés d’un nombre plus ou moins grand de raies brillantes, correspondant dès lors à des régions du spectre déterminées, dont chacune a une couleur propre. La flamme n’est donc plus blanche; elle a une couleur particulière qui résulte de l’association ou du mélange des parties lumineuses et colorées du
' spectre. C’est là un point que l’analyse spectrale a ' mis en pleine évidence.
Aussi la plupart des flammes lumineuses sontj elles colorées, et l’expérience prouve que cette co- ] loration dépend de la nature des substances qui s’y trouvent en suspension et que la haute température volatilise. Bien avant que l’analyse ait rendu compte de ces effets, on savait donner aux flammes certaines couleurs. Dans les feux d’artifice, 0*1 obtenait des flammes rouges en mêlant du nitrate de strontiane aux substances explosives : le sulfure d’antimoine donnait des feux blancs et la limaille de zinc des feux bleus. Ce sont les effets lumineux connus dans le public sous le nom de feux de bengale.
La lumière des chandelles et des bougies, celle du gaz d’éclairage, des lampes à huile n’est pas blanche ; elle est plus ou moins mélangée de rayons rouges et surtout jaunes. Le jaune provient des parcelles de sodium qu’elles renferment presque toujours. C’est la couleur caractéristique de la flamme sodique, le spectre du sodium étant, comme on l’a vu, aux températures ordinaires de l’incandescence, réduit à une raie brillante double, située dans le jaune. On obtient une lampe sensiblement monochromatique en mélangeant à l’alcool une dissolution aqueuse de sel marin (chlorure de sodium).
En introduisant dans la flamme d’un brûleur de Bunsen ou d’une simple lampe à alcool des sels de diverses natures, on obtient des colorations variées. D’après Herschel, voici quelques-uns des résultats : Les sels de soude donnent à la flamme une couleur jaune homogène ; les sels de potasse la rendent d’un violet pale; les sels de chaux, rouge bri-
que; ceux de strontiane , cramoisi brillant ; de lithine, rouge; de baryte, vert-pomme pâle; de cuivre, vert-bleuâtre; de cobalt, bleue , et enfin les sulfates de fer, d’antimoine, d’arsenic donnent une lumière sensiblement blanche.
Il est aisé de se rendre compte de la coloration variée des flammes, si l’on se reporte aux raies brillantes des spectres de leurs éléments. Le spectre du lithium est composé de deux raies, l’une rouge, l’autre orangé. Celui du strontium contient plusieurs raies rouges , deux raies orangées , une raie bleue ; le spectre du potassium donne une raie rouge et une raie violette ; celui du baryum, plusieurs raies vertes et jaunes. D’autres spectres sont plus compliqués, et c’est la résultante des diverses raies brillantes qui les composent qui détermine la coloration composée de la flamme où leur vapeur devient incandescente : le fer qui donne des radiations très-nombreuses dans toute l’étendue du spectre lumineux, produit une coloration blanche, comme si, pour ainsi dire, sa radiation était continue.
§ 3. — Couleurs des corps opaques. Théorie de Newton. — Couleurs des corps mats ou rugueux.
Ce que nous nommons couleur naturelle d’un corps, c’est la couleur dont il nous apparaît, quand il est éclairé par une lumière blanche très-pure, celle des rayons solaires par exemple.
Le corps est-il apte à réfléchir dans une égale proportion toutes les couleurs de la lumière blanche, il est blanc lui-même, et d’un blanc d’autant
plus éclatant que cette proportion est plus grande. A mesure, au contraire, que cette proportion diminue, la couleur blanche diminue d’intensité, devient grisâtre, de plus en plus foncée, et enfin atteint le noir, quand l’absorption de tous les rayons colorés du spectre est aussi complète que possible. Les corps noirs sont donc ceux dont la constitution moléculaire est telle, que tous les rayons de la lumière blanche sont absorbés par leur surface, tandis que les corps blancs sont ceux qui les réfléchissent tous.
Si la surface du corps a la propriété d’absorber tous les rayons colorés du spectre, une exceptée, le rouge je suppose, le corps nous semble rouge, parce qu’il ne réfléchit vers notre œil que les rayons rouges du spectre. Si elle n’absorbe qu’une portion plus restreinte des rayons colorés, la couleur du corps sera celle qui provient du mélange des rayons non absorbés, et c’est là ce qui explique le nombre considérable des couleurs et des nuances des corps, nuances et couleurs beaucoup plus variées que celles dont le spectre lui-même est composé. Ainsi les corps colorés sont ceux qui, réfléchissant certains rayons, absorbent les autres. Si cette explication est vraie, elle est susceptible de diverses vérifications expérimentales.
Prenons un corps blanc, et faisons en sorte qu’il ne reçoive que les rayons jaunes du spectre : cela est aisé, en plaçant le corps dans la chambre obscure, et en ne laissant arriver que les rayons jaunes du spectre obtenu par un prisme. Le corps paraîtra jaune; il serait rouge, vert, bleu, etc., s’il n’était éclairé que par les rayons rouges ou verts, ou bleus.
Au contraire, un corps noir restera noir, quelle que soit la couleur dont il est éclairé. Enfin, un corps rouge paraîtra d’un rouge intense, si on l’éclaire avec la lumière provenant des rayons rouges du spectre, tandis qu’il paraît noir, si on l’expose aux rayons des autres couleurs.
