MARÉES OCÉANIQUES, ATMOSPHÉRIQUES ET SOUTERRAINES
On ferait un gros volume de toutes les rêveries, ne craignons pas de dire de toutes les sottises qu’on a débitées sur le compte de la Lune et de ses prétendues influences sur notre planète et ses habitants : on écrirait un livre plus volumineux encore, peutêtre, si l’on voulait rapporter tous les préjugés de ce genre qui ont cours, aujourd’hui même, chez les peuples civilisés comme dans les peuplades encore barbares qui composent notre ignorante humanité.
La plupart de ces idées plus ou moins saugrenues ont eu l’honneur d’une discussion sérieuse, et nous n’y reviendrons pas. Arago, cet esprit si large et si disposé à recueillir les traditions populaires, non. pour les admettre telles quelles dans la science,
mais pour y démêler ce qu’elles peuvent avoir de vrai, et les interpréter dans leur véritable sens, a consacré plusieurs chapitres à examiner les diverses influences attribuées à la Lune. Il a prouvé sans réplique que les unes sont dénuées de tout fondement, de toute vraisemblance, que les autres sont extrêmement faibles et sans rapport avec la grandeur des effets qu’elles avaient pour objet d’expliquer.
Entrons dans quelques détails sur les seules influences scientifiquement constatées.
La Lune agit sur la Terre par sa masse.
Les phénomènes qui résultent de cette action incessante ne sont autre chose que les marées.
Toutes les molécules matérielles dont l’ensemble forme le globe lunaire, attirent à la fois toutes les molécules composant le sphéroïde terrestre, et contrebalancent ainsi, dans une certaine mesure, leur propre pesanteur. Mais l’énergie de cette attraction n’est pas la même pour toutes les molécules î elle dépend à la fois et de leurs distances au centre de la masse attirante et de l’angle que fait la direction de la force avec la direction de la pesanteur terrestre.
On comprendra aisément que ce sont les points situés verticalement sous la Lune, dont la pesanteur subit la diminution la plus forte, et que cette diminution s’affaiblit à mesure qu’on s’éloigne de cette position sur toute la surface de l’hémisphère terrestre tournée vers notre satellite. Pour la partie solide du globe, il ne résulte de là aucune déformation : mais il n’en est pas de même de la partie fluide, c’est-àdire de la masse des eaux de l’Océan et de celle des couches de l’atmosphère. Grâce à leur fluidité et à
leur indépendance, les molécules liquides el gazeuses s’élèvent sous l’influence de l’attraction lunaire, et la nappe liquide de l’Océan s’allonge, se tuméfie du côté de la Lune : au lieu de conserver sa forme à peu près
Kig. 4G. Attraction de la Lune sur les eaux de la mer.
sphérique, elle prend, toutes proportions gardées, la forme d’un œuf. Il en est de même de la nappe gazeuse qui entoure la Terre. C’est cette élévation des parties fluides qui a reçu le nom de marée. Si la Terre n’avait pas de mouvement propre, la marée serait
permanente, et les eaux conserveraient leur équilibre que viendraient seules troubler les influences purement météorologiques.
Mais la Terre, en tournant, présente à la Lune toute sa périphérie, et l’onde maritime se promène ainsi sur l’Océan suivant le parallèle qui correspond à la position de notre satellite. Sur l’hémisphère opposé, les mêmes phénomènes ont lieu simultané- • ment, la nappe liquide est allongée à l’opposé de la Lune, les molécules, plus distantes et par conséquent moins attirées restant en arrière, de sorte qu’un effet tout semblable se trouve dû à des circonstances contraires.
Ce n’est pas le lieu de décrire toutes les périodes qu’offrent les phénomènes des marées, périodes diurnes, mensuelles, annuelles, dont les causes multiples tiennent aux mouvements simultanés 1 de la Lune et de la Terre et à l’action de la masse du Soleil.
Mais si l’on veut savoir quelle est l’intensité de cette force qui , sur une masse aussi considérable que celle des eaux de l’Océan produit des mouvements aussi violents que ceux des grandes marées, on sera surpris, sans doute, d’apprendre qu’elle ne diminue pas le poids des corps à la surface de la Terre de plus de la seize-millionième partie. Ainsi donc, un corps qui pèse 16 kilogrammes exerce, quand la Lune vient à passer èi son zénith, une pression moindre qu’au moment où l’astre est à l’horizon, mais de combien? d’un milligramme au maximum. Ce chiffre permet
1. Voir sur ce sujet, le chapitre consacré aux marée s dans notre ouvrage d’astronomie Le Ciel.
de se faire une idée de ce que peut devenir la force la plus insignifiante, lorsqu’elle se multiplie et s’incorpore dans une masse aussi immense que celle des eaux de la mer, et s’accumule incessamment à chaque instant de la durée.
