La lumière natale
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PRÉFACE DES ÉDITEURS
La Lumière Natale, dont la première édition, imprimée à Polig-ny à la fin de 1904, a été publiée à Lille, par la revue Le Beffroi, en 1900, porte cette indication de lieu et de date : «Florence, 1908, Paris-Lille, 1904 ».
La période pendant laquelle cet ouvrag-e a été composé semble avoir été la plus exempte de souci de Texistence de Léon Deubel. Alors qu'il accomplissait son service militaire à Nancy (£900-1908), le poète avait fait un petit héritage.
A sa libération, en septembre 1908, il partit pour l'Italie où il se fixa quelques mois à Florence et à Fiesole. « Deux mois durant, a écrit Louis Pergaud dans la préface de Régner, à Venise, Florence, Fiesole, Pise, Deubel coula des jours heureux. L'hiver le ramena en Franche-Comté où il vint habiter avec nous à Durnes. C'était alors un camarade et un ami charmant, un convive plein d'entrain et de bonne humeur... En mai 1904, impossible à fixer, Deubel quitta le Doubs, traversa Paris où il ne s'arrêta que quelques jours et fila sur Lille. »
Le départ de Durnes eut lieu sans doute un peu avant l'époque indiquée par Perg-aud, car, le 3 mai 1904, Deubel
écrivait de Paris à Léon Bocquet : « Je compte habiter Lille quelque temps auprès de mon ami Dehorne. Ici je me meurs du chagrin d'être seul)).
Ce qui l'attirait à Lille, où il était déjà passé à diverses reprises, c'était, oulre la présence d'Armand Dehorne, alors étudiant à la Faculté des Sciences, la sympathie qu'il éprouvait pour le jeune g-roupe littéraire du Beffroi. Il collaborait à cette revue depuis iqoï et y publiait les vers qui devaient être réunis bientôt dans La Lumière Natale,
Il y avait fait paraître notamment ce beau poème qui a pour titre « La Fin d'un jour» . Rosier Allard a raconté qu'après l'avoir lu il ressentit un enthousias,te désir de connaître l'auteur avec lequel il entra en correspondance : « Moins d'ua mois après, dit-il, Deubel m'annonçait son arrivée à Lille et, pour faciliter notre rencontre, m'envoyait une photographie. » Et il trace de lui ce portrait qui donne des indications très justes sur l'extérieur et le caractère du poète : « De taille moyenne, bien découplé, large de poitrine, il portait sur soi les signes de la vigueur physique, exprimée avec quelque violence par la carrure volontaire des maxillaires et la coupe de la barbe et des moustaches, drues et taillées courtes. Le contraste était dans les yeux, d'un bleu pâle comme la faïence de Sarreguemines, d'une douceur grave et cordiale. Le son de sa voix, qu'il avait belle et bien timbrée, ne contribuait pas moins à corriger ce que son abord avait d'un peu rude. A l'époque, il pouvait se croire guéri, ou pour le moins « conva-
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lescent des blessures de vie )). Il était parfois ombrag-eux, mais son accueil, empreint d'une politesse simple et discrète, était charmant. Dès Tabord, je fus charmé (i).»
Léon Bocquet, qui dirigeait le Beffroi et avait sollicité, dès la première heure, la collaboration de Deubel, a parlé également du séjour de celui-ci dans la métropole des Flandres françaises : «Deubel s'amena chez moi, à Lille, un dimanche de juillet, me confia ses projets de vivre près de nous d'une vie de travail, afin de prolonger la durée du pécune déjà considérablement diminué. 31ais les grandes villes de province ont leurs tentations comme la capitale ; les bonnes résolutions de Deubel se résolvaient souvent en gestes contradictoires. Il dormit le jour, s'amusa la nuit : une fois, en joyeuse compagnie, il dépensa follement son dernier avoir. Comme il supportait mal les observations sur sa conduite, il regagna précipitamment Paris » (2).
