MARIANNE , GUIDO
GUIDO
C'est heureux. î... j'ai cru que vous aussi, Marianne, vous alliez me laisser à la porte.
MARIANNE
C'est que j'avais peur de réveiller Minette. GUIDO, d'un air sombre.
Pauvre petite !... elle dort?... elle fait hicn !... et mol aussi, je voudrais dormir... dormir toujours !... d'ahord , qui dort dîne, c'est une économie, et piu's ou a im autre plaisir plus vif encore , s'il est possible.
MARIANNE
Et lequel?...
C'est de ne phis voir les hommes... et dans mon état de misanthrope, Marianne, je ne peux, plus les envisager.
MARIANNE
Est-il possible !... vous n'avez donc rien obtenu des débiteurs de votre pèie ?
GUIDO
Ah ! bien oui... si tu avais vu les mines allongées qu'ils m'ont faites.
Vaudeville de PEcu de six francs.
L'un ne jiouvait me reconnaîlre, D'autres avaient eu des malheurs...
Puis je les voyais disparaître.
MARIANNE
11 fallait les poursuivre ailleurs , Et rejoindre ces enjôleurs.
GUIDO
Impossible, je le le jure ; Je le donne aux plus fins coureurs; Depuis qu'ils ont eu des malheurs , Tous mes de'bitcurs ont voiture.
Et moi je suis à pied !... c'est comme ça que je suis venu de Trieste , et c'est comme ça que je m'en retournerai.
MARIANNE
C'était bien la peine de venir eu ce maudit pays!... je vous demande à quoi ça vous aura servi f
GUIDO
A nous instruire, Marianne... on dit que les voyages forment la jeunesse... ainsi...
MARIANNE
Les vôtres , jusqu'à présent, ne vous ont appris qu'à faire des folies , et des...
GUIDO
Et des bêtises... vous voulez dire, Marianne... allez toujours... que je ne vous gène pas !... parce que j'ai eu les passions vives et fougueuses , on croit que j'ai perdu mon tems et ma jeunesse... c'est l opinion générale , je le sais ; mais ce n'est pas la mienne, etles opinions sont lil)res. D'abord à Leipsick , où j'étais censé étudiant... je n'ai pas étudié, mais j'ai lu Werther , et le docteur Faust , qui ont encore ajouté à l'exaltation naturelle de mes idées... voilà pour la littérature;... plus lard , je me suis lancé à l'opéra de Sluttgard, où les plus jolies Bayadères... tu sais comme elles dansaient .'...
BIARIANNE.
Et VOS écus aussi !
GUIDO
Voilà pour la connaissance des femmes!., enfin ici, àBihcrach où j'étais venu pour recueillir quelques débris de notre maison de commerce, j"ai trouvé des amis intimes, qui, après avoir mangé avec moi la succession paternelle... m'ont fermé leur porte au nez. ..Voilà pour l'étude du cœur humain !... voilà, Marianne, voilà ce que j'ai appris... de quoi te plains-tu ?
MARIANNE
De ce que vous ne voulez rien faire pour sortir de l'état oii vous êtes... Pourquoi avoir refusé d'écrire à votre oncle, qui habitait cette ville, et qui était si riche ? GUIDO, vivement.
Mon oncle.'.. Marianne!., je vous ai défend si de prononcer son nom devant moi... c'est lui... c'est cet honnête négociant qui a ruiné mon père, avec ses comptes... à parties doubles. ..D'ailleurs, il aurait eu de la peine à me répondre. .. puisqu'il est mort...
MARIANNE
Il fallait S 'adres.-ier à son intendant , M. Schalgg.
GUIDO
Cet astucieux personnage !... qui , quand j'étais petit... s'amusait toujours à mes dépens... m'a-t-il attrapé de fois , celui-là!... mais il ne m'y reprendra plus.