Mais pour se représenter tout ce qu’une action de ce genre a pu produire sur le globe terrestre, ce n’est pas par jours, ni par années, mais par siècles et milliers de siècles qu’il faut compter. Alors on pourra comprendre comment la structure des continents, la configuration des côtes a pu être lentement mais irrésistiblement modifiée par ce bélier aux têtes multiples qui bat deux fois par jour de son choc impitoyable les dunes et les falaises. « La Lune, dit Humboldt, grâce à l’attraction, qu’elle exerce en commun avec le Soleil, met en mouvement l’Océan, déplace l’élément liquide sur la Terre , et par le gonflement périodique des mers et les effets destructifs des marées, change peu à peu les contours des côtes, favorise ou contrarie le travail de l’homme, et fournit la plus grande partie des matériaux dont se forment les grès et les conglomérats, recouverts à leur tour par les fragments arrondis et sans cohésion des terrains de transport. La Lune agit, sans cesse, comme source de mouvement, sur les conditions géologiques de notre planète. »
La Lune, nous l’avons dit, en même temps qu’elle agit par sa masse sur les mouvements de la mer, doit déplacer aussi périodiquement les couches gazeuses dont l’atmosphère terrestre est formée. De là les marées atmosphériques.
« Pour arriver à l’Océan, dit Laplace, l’action du
Soleil et de la Lune traverse l’atmosphère qui doit par conséquent en éprouver l’influence et être assujettie à des mouvements semblables à ceux de la mer. De là résultent des variations périodiques dans la hauteur du baromètre, et des vents dont la direction et l’intensité sont périodiques. Ces vents sont peu considérables et presque insensibles dans une atmosphère d’ailleurs fort agitée : l’étendue des oscilla- ' tions du baromètre n’est pas d’un millimètre à l’équateur môme où elle est la plus grande. » A.Paris, des observations embrassant huit années ont confirmé les déductions théoriques du grand géomètre, et prouvé que l’action de la Lune sur l’atmosphère ne fait pas osciller le baromètre de plus de la dix- huitième partie d’un millimètre. Que dire, après ces résultats, des théories ridicules de nos faiseurs d’almanachs qui, dépourvus de toute connaissance de la mécanique des fluides, mettent sur le compte de l’attraction lunaire les perturbations atmosphériques les plus violentes, et des variations de température de 12 à 15 degrés?
Suivant quelques savants , la Lune ne produit pas seulement des marées océaniques et atmosphériques, mais encore des marées souterraines. Le noyau de la Terre étant liquide selon toutes les probabilités, serait périodiquement soulevé par l’attraction lunaire, et cette masse, d’une grande densité, venant à heurter la croûte solide extérieure, serait la cause de la plupart des tremblements de Terre. Des recherches statistiques ont été faites dans le but de contrôler l’exactitude de cette thèse, et leur auteur, M. Perrey; de la Faculté de Dijon, a cru trouver, dans la fréquence des phé-
nomènes séismiques, une périodicité qui serait en rapport avec les périodes du mouvement de la Lune.
Les opinions sont très-parlagées à cet égard. Selon M. Babinef, « la force soulevante de la Lune ne produirait pas à beaucoup près l’effet que ferait le poids d’une couche d’un tiers de mètre d'épaisseur, » ce qui revient à dire qu’elle est tout à fait insignifiante. Telle était la manière de voir de Poisson qui ne niait pourtant pas l’action de la Lune ni l’existence des marées souterraines.
Tout ce qui précède n’a rapport qu’à l’influence de la Lune considérée comme masse. Nous avons étudié ailleurs l’action que peut produire sur la Terre sa lumière et sa chaleur. Cette action n’est pas nulle, mais elle s’exerce dans de si faibles limites qu’elle n’explique nullement les préjugés populaires sur les phases, avec lesquelles elle se trouve nécessairement en relation A l’époque de la nouvelle Lune, le globe lunaire ne nous envoie ni rayons de lumière, ni rayons calorifiques; à la pleine Lune, au contraire, correspond le maximum des effets de ce genre. Et entre ces deux périodes c’est par gradations insensibles que l’action augmente ou diminue, de sorte qu’on ne voit pas quelle pourrait être la cause des changements brusques supposés. D’ailleurs avant de chercher les raisons de ces changements, il faudrait que l’observation les < ût constatés, ce qui n’a été encore clairement établi par personne.