L’expérience confirme tous ces résultats. On observe cependant que les corps colorés prennent la teinte des rayons qui les éclairent, alors même que ces rayons n’ont pas la couleur de ces corps ; mais cette teinte est d’autant plus vive qu’il y a une plus grande analogie entre leur couleur propre et celle des rayons dont on les éclaire. Ainsi, « le verinillon placé dans le rouge paraît du rouge le plus éclatant. Dans l’orangé et le jaune, il semble orangé et jaune, mais son éclat est moindre. Les rayons verts lui donnent aussi leur couleur, mais, à cause de la grande aptitude du rouge à réfléchir la lumière verte, il paraît sombre et terne ; il le devient davantage encore dans le bleu, et dans l’indigo et le violet, il est presque entièrement noir. D’un autre côté, un morceau de papier bleu foncé ou bleu de Prusse prend un éclat extraordinaire, quand on l’expose aux rayons indigos. Dans le vert, il devient vert, mais avec un moindre éclat; dans le rouge, il paraît presque noir. » (Herschel.) Il faut donc comprendre la théorie de Newton dans ce sens que les surfaces des corps colorés sont en général aptes à réfléchir les rayons d’une certaine couleur en quantité beaucoup plus grande que ceux des autres rayons; et c’est là ce qui leur donne leur couleur prédominante. Ces surfaces n’absorbent pas entièrement néanmoins les autres rayons, et c’est là ce qui les
empêche d’être complètement noirs, quand on les éclaire avec une lumière dont la couleur est différente de leur couleur propre.
La coloration des corps opaques paraît due principalement aux rayons réfléchis diffusément, non j aux rayons réfléchis spéculairement.
Les corps à surface polie, en effet, sont pour ainsi dire incolores, ou plutôt ne semblent colorés que | des teintes des objets dont ils réfléchissent les images. Néanmoins, si parfait que soit le poli d’un miroir, il altère les couleurs des images, qui paraissent jaunies dans les miroirs à surface argentée ou dorée, rougis dans les miroirs à surface cuivrée. La teinte propre à un miroir est quelquefois difficile à constater par une réflexion simple ; mais en disposant deux lames parallèles à une faible distance, les I rayons qui arrivent à l’œil après des réflexions multipliées ont une coloration prononcée.
Les couleurs des corps sont rarement identiques avec celles dont le spectre solaire est formé : la plupart sont composées, comme on s’en assure du reste, en les soumettant isolément à l’analyse du prisme. Cette analyse donne un spectre formé des diverses couleurs simples dont le mélange produit la couleur particulière observée. Il suffit de regarder un objet coloré, une fleur, un morceau d’étoffe, à travers un prisme, pour voir que les bords de l’image parallèle à l’arête du prisme sont irisés.
Si, au lieu d’éclairer un corps coloré à l’aide de la lumière blanche du Soleil, ou de l’une ou de l’autre des couleurs simples dont cette lumière est formée, on l’éclaire en employant d’autres sources lumineuses, telles que la lumière d’une lampe ou
certaines llammes artificielles, sa couleur se trouve altérée. Ainsi tout le monde sait que le vert paraît bleu le soir à la lumière d’une lampe ou d’une bougie. Cela tient à ce que cette lumière renferme moins de rayons jaunes que la lumière du jour : or, le vert étant une couleur qu’on obtient par le mélange du jaune et du bleu, si le jaune fait défaut ou manque en partie, la nuance résultante tire plus ou moins sur le bleu. Cette dernière remarque nous conduit à parler des couleurs qu’on obtient par le mélange des couleurs simples. Mais, auparavant, terminons ce que nous voulions dire de la théorie de Newton sur les couleurs des corps non lumineux par euxmêmes.
Cherchant à pénétrer plus profondément dans les causes du phénomène, Newton suppose que la lumière incidente est décomposée à la surface. Une partie est absorbée, éteinte dans les corps opaques, et transmise dans les corps transparents. L’autre partie est réfléchie par les molécules superficielles, à une faible profondeur dans les corps opaques, et à des profondeurs quelconques dans les corps transparents. C’est ce qui explique pourquoi, dans ces derniers, la couleur de la lumière transmisfe est en • général différente de celle de la lumière réfléchie. Nous avons vu, par exemple, que l’or réduit en feuilles extrêmement minces laisse passer une lumière d’un bleu verdâtre ; sa couleur réfléchie est jaune ou jaune rougeâtre. « Halley étant descendu sous l’eau à une profondeur de plusieurs brasses dans une cloche à plongeur, vit de couleur cramoisie le dessus de sa main, sur laquelle tombaient les rayons solaires, passant par une ouverture vitrée,
tandis que le dessous illuminé par la lumière que !| réfléchissaient les parties profondes de l’eau paraisj sait vert; d’où Newton conclut que l’eau laisse passer les rayons rouges et réfléchit les rayons violets et bleus. » (Daguin.)
Quelle est la modification subie par la lumière j réfléchie diffusément? Comment la structure des corps agit-elle sur les différents rayons colorés, pour renvoyer les uns et éteindre les autres? Est-ce la forme, la densité, le pouvoir réfringent des molé- , cules, ou bien sont-ce ces éléments réunis qui donnent lieu au phénomène des colorations diverses? Ce sont là des questions excessivement délicates, auxquelles on ne peut encore répondre avec certitude dans l’état actuel de la science.
g 4. — Classification des couleurs.
La lumière blanche du Soleil, décomposée par le prisme, donne lieu à une série de couleurs qui correspondent, nous l’avons vu, à des degrés différents de réfrangibilité. Ces couleurs sont, pour ainsi dire, en nombre infini, puisqu’on passe d’une extrémité à l’autre du spectre par des nuances insensibles; mais il est d’usage de distinguer sept couleurs principales dont les noms, pris dans leur ordre naturel, forment le mauvais vers alexandrin que voici :
violet j indigo, bleu , vert, jaune, orangé , rouge.
Quelques physiciens, se fondant sur la possibilité de reproduire certaines d’entre elles par le mélange des autres, d’obtenir, par exemple, du vert par la
juxtaposition du jaune et du bleu, du violet par celle du bleu et du rouge, etc., ont cherché à démontrer que le spectre n’est formé que de trois couleurs élémentaires. D’après Brewster, ces couleurs seraient le rouge, le jaune et le bleu ; d’après Young, le rouge, le vert et le violet. Les proportions dans lesquelles ces couleurs se mélangeraient dans les diverses parties du spectre, rendraient raison de la variété des nuances dont il est composé.