MARIANNE
Mais au moins, votre jeune cousine, avec laquelle autrefois vous avez été élevé, et qui est, dit-on , si espiègle , si maligne, et pourtant si bonne... elle voulait réparer les torts de son père... elle vous avait faitproposer sa main... elle a tout tente pour vous voir... vous avez toujours refusé.
GUIDO
El je refuserai toujours.
MARIANNE
Et pourquoi , je vous le demande?
GUIDO
Povu' deux raisons... la première , je le l'ai déjà dite , parce que je suis niiîanlhrope ; et la seconde...
MARIANNE
Ehhi.n?
METAMORPHOSEE EN FEMME. 9
Je ne te la dirai pas.
MARIANNE
Alors , c'est comme si vous n'en aviez qu'une.
GUIDO
Ma seconde raison... et c'est la plus forte... c'est que j'ai une passion dans le cœur.
MARIANNE
Et pour qui , grand Dieu? pour quelque jeune demoiselle?
Guiuo, (Vun air sombre.
Non.
MARIANNE
Pour quelque veuve ?
GUIDO
IV on.
MARIANNE
O ciel ! c'est pour quelque femme mariée?
GUIDO, avec effovt.
IVon... mais tu ne le sauras jamais , ni loi , ni personne au monde;... moi qui te p.irle , je ne suis pas même sur de le savoir.
MARIANNE
C'est donc quelque chose de bien terrible?
GUIDO
Si terrible... que , vois-lu , Marianne, je serais amoureux de loi , si c était possible, je mets tout au pis , que ça ne serait rien auprès.
MARIANNE
(Qu'est-ce que ça signifie ?
GUIDO
Brisons- là... Marianne, de deux choses Tune : ou lu me comprends , et alors nous nous enlendons ; ou bien , lu ne nie comprends pas, et alors , nous sommes d'accord, parce que je ne me comprends pas moi-même.
MARIANNE
Ail ! mon Dieu ! mon Dieu \ vous qui êtes un si bon jeune homme , faut il vous voir perdre ainsi l'esprit.'
GUIDO , froidement.
Je n'ai rien perdu, Marianne;... mais laisse-moi seul.., laisse-moi nourrir mes rêveries et ma mélancolie.
MARIANNE
Oui , Monsieur... nourrissez-vous,
( Elle va prendre un panier dans le fond.)
GUIDO
A propos de ça , qu'est-ce que tu as pour notre déjeûner? MARIANNE revenant ., et passant à la gauche de Guido. Hélas ! je n'ai rien.
GUIDO
Pour nous deux ?
MARIANNE
Oui , Monsieur.
Ça suffit, je n'en demande pas davantage... {avec sentiment) tâche seulement que la meilleure part soit pour Minelle.
MARIANNE
Comment , Monsieur...
GUIDO
Moi , j'ai des idées de pliilosophie qui me soutiennent... mais elle... pauvre petite!... occupe-toi de sa pâtée... c'est l'essentiel.
MARIANNE
Oui , Monsieur... ( A part.) Oh! je n'y tiens plus... je vais retrouver la cuisinière du gouverneur , et vendre cette pauvre chatte.
Air : Vaudeville des Blouses.
C'est mon devoir, allons , il faut le suivre ; Je vais conclur' ce marche sans retour ; Depuis le tems que noîis la faisons vivre, Elle peut bien nous fair' vivre à son tour.
GUIDO, h lui-même.
Oui , cet amour, hélis ! qu'on me reproche M'ôte la soif et la faim.... c'est beaucoup.,.. C'est tout profit.... N'a-t-on rien <lans sa poche? 11 faut aimer.... l'amour lient lieu de tout.
ENSEMBLE
MARIANNE, à part.
C'est mon devoir.... allons , il faut le suivre, etc..
MÉTAMORPHOSÉE EN FEMiME. ii
GUIDO
A ses transports quand mon ame se livre, J'oublîrais tout.... et je sens chaque jour, Que, dans ce monde, on n'a besoin pour vivre Que d'un cœur tendre et de beaucoup d'amour.
( Marianne sort par la porte a gauche cleVaclcur. )