Enfin, existerait-il, entre la Lune et la Terre, quelque liaison cachée , mystérieuse , par exemple de nature magnétique? Rien ne prouve ni ne contredit une telle hypothèse, et il est possible que des re-
cherches faites à ce point de vue, conduisent à d’intéressants résultats; mais nous ne sachions pas que rien de pareil ait encore été entrepris.
Voilà tout ce qu’il est possible de dire de positif çur l’influence de la Lune et ses rapports avec notre planète. Au delà, nous tomberions dans le domaine de la fantaisie, du mysticisme ou de l’ignorance, ce qui nous mènerait loin.
Ancienneté de la Lune. — Des rochers lancés par les volcans lunaires. — Pourquoi la Lune n’a pas d’atmosphère? — La Lune se rapproche de la Terre : tombera-t-elle un jour? — Si la Lune venait à nous abandonner.
En relisant cette étude du Satellite de la Terre, nous nous sommes aperçu que le lecteur n’y trouverait pas la réponse à bien des questions que nous avons entendu formuler ou que nous avons lues dans les ouvrages anciens et modernes. Nous ne dirons pas pour notre excuse que c’est la place qui nous a manqué : c’est plutôt l’occasion, et dans certains cas, le parti pris de ne rien dire.
Pour quelques-uns de ces problèmes, nous nous ravisons toutefois, nous décidant à en dire, sans ordre, quelques mots.
Et d’abord, la Lune est-elle aussi ancienne que la Terre? Y a-t-il quelque chose de fondé dans cette tradition des anciens Arcadiens qui croyaient leurs ancêtres plus anciens que la Lune? Des écrivains, qui
n’en savaient pas plus que d’autres sous ce rapport, n’nnt pas hésité. De’ là celte hypothèse que la Lune nous est arrivée sous la forme d’une comète qui a commencé par déterminer sur notre globe des bouleversements et des révolutions géologiques, le déluge, par exemple, ou pour mieux dire les déluges, et qui a fini par se ranger honnêtement dans une orbite régulière. Tout cela est rêverie pure, imaginé pour expliquer une fable et n’ayant que la valeur d’une fable.
Ce qu’on sait de la constitution cométaire, de la faible masse de ces agglomérations gazeuses, de l’immense condensation qui eût été nécessaire pour transformer une comète en un globe du volume et de la masse de la Lune, de l’immensité plus grande encore du temps qu’une telle condensation eût nécessité, ne permet pas de s’arrêter un instant à la pensée que tous ces événements, d’ailleurs hypothétiques, datent d’une époque assez peu éloignée de nous pour être restée dans la mémoire des hommes.
Combien l’idée de Laplace qui assigne à tous les corps du monde solaire, aux planètes et aux satellites, à la Terre et à la Lune, une origine gazeuse, n’est-elle pas plus philosophique et plus probable! Ce n’est plus alors par milliers, mais par millions d’années qu’il faut compter pour mesurer les périodes nécessaires à de telles transformations.
Une autre question est celle de savoir comment la Lune, si elle a été gazeuse à l’origine, n’a pu conserver son atmosphère. Cette atmosphère lui aurait-elle été enlevée par la Terre? On peut répondre que les gaz dont l’atmosphère lunaire était formée se sont
fixés chimiquement et ont été absorbés pour produire son écorce solide, la faculté oxydante des substances en présence étant considérablement accrue par la haute température que subit périodiquement chacun des hémisphères lunaires. Peut-être encore la faible intensité de la pesanteur a-t-elle permis à cette atmosphère, aux gaz permanents qui la formaient de s’étendre à une grande distance jusqu’à être en partie dissipés dans l’espace, ou en tout cas à rester dans un état de rareté extrême. C’est une hypothèse que Laplace a émise comme vraisemblable.
Cette faible intensité de la pesanteur rtous fait songer aux pierres qu’on disait lancées par les volcans de la Lune, et qu’on sait maintenant être autant de parcelles composant des anneaux planétaires qui circulent d’ensemble autour du Soleil. L’hypothèse qu’on avait faite n’avait d’ailleurs rien d’invraisemblable. Le calcul prouve que si l’on prend, sur la ligne qui joint les centres de la Lune et de la Terre , un point éloigné de cette dernière de 87 684 lieues, dont la distance à la surface de la Lune n’est alors que de 8000 lieues au plus, ce point marque la limite respective des attractions des deux astres. D’après Laplace, il suffirait que la vitesse initiale du projectile lunaire fût de 2500 mètrqs par seconde pour qu’il atteignît ou dépassât le point dont nous venons de parler. Alors, ou la direction de son impulsion primitive le pousserait dans l’atmosphère terrestre, ou bien, sans tomber sur nôtre globe, il en deviendrait un satellite. Peut-être est-ce là l’origine de quelquesuns des météores dont nous avons parlé plus haut, origine qui remonterait à l’époque où l’activité des
volcans lunaires était à son maximum d’intensité. Disons toutefois que la vitesse considérable des aérolithes, telle qu’on l’a observée dans un grand nombre de cas, ne parait pas conciliable avec cette origine, à moins que la force de projection des volcans lunaires n’ait été beaucoup plus grande encore que celle dont il vient d’être question.