Aujourd’hui, on rejette ces dernières théories, les expériences sur lesquelles leurs auteurs les appuyaient ayant été démontrées inexactes. Toutes les couleurs du spectre sont donc des couleurs simples dont le nombre, je le répète, peut être considéré comme illimité, bien que dans la pratique on le réduise à sept couleurs principales.
Le blanc n’est pas une couleur simple; c’est, au contraire, la plus complexe de toutes les couleurs composées. Le noir n’est pas une couleur; c’est l’absence complète de toute lumière. Quant aux couleurs composées, telles que nous les présentent les corps naturels, elles sont dues à des mélanges, en proportions variées, de toutes les couleurs élémentaires.
Une expérience bien simple démontre que le concours de tous les rayons du spectre est nécessaire pour produire le blanc parfait. Elle consiste à intercepter une partie quelconque du spectre, avant qu’il ne tombe sur la lentille qui sert à la recomposition de la lumière, ce Ainsi, quand on intercepte le violet, le blanc prend une teinte jaune; si l’on supprime ensuite successivement le bleu, le vert, ce jaune devient de plus en plus rouge, et passe par
l’orangé au rouge écarlate et au rouge ponceau. Si l’on commence par supprimer l’extrémité rouge du spectre, on fera passer le blanc au vert pâle, puis au vert éclatant, au bleu verdâtre, au bleu et enfin au violet, en interceptant successivement les rayons les moins réfrangibles. Si c’est le milieu du spectre qui est intercepté, la concentration du reste des rayons produira diverses nuances de pourpre, de cramoisi, etc., suivant la partie qu’on aura supprimée. On peut, en interceptant certains rayons, obtenir telle couleur que l’on voudra, et il n’y a point de nuances dans la nature que l’on 11e puisse imiter ainsi parfaitement, avec un éclat et une richesse que les couleurs artificielles ne peuvent jamais atteindre. » (J. Herschel, Traité de la lumière.)
Le nombre des couleurs composées, obtenues par le mélange des couleurs simples ou des divers rayons colorés du spectre, s’accroît ainsi d’une façon pour ainsi dire indéfinie. Mais nous allons voir bientôt qu’il est possible de l’augmenter encore, soit par l’addition d’une certaine quantité de lumière blanche, soit par le mélange du noir en proportion variable.
Deux couleurs qui, par leur mélange, produisent du blanc sont ce qu’on nomme des couleurs complémentaires.
Il y a un moyen assez simple de déterminer les groupes de couleurs qui jouissent de cette propriété : c’est d’intercepter au sortir de la lentille qne partie du faisceau convergent qui allait former au foyer de la lumière blanche. Cette portion reçue par un second prisme sera déviée, et donnera une couleur qui sera évidemment complémentaire de la couleur
produite au foyer de la lentille, puisque, avant leur séparation, elles formaient du Blanc.
Helmholtz a reconnu, par un procédé différent qui consiste à recevoir deux couleurs du spectre à travers les fentes d’un écran et à les concentrer à l’aide d’une lentille, qu’il y a un nombre indéfini de groupes de deux couleurs susceptibles de former, par leur mélange, du blanc parfait. Voici quelquesuns des résultats obtenus par ce physicien :
Couleurs complémentaires.
Intensités des deux couleurs.
Violet — jaune verdâtre . .
Indigo — jaune
Bleu — orangé
Bleu verdâtre — rouge . . .
Les nombres qui suivent les groupes mesurent les intensités relatives de chacune des couleurs et correspondent à une lumière vive : ils varient quand la lumière incidente varie elle-même d’intensité.
Helmholtz donne un moyen extrêmement simple pour étudier le résultat du mélange de deux couleurs. Sur une table noire, on pose deux disques colorés, l’un de la première, l’autre de la seconde couleur. Puis on place verticalement entre les deux une glace sans tain. L’un des disques est vu directement; l’autre s’aperçoit au travers de la lame transparente. En outre, le premier est vu une seconde fois par réflexion. Si on le place alors de telle façon, que son image semble superposée au disque vu à travers la glace, les deux couleurs se trouveront naturellement mélangées, et l’on jugera aisément de la nuance produite par leur composition. C’est ainsi que deux disques colorés, l’un par le jaune de chrome, l’autre par le bleu d’azur de cobalt,
donnent du blanc pur, ce qui prouve que ces cou- I leurs sont complémentaires.
En résumé, une couleur simple ou composée a toujours sa couleur complémentaire : de plus, elle en a une infinité, car si, à la couleur complémentaire, on ajoute des proportions variables de lumière blanche, le résultat ne peut être que du blanc. Mais j il ne faut appliquer cette règle qu’aux couleurs franches, c’est-à-dire à celles qui ne sont pas altéi rées par une proportion quelconque de noir : en ce | cas, au lieu d’un blanc parfait, on n’obtiendrait qu’un gris plus ou moins foncé.
Enfin, le mélange des couleurs complémentaires ne produit du blanc que s’il n’est pas matériel ; si l’on se sert de couleurs matérielles délayées d’une façon quelconque, ou même à l’état pulvérulent, le mélange ne donnera qu’un gris plus ou moins foncé.
Si les couleurs, tant simples que composées, sont en nombre indéfini, si le mélange en proportions diverses de blanc ou de noir en multiplie encore le nombre, il n’en est pas moins vrai que l’œil n’en peut apprécier distinctement qu’une quantité limitée. Toutefois, s’il était possible de réunir dans une même échelle toutes les nuances de couleurs que nous offre la nature et que nous pouvons distinguer les unes des autres, nous serions étonnés de la richesse et de la magnificence de cette palette : les feuilles et les fleurs dans les plantes, les pelages des animaux , les brillantes couleurs dont sont peintes les plumes des oiseaux, les ailes des papillons et des autres insectes, les nuances des divers minéraux, des coquillages fourniraient les éléments
de la série innombrable des couleurs naturelles, et permettraient de passer d’une nuance à la suivante par gradations insensibles. On aurait ainsi une classification des couleurs tirée des objets naturels.
