SCÈNE ÏV
GUIDO, DIG-DIG, en indien.
DIG-DIG , à