L’idée d’une communication de ce genre entre la Terre et la Lune est bien ancienne ; c’est à elle qu’on doit sans doute la fable du lion de Némée et de sa chute au milieu du Péloponèse.
La Lune va en se rapprochant de la Terre. C’est là encore un de ces faits qui ont surexcité l'imagination des amateurs du merveilleux. Si cette diminution de distance, se sont-ils dit, continue indéfiniment, voilà la Terre condamnée un jour à se voir écrasée par la chute de son satellite, brisée en morceaux et dispersée dans l’espace. Quelle époque faut-il assigner à cet événement épouvantable , qui serait, à coup sûr, sinon la fin de l’univers ou du monde solaire, celle au moins de notre petit monde? Malheureusement pour ceux qui aiment à se représenter, au milieu de la sécurité présente, les catastrophes de l’avenir, et pour ceux qui s’empressent d’exploiter de telles prophéties au profit de leurs préjugés, il n’est pas possible de compter sur un pareil dénoùment des affaires humaines.
Le mouvement de la Lune s’accélère en effet : les anciennes observations comparées aux nouvelles le prouvent. Elle se rapproche de la Terre, par conséquent; mais, outre que ce rapprochement est insensible, il aura une limite : dans quelque 25 000 années
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d’ici, cette accélération aura cessé et un mouvement inverse s’opérera. La cause de cette oscillation est connue, et l’on sait qu’elle est contenue entre de faibles limites.
Rassurons-nous donc, pour nous et pour nos arrière-petits-neveux : la Lune ne tombera pas sur la Terre, au grand désappointement de nos faiseurs d’hypothèses.
On revient à la charge et l’on demande : Que deviendrait la Terre, si, pour une raison ou pour une autre, de gré ou de force, la Lune venait à nous abandonner? Nous voilà encore en plein dans le domaine de la fantaisie , mais . qu’importe ! Essayons toujours de répondre, cela nous apprendra peut-être quelque chose.
D’abord, il est clair que nos nuits y perdront en variété, que les éclipses seront pour nous chose inconnue, et qu’il faudra imaginer une autre cause pour expliquer les changements de temps. Mais tout cela n’est rien. Les changements les plus sensibles seraient d’abord un affaiblissement considérable dans le phénomène des marées, puisque l’influence du Soleil n’entre guère que pour un tiers dans ces oscillations périodiques de l’Océan. A la longue, il en résulterait d’inévitables modifications dans les configurations des côtes maritimes, que le mouvement des marées transforme insensiblement.
i Ce n’est pas tout : la gravité de la Lune se fait sentir d’une autre façon sur la Terre. Notre globe est renflé, comme - on sait, à l’équateur, et pour ainsi dire recouvert d’un bourrelet qui va en s’amincissant vers les pôles. Eh bien, c’est l’action de la masse de
la Lune sur ce bourrelet qui produit le balancement de l’axe de la Terre connu sous le nom de nutation. Ce mouvement serait détruit si la Lune disparaissait, et les variations des équinoxes et de l’obliquité de l’écliptique se réduiraient bientôt à ce qu’elles sont sous l’influence du Soleil.
Enfin, le mouvement de la Terre autour du Soleil se trouverait encore légèrement modifié, puisque c’est le centre de gravité commun à la Terre et à la Lune qui se meut en effet suivant une ellipse ayant pour foyer le Soleil. Ce centre de gravité qui actuellement est, à l’intérieur de notre globe, à 215 lieues environ au-dessous de sa surface, se trouverait reporté au centre même du sphéroïde. Mais la distance de la Terre, la forme et les dimensions de son orbite n’cn pourraient paraître altérées qu’après de longues périodes.
C’est assez parler d’une pure hypothèse, et nous prendrons congé de nos lecteurs en les priant de méditer celte grande pensée qui ressort avec une pleine évidence de l’étude des lois qui régissent les phénomènes de la nature : c’est que celle-ci ne fait rien que par mesure et gradation ; c’est que les siècles ne sont, comme on l’a dit, pour ses lentes mais irrésistibles évolutions, que les secondes de l’éternité, et qu’elle répugne également ^ux violences et aux coups de théâtre.