Les couleurs employées dans les arts sont probablement beaucoup plus restreintes : on peut se faire néanmoins une idée de leur nombre par ce fait que les Romains se servaient, dit-on, dans leurs mosaïques de plus de 30 000 teintes. Mais ce nombre même, précisément parce qu’il est considérable, a fait sentir le besoin d’üne classification raisonnée des couleurs et de leurs nuances, qui permette de les définir, en rapportant l’une quelconque d’entre elles à un type fixe déterminé une fois pour toutes. Tout le monde sait que, dans l’industrie et dans les arts, la nomenclature des couleurs est fort arbitraire ou, du moins, qu’elle varie d’un art ou d’une industrie à l’autre : les noms sont empruntés à des objets naturels, minéraux, fleurs, fruits, animaux, mais il n’y a entre eux aucun lien de gradation. C’est pour obvier aux inconvénients qui résultent de cette confusion qu’un savant, célèbre par ses travaux chimiques et par ses études des couleurs, M. Chevreul, a proposé une classification des couleurs et de leurs nuances, dont nous allons indiquer les principes et la base.
Selon M. Chevreul, une matière colorée par l’une quelconque des couleurs du spectre, ne peut être modifiée que de quatre manières différentes :
1° Par du blanc qui, en l’éclaircissant, en affaiblit l’intensité ;
2° Par du noir qui, en l’assombrissant, en diminue l’intensité spécifique ;
3° Par une certaine couleur qui en change la propriété spécifique sans la ternir ;
4° Enfin, par une certaine couleur qui en change la propriété spécifique en la ternissant, de sorte que si l’effet est porté au maximum, il en résulte du noir, ou du gris normal représenté par du noir mêlé de blanc dans une certaine proportion.
Pour exprimer toutes ces modifications, M. Chevreul emploie les expressions suivantes, qui, une fois définies, ne peuvent plus prêter à l’équivoque :
Il appelle tons d’une couleur les différents degrés d’intensité dont cette couleur est susceptible, suivant que la matière qui la présente est pure ou simplement mélangée de blanc ou de noir; gamme, l’ensemble des tons d’une même couleur; nuances d’une couleur les modifications qu’elle éprouve par l’addition d’une autre couleur qui la change sans la ternir; enfin, gamme rabattue, la gamme dont les tons clairs comme les tons foncés sont ternis par du noir.
Voici maintenant comment il a procédé pour obtenir une échelle, suffisamment étendue, des couleurs principales, de leurs tons et de leurs nuances.
Ayant divisé un cercle en 72 secteurs égaux, il plaça à égale distance trois échantillons de laine teinte, l’un rouge, l’autre jaune, le troisième bleu, aussi francs, aussi purs que possible et de même intensité. Puis, entre ces trois secteurs et à égale distance de chacun d’eux, il mit de l’orangé entre le rouge et le jaune, du vert entre ce dernier et le bleu, du violet entre le bleu et le rouge. En procédant de la même manière par des intercalations successives de couleurs de nuances intermédiaires,
il obtint enfin ce qu’il nomme le cercle chromatique des couleurs franches, reproduisant en quelque façon le spectre de la lumière solaire.
Ces 72 nuances obtenues, il prit chacune d’elles pour composer une gamme complète formée par l’addition de quantités croissantes de blanc et de noir, de manière à avoir dix tons rabattus, et dix tons de la même couleur éclaircis jusqu’au blanc. Chaque gamme comprend ainsi, du blanc pur au noir pur qui en sont les extrémités, 20 tons différents, dont la couleur franche est le dixième, à partir du blanc.
De cette première combinaison, il résulte déjà 1440 tons différents, tous déduits du cercle chromatique des couleurs franches ; mais en rabattant successivement les 72 tons de ce cercle par l’addition de 1, 2, 3, etc... dixièmes de noir, on forme neuf cercles des couleurs rabattues, et chacun des 72 tons qu’ils comprennent devenant à son tour le type d’une gamme de 20 tons nouveaux procédant du blanc au noir, il en résulte, pour la série totale, une échelle de 14 400 tons, auxquels il faut ajouter encore les 20 tons du gris normal, ce qui fait, en définitive, 14 420 tons différents.
Il est évident qu’une échelle aussi étendue doit suffire pour la plupart des applications scientifiques et industrielles, et que, la plupart du temps, elle dépassera les besoins des artistes. Malheureusement, la reproduction matérielle rigoureusement exacte de toutes ces couleurs est d’une grande difficulté, et il n’est pas moins difficile de conserver les types une fois qu’ils sont obtenus. Il faudrait reproduire la construction chromatique de M. Chevreul
en couleurs inaltérables, par exemple en tableaux émaillés sur porcelaine : les recherches scientifiques ne seraient pas moins intéressées que les arts à posséder des types fixes, auxquels les couleurs des objets naturels, si souvent altérées par le temps, seraient rapportées à l’aide de numéros d’ordre, et de la sorte faciles à reproduire.
§ 5. — Couleurs des corps transparents ou translucides. — Dichroïsme.
Les corps ou milieux qui sont doués au plus haut degré de la transparence, comme l’air, l’eau, le verre, ne possèdent pas cette propriété d’une façon absolue. Une partie plus ou moins considérable de la lumière qui les traverse est absorbée, et c’est ce qu’il est aisé de constater, quand on accroît suffisamment l’épaisseur de ces milieux. Quand la lumière qui pénètre dans un milieu transparent est la lumière blanche, et qu’après son passage, elle est restée blanche, on dit que le milieu est incolore ; on explique ce phénomène d’une manière très-simple, en admettant, ou bien qu’il n’y a eu absorption d’aucun des rayons colorés qui composent la lumière blanche, ou bien, si cette absorption a eu lieu, qu’elle a été la même pour tous les rayons. L’air, un certain nombre d’autres gaz simples ou composés, la vapeur d’eau sont des milieux transparents incolores ; il en est de même, mais pour des épaisseurs beaucoup moindres, de l’eau, du verre et de certains cristaux. En réalité, cette propriété n’est pas plus absolue que la transparence : la lumière trans-
mise par des couches d’air suffisamment épaisses est nuancée de diverses couleurs qui varient du bleu plus ou moins intense, au bleu verdâtre, au jaune, au rouge. Ces dernières teintes sont particulières aux couches les plus basses de l’atmosphère, vues un peu avant ou un peu après le coucher du soleil. L’eau prend également une teinte qui dépend de sa pureté et de sa profondeur, dans les rivières, les lacs et la mer. Enfin tout le monde sait que le verre qui, sous une très-faible épaisseur, semble le plus incolore, se teinte de nuances qui dépendent de sa composition, quand la lumière blanche est transmise au travers de lames d’une épaisseur plus grande.