Le 9 octobre 1904, Deubel, annonçant que son livre est sous presse, écrit à Léon Bocquet : « Huit jours et je vois déjà Lille dans une brume. Comme la province est loin du boulevard! » Ayant dissipé les restes de son héritage, il va, comme quelques année? plus tôt, connaître à Paris des jours de misère. Mais La Lumière Natale est terminée et déjà livrée à l'impri-
(i) Roger AUard, Léon Deubel ou le poète solitaire, la Phalange (numéro du 20 juillet igsS}.
(3^ Lpon Bocquet, L". Dirnier poète maudit, le Beffroi (fascicule io3, juin-juillet août igiS).
meur, et ce livre se sig-nale par une légèreté d'âme qu'on retrouve assez rarement dans ses autres œuvres et qui est due sans doute à la vie facile qu'il avait pu mener pendant cette année 1908-1904 : (f Ce séjour à Lille, a dit encore Roger Allard, bien qu'assombri sur sa fin par des ennuis dont ses amis ne devaient plus tarder à connaître la cause, marque, dans la vie de Léou Deubel, une période heureuse. Il se sentait environné d'amitiés sincères et d'une admiration qui ne Tétait pas moins. Il s'intéressait vivement aux destinées du Beffroi^ alors à l'apog-ée de son influence... Dans l'enquête menée par cette revue pour désigner les dix plus grands' noms de la poésie contemporaine, celui de Deubel fut cité à diverses reprises. Il était en passe d'être notoire. »
Une fois à Paris, Deubel s'occupe de l'impression de son livre, qui lui est livré vers le lo novembre 190^, puis du service et de la mise en vente. Le titre qu'il a choisi, et qui peut paraître énigmatique,il l'explique, plus que sommairement, au bas d'une carte illustrée datée du 16 novembre 190^ : « Pour le critique, La Lumière Natale = celle d'Italie et celle du Nord (Florence et Lille).» Si Ton serre de plus près cette équation, il semble que Deubel ait voulu signifier par là cette atmosphère idéale de ce pays de « nulle part », de « ce pays enchanté que l'on porte en soi-même », patrie d'élection des rêves où l'âme et l'esprit se reposent dans le décor de paysages choisis et de tonalité différente. Et en effet, il paraît, lors de son voyage d'Italie, s'être éveillé à un sentiment de la beauté plus
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ferme, plus conscient que celui qu'il avait connu jusque-là, sans toutefois perdre le g-oût de la nuance et de Timprécision qui lui venait d'ailleurs.
Deubel, sévère pour lui-môme, jugeait La Lumière Natale un ouvrag"e imparfait. Il est vrai qu'il y a plus de profondeur et plus d'éclat dans ceux de ses livres qui ont suivi. Mais ce qui caractérise La Z«m/ère Aa^^/e, c'est une spontanéité d'inspiration, une abondance de lyrisme, une aisance de rythme qu'il devait par la suite discipliner jusqu'à l'excès. Nul n'a aimé, plus que Deubel, à lancer un beau vers, plein et vibrant, et peut-être que chez aucun poète de sa g"énération on ne trouverait un plus g-rand nombre de ces vers merveilleusement frappés qui semblent entraîner avec eux toute une escorte d'images et de pensées. Mais souvent, chez lui, le poème, trop rempli, donne l'impression du tendu et du heurté. Il semble que La Lumière Natale, ^\\xs simple de ton, plus fluente que ses autres livres, marque une période de détente et de calme dans une existence douloureuse : elle reflète la g-râce des belles journées d'automne que le poète avait admirées à Fiesole, la limpidité des ruisseaux de cette Franche-Comté où il avait passé une partie de sa jeunesse et où il aimait à revenir et le charme de ces entretiens confiants et enthousiastes qu'il proloug-eait parfois fort avant dans la nuit, avec ses amis de Lille épris comme lui du littérature et de poésie.