Cette coloration des milieux transparents s’observe de même et d’une façon plus prononcée dans les corps ou milieux qui sont simplement translucides.
De même qu’on explique les couleurs des corps opaques par l’absorption inégale des rayons diffusés de réfrangibilités diverses, on rend compte de la coloration des corps transparents par l’absorption inégale des rayons transmis. Dans le premier cas, la lumière qui rend les corps visibles et que nous supposons blanche est décomposée par réflexion diffuse ; dans le second cas, elle est décomposée par transmission. En s’exprimant ainsi d’ailleurs, on ne fait que constater un fait, une propriété évidente des corps, sans rien préjuger de la nature intime du phénomène ; la cause véritable de cette décomposition qui* dépend sans doute de l’arrangement moléculaire, de la composition physique et chimique des corps est encore inconnue, ou du moins n’a donné lieu qu’à des hypothèses entre lesquelles se partagent encore les physiciens.
Des lames de verres de couleur posées sur un fond noir sont presque invisibles ; il en est de même des liquides transparents colorés renfermés dans des vases dont les parois sont noircies. C’est donc la lumière transmise, faon la lumière réfléchie qui nous fait voir ces corps. Ainsi un verre rouge est celui qui, laissant passer les rayons rouges, absorbe ou éteint tous les autres rayons du spectre de la lumière blanche; qui, du moins, absorbe ces rayons dans une proportion beaucoup plus considérable que les rayons rouges. Des verres, des liquides jaunes, verts, bleus, violets sont ceux qui ne laissent passer que les rayons jaunes, verts, bleus, violets; et qui absorbent les autres, soit en totalité, ce qui arrive rarement, soit du moins en assez forte proportion pour que les rayons qui passent composent la teinte indiquée par ces couleurs. La réflexion spéculaire, sur leurs surfaces polies, d’un objet blanc donne une image blanche, tandis que l’image de l’objet vu par transmission est colorée de la même teinte que le milieu.
Une expérience très -simple montre l’inégalité d’absorption des rayons de réfrangibilités diverses par un même milieu coloré. Qu’on prenne, par exemple, une lame de verre rouge, et qu’on l’interpose sur le passage d’un faisceau de lumière solaire, avant ou après sa décomposition par le prisme : le spectre obtenu ne renferme plus que la partie la moins réfrangible et se réduit au rouge, si la teinte du verre coloré est bien homogène. Avec un verre bleu de cobalt d’une certaine épaisseur, le spectre est réduit au violet, et, à l’autre extrémité, à une mince bande de rouge extrême : si le verre a été
lui-même taillé en forme de prisme ou de biseau aigu, et qu’on examine le spectre solaire en interposant des parties de plus en plus épaisses du verre de cobalt entre le spectre et l’œil, on verra que l’absorption des rayons intermédiaires entre le violet et le rouge extrême va en croissant avec l’épaisseur. A partir d’un millimètre, c’est le milieu du rouge qui est éteint le premier ; puis à des épaisseurs croissantes disparaissent successivement le rouge orangé, le jaune, le vert et enfin le bleu.
Le biseau de verre de cobalt, doublé d’un prisme de verre blanc qui forme avec lui une lame à faces parallèles, paraît bleu en effet en se fonçant de plus en plus, depuis sa partie la plus mince jusqu’à une certaine épaisseur; après quoi, le rouge prédominant, le verre paraît rouge lui-même, changeant ainsi de nuance en même temps que varie la proportion des rayons absorbés. Cette teinte rouge provient évidemment des rayons rouges extrêmes, plus vifs que les rayons violets.
Ce phénomène singulier de changement de couleur est ce que les physiciens nomment dichroïsme , ou plus généralement polychroïsme, attendu qu’en variant les épaisseurs de certaines substances transparentes, on obtient des teintes ou couleurs multiples. Le plus souvent, la nuance de la couleur change seule avec l’épaisseur. Ainsi les verres rouges deviennent plus foncés et leur couleur plus pure. Les verres verts, des dissolutions de sels de cuivre ou de nickel, qui absorbent principalement les rayons des couleurs extrêmes, le rouge et le violet, ont une teinte verte d’autant plus prononcée que leur épaisseur est plus grande. Le perchlorure de fer , le
chlorure d’or, T infusion de safran, le vin de porto qui absorbent les rayons les plus réfrangibles et laissent à peu près également passer les rayons rouges et les rayons jaunes, paraissent jaunes sous une faible épaisseur, puis brunissent si cette épaisseur augmente et enfin arrivent au rouge. Citons quelques substances dichroïques : les solutions de chlorure de chrome, de manganate de potasse, l’eau céleste ou solution saturée de sulfate de cuivre dans le carbonate d’ammoniaque, qui paraissent, les premières vertes, puis rouges, la dernière bleue quand elle est en lames minces, et violette, quand l’épaisseur atteint dix à douze centimètres.
Deux liquides, l’un rouge, et l’autre vert ou bleu, forment quand ils sont mélangés un milieu dichroïque, pourvu que leur mélange ne donne pas lieu à une combinaison chimique.
Un verre bleu de cobalt, comme nous venons de le voir, paraît rouge parce qu’il absorbe tous les rayons jaunes, verts et bleus de la partie moyenne du spectre. Au contraire, une plaque mince de sulfate de cuivre absorbe les rayons extrêmes, violets et rouges. Que doit-il donc se passer, si l’on superpose deux lames de ces substances ? En ce cas, l’absorption aura lieu pour les rayons du spectre de toutes les couleurs. Et, en effet, l’ensemble des deux lames forme un milieu opaque.
Brewster a reconnu que la chaleur modifie les propriétés absorbantes d’un milieu coloré : tantôt elle la diminue, tantôt elle l’augmente : « Ayant, ditil, chauffé au rouge un verre pourpre qui absorbait la plus grande partie du vert, le jaune et le rouge intérieur ou le plus réfrangible, je l’exposai à une
forte lumière ; lorsque sa chaleur rouge fut passée, j’observai que la transparence du verre était augmentée et qu’il transmettait librement le rouge intérieur, le vert et le jaune, qu’auparavant il absorbait en grande partie. Cependant cet effet disparut graduellement, et lorsque le verre fut complètement froid, il reprit sa première force d’absorption. Lorsqu’on chauffait de la même manière un morceau de verre vert-jaunâtre, il perdait presque entièrement sa transparence. En reprenant sa couleur verte, il passait par diverses nuances de vert-olive, mais devenu froid, il était moins vert qu’avant l’expérience. Une plaque de verre rouge-sombre, qui donnait une image rouge homogène de la chandelle, devenait très-opaque lorsqu’on la chauffait, et transmettait à peine la lumière de la chandelle, lorsque sa chaleur rouge était passée. Cependant cette plaque recouvrait sa transparence à un certain degré, mais froide, elle était plus opaque que les morceaux dont elle provenait. »
Tous les faits que nous venons de décrire se rapportent aux milieux colorés transparents. Les milieux simplement translucides offrent des phénomènes analogues : seulement, ils sont à la fois visibles par transmission et par réflexion ; de sorte que leur couleur est visible, alors même qu’on les place en avant d’un fond noir. Un liquide parfaitement limpide, comme une solution de chromate de potasse, perd sa transparence et devient translucide si l’on y projette un peu de sulfate de baryte, mais il conserve sa teinte jaune qui se voit alors aussi bien par réflexion que par transmission.
Ce sont sans doute de très-petites particules en
suspension dans l’eau qui lui donnent diverses teintes, bleues, jaunes, rougeâtres, selon la nature des particules. Mais il ne faut confondre cette cause de coloration, ni avec la teinte propre au liquide luimême, ni avec celle qu’il prend en transmettant par réflexion la couleur du fond sur lequel il repose.
Il y a des gaz qui ont une coloration particulière : telle est la vapeur d’iode, dont la magnifique teinte violette a donné son nom au métalloïde ; l’acide azotique émet des vapeurs blanches à l’air, et l’acide hypoazotique, d’épaisses vapeurs rougeâtres. Enfin le chlore tire également son nom de la teinte jaune verdâtre de ce gaz.
L’air, qui est comme on sait, un mélange de deux gaz, l’oxygène et l’azote, renfermant en outre une certaine proportion de gaz acide carbonique et le plus souvent de la vapeur d’eau, a une couleur bleue que tout le monde connaît et qui se modifie , se fonce ou s’éclaircit, selon les circonstances atmosphériques. Est-ce une couleur propre au mélange gazeux lui-même qui absorberait les rayons bleus de la lumière blanche du soleil, ne transmettant que les rayons rouges ; de sorte que la couleur bleue serait vue par réflexion soit sur les molécules de l’air lui-même, soit sur celles de la vapeur d’eau en suspension? Ce sont là des questions encore non résolues, ou du moins dont les solutions différentes partagent encore aujourd’hui les physiciens. Entrons, sur ce point, dans quelques détails.
l 6. — Couleur bleue de l’atmosphère.
C’est, comme nous venons de le dire, une question bien controversée depuis Léonard de Vinci, qui croyait, comme Goethe plus tard, « que le bleu d’un ciel sans nuages était dû au passage de la lumière blanche à travers l’atmosphère contenant des particules finement divisées. Newton expliquait la couleur bleue du ciel par l’existence, dans l’atmosphère, de vésicules d’eau creuses et très-petites, sur lesquelles comme sur une bulle de savon, les couleurs deviennent perceptibles ; selon que l’épaisseur des parois de ces vésicules augmentait, la couleur devait passer du bleu au jaune, à l’orangé et au rouge, et ainsi par des réflexions très-fréquentes, on pouvait expliquer les différentes teintes, depuis le bleu du ciel jusqu’au rouge du coucher du soleil. Clausius, se basant sur cette théorie, a calculé les intensités relatives de la lumière directe du soleil et de la lumière diffuse du ciel, pour les différentes hauteurs du soleil.
« Quelques physiciens, dit M. Roscoë, ont affirmé que l’air lui-même a une couleur bleue, tandis que d’autres ont avancé que si l’air prend une teinte bleue sous l’influence de la lumière réfléchie , il doit paraître rouge par la lumière transmise *
« D’autres enfin, pour éviter la difficulté d’expliquer la grande variété des teintes au coucher du soleil, ont avancé que ces teintes sont une illusion optique ou qu’elles sont causées par la présence de nuages qui reçoivent et répètent la couleur 1
« Plusieurs physiciens ont suggéré que l’atmosphère étant remplie de petites particules de matières solides flottantes, elle agit comme un milieu opalescent et ne transmet que de la lumière rouge; mais c’est à Brücke que nous devons un exposé complet et un examen approfondi de cette théorie. Forbes explique le phénomène d’une manière toute différente; car, en observant que dans certaines circonstances, la vapeur aqueuse ou plutôt l’eau en particules très-divisées peut absorber les rayons bleus, et que le soleil paraît rouge, quand on le voit à travers une partie d’un jet de vapeur, il attribue la teinte rouge que revêt le ciel au moment du coucher du soleil uniquement à la présence de l’eau dans cet état particulier de division. »
Après avoir ainsi fait l’historique de la question, le savant anglais que nous citons décrit les observations et expériences sur lesquelles repose sa propre opinion. Selon lui, l’atmosphère exerce une absorption d’une nature particulière sur les rayons d’une haute réfrangibilité, c’est-à-dire sur les rayons du spectre qui ont une grande activité chimique ; de nombreuses séries d’observations lui ayant montré que la lumière diffuse du ciel a une activité chimique proportionnellement beaucoup plus forte que la lumière directe du soleil, l’ont amené à considérer cette absorption, à laquelle il donne le nom d 'opalescence, comme ayant pour cause la présence dans l’atmosphère d’une multitude de particules finement divisées qui réfléchissent les rayons bleus et ne transmettent que les rayons rouges* Que sont ces particules? les sporules qui causent la fermentation et la putréfaction, les molécules
minérales, comme le sodium dont l’analyse spectrale accuse la présence presque constante dans l’air, peut-être aussi la poussière météorique extraterrestre que certains physiciens prétendent traverser en tout temps notre atmosphère, enfin probablement aussi les fines particules aqueuses dont cette atmosphère est remplie. Roscoë compare l’opalescence de l’atmosphère à celle des liquides qui renferment de la matière très ténue, par exemple de l’eau contenant du soufre finement divisé, ou à celle du verre dans la masse duquel sont disséminées des particules de phosphate de calcium ou de trioxyde d’arsenic. « Si l’on fait passer, dit-il, la lumière blanche d’une lampe électrique à travers un tube de trois pieds de long, fermé à chaque extrémité par des plaques de verre et rempli d’un liquide à peine opalescent, tous les rayons bleus, verts et jaunes sont interceptés, et le rayon sortant est rouge foncé. Nous avons là un coucher de soleil artificiel. Le soufre finement divisé réfléchit la lumière bleue et transmet la lumière rouge. Si le soufre opalescent diminue d’un tiers la lumière visible, il intercepte entièrement les rayons chimiques. Le verre opale paraît blanc ou blanc bleuâtre par la lumière réfléchie et rouge par la lumière transmise ».
Enfin, selon la grosseur des particules réfléchissantes, la teinte peut varier du rouge foncé au jaune et même au bleu. Ainsi s’expliqueront les nuances si variées des crépuscules et des aurores.
Un autre physicien anglais, Tyndall est arrivé à des conclusions à peu près semblables à celles de Roscoë. Mais il a cherché à pénétrer plus profondé-
ment dans la nature intime du phénomène : nous ne pouvons ici rapporter toutes ses expériences, mais voici une page du savant physicien où se trouve ingénieusement interprétée la cause de la coloration bleue du ciel :
« En réalité l’agent , quel qu’il soit , qui nous envoie la lumière du ciel exerce une action dichroïque. La lumière réfléchie est bleue ; la lumière transmise est orange ou rouge. Il y a donc là une différence marquée entre la substance du ciel et celle d’un nuage ordinaire, lequel n’exerce aucune action dichroïque de ce genre. En combinant les forces de l’imagination et de la raison, nous pouvons pénétrer ce mystère aussi. Le nuage ne tient pas compte de la grandeur des ondulations de l’éther, mais les réfléchit toutes également; il ne choisit pas. Or ceci peut provenir de ce que les parcelles du nuage sont si grandes par rapport aux ondes de l’éther, qu’elles les réfléchissenttoutes indifféremment. . . . Supposons que les parcelles réfléchissantes, au lieu d’être très grandes, soient très petites par rapport aux ondes. Dans ce cas, ce n’est plus l’onde tout entière qui est arrêtée et renvoyée en grande partie, une petite portion seulement est brisée et réfléchie. La grande masse de l’onde passe par-dessus cette petite parcelle sans éprouver de réflexion. Jetons donc par la pensée dans notre atmosphère une poignée de ces petites parcelles étrangères et chargeons notre imagination de suivre leur action sur les ondes solaires. Des ondes de toute grandeur se heurtent contre ces parcelles, et l’on voit à chaque choc une partie de l’onde frappée se détacher par réflexion. » Tyndall compare alors les ondes rouges aux vagues de FO- IS
céan et les ondes bleues aux simples rides de l’eau, et montre que les particules de l’atmosphère doivent réfléchir en plus grande proportion les plus petites ondes, de sorte que le bleu sera la couleur dominante de la lumière réfléchie.
« Occupons-nous maintenant, continue-t-il, de la lumière qui passe entre les parcelles sans être dispersée. Que devient-elle en définitive? Par ses chocs successifs avec les parcelles, la lumière blanche perd de plus en plus la proportion de bleu qu’elle doit contenir. On prévoit facilement ce qui va en résulter. La lumière transmise à de petites distances doit paraître jaunâtre. Mais à mesure que le soleil descend vers l’horizon, l’épaisseur de l’atmosphère traversée augmente, et avec elle le nombre des parcelles qui dispersent la lumière. Elles lui font perdre successivement le violet, l’indigo, le bleu, et troublent même les proportions du vert. La lumière transmise dans ces circonstances, doit passer du jaune à l’orangé, puis au rouge. C’est là exactement ce que nous présente la nature. Ainsi, tandis que la lumière réfléchie nous donne à midi l’azur foncé du ciel des Alpes, la lumière transmise nous donne au soleil couchant le rouge chaud des neiges des Alpes. Assurément, les phénomènes se passent comme si notre atmosphère était un milieu rendu légèrement trouble par des parcelles étrangères d’une extrême ténuité, qui y seraient maintenues mécaniquement en suspension. »
Nous devons mentionner ici les expériences d’un savant français M. A. Dupasquier, qui, dès 1845, constatait l’influence des particules finement divisées sur la coloration bleue des milieux où ces par-
ticules se trouvent en suspension. L’argent, le mercure, le bismuth, l’arsenic, l’antimoine en poudre, .divers composés métalliques , en suspension dans un liquide, lui ont tous montré à divers degrés une teinte bleuâtre, et il se demandait si l’on ne pouvait expliquer de la même manière « certaines colorations bleues que présente la nature, celle des glaciers par exemple, qui pourrait être due à leur état de granulation et celle des lacs qui pourrait peut-être avoir pour cause des particules hétérogènes très subtiles tenues en suspension dans une masse d’eau d’une grande épaisseur. » Ces questions ont été étudiées en effet depuis et résolues, notamment par Tyndall, dans le sens qu’indiquait il y a trente ans, notre compatriote.
L’illumination des milieux transparents a été l’objet de nouvelles études très intéressantes par M. Lallemand ; mais, outre que ces études ne sont pas terminées, leur exposé nous entraînerait à des considérations plus élevées que ne le comporte cette simple description des phénomènes de la Lumière et des couleurs.
£7. — Influence des lumières artificielles sur les couleurs des corps.
Tout le monde sait que les couleurs ne sont pas les mêmes à la lumière du jour, et le soir à la lumière des lampes, des bougies ou du gaz. Gomme on est convenu d’appeler les premières, couleurs naturelles , il en résulte que les lumières ^iffrèâ que la lumière solaire, et notamment les lumières
artificielles altèrent plus ou moins les couleurs. Telle étoffe qui paraît bleue le jour semble verte le soir, et inversement, tel vert paraît bleuâtre. Cet effet a une certaine importance pour les toilettes des dames, pour les décorations et les tentures, dans les salons et au théâtre. Ici, nous n’avons à en parler qu’au point de vue de la cause de ces altérations dont l’analyse prismatique des flammes suffit à rendre compte. Nous emprunterons quelques détails et faits curieux à un travail effectué sur ce sujet par un chimiste français M. Nicklès.
Ce savant reconnut que le perchlorure de manganèse combiné avec l’éther forme une substance qui, au grand jour, est d’un beau vert; à la lumière du gaz, elle paraît noire.
Un pigment d’un beau rouge cramoisi, emprunté au troène, colore en bleu certaines dissolutions salines. Telle est du moins la couleur obtenue au jour. Éclairées par le gaz, ces dissolutions bleuies prennent des teintes diverses : rouge, si la dissolution renferme du bicarbonate de chaux ou du chlorure de zinc ; verte, si c’est l’azotate de chaux ou le chlorure de calcium ; elle reste bleue, si c’est du bicarbonate de potasse.
Or ces changements de couleur ne se produisent pas, si au lieu d’éclairer au gaz les dissolutions précédentes, on se sert de la lumière au magnésium. Il en est de même pour la combinaison éthérée du perchlorure de manganèse, laquelle reste verte à la lumière du magnésium comme au jour. Enfin l’éclairage par la lumière électrique laisse aussi sensiblement aux corps les couleurs qu’on leur voit à la lumière du soleil.
A quoi tient cette différence entre la lumière du magnésium ou de l’arc voltaïque, et la lumière donnée par le gaz de houille, l’huile des lampes, la stéarine de nos bougies? Au sodium que ces dernières contiennent toujours, en petite quantité il est vrai, mais en quantité suffisante pour donner aux flammes la teinte jaune qui provient de la raie du spectre sodique. Les expériences ne laissent à cet égard aucun doute : en effet, à la lumière monochromatique du sodium, nous savons que toutes les couleurs du spectre, le jaune excepté, s’éteignent. C’est ce qui explique les effets que décrit M. Nicklès. Ayant éclairé à la lumière sodique des papiers colorés, les uns en vert (manganate de baryte), les autres en orangé (bi-iodure de mercure), d’autres en jaune de chrome, toutes couleurs magnifiques au jour, moins belles déjà à la lampe à gaz, il constata que le vert était devenu noir, tandis que le jaune et l’orangé paraissaient blancs. Des cristaux verts d’acétate de cuivre, des cristaux rouges de nitro-prussiate de soude, d’iodure d’antimoine et d’arsenic, paraissent noirs à la lumière jaune du sodium, qui altère aussi la couleur verte des feuilles, et ne fait guère que changer de ton les bleus, sauf le bleu de troène. Le chlorure de cobalt cristallisé, qui a une couleur rose à la température ordinaire, prend une teinte bleue magnifique quand on le chauffe dans un ballon. Or la flamme du sodium n’altère point cette couleur, alors, comme nous venons de le voir, qu’elle est si défavorable à la plupart des autres couleurs.
La lumière de la lampe sodique donne une teinte cadavérique d’un vert livide, aux mains et à la figure des personnes qu’elle éclaire; leurs lèvres
paraissent d’un bleu violet. <c Ces teintes , dit M. Nicklès, sont évidemment dues au bleu, qui seul a pu résister aux effets d’extinction causés par la flamme de soude. Du reste, ce vert livide est connu de quiconque a vu flamber du punch ou un pudding, car ici, c’est l’alcool salé qui est en jeu.... Heureusement cet effet s’arrête avec la cause qui l’a produit; heureusement aussi, les flammes qui servent à notre éclairage ne sont pas saturées de sodium, autrement nous serions exposés la nuit à voir tout en bleu. Elles ne sont pas saturées de sodium, cependant elles sont suffisamment jaunes pour former du vert avec certains bleus. Voilà pourquoi, sans doute, certaines étoffes bleues paraissent vertes la nuit, et voilà aussi pourquoi, dans une pièce bien éclairée, il peut arriver qu’une robe verte se distingue difficilement d’une robe bleue ; car le vert peut être noirci quelque peu, tandis que le bleu formera du vert avec la lumière jaune de l’éclairage.
Au point de vue des arts, ces expériences ont un certain intérêt. La flamme sodique ayant la propriété d’abolir pour ainsi dire les couleurs, un tableau ne s’y montre que comme un dessin, dont le modelé subsiste, grâce aux demi-teintes. C’est à peu près l’effet que produit la photographie. Mais il nous semble que dans le premier cas, l’absorption n’étant pas proportionnelle pour toutes les couleurs, il doit en résulter une altération des valeurs relatives des tons, comme cela arrive aussi dans les meilleures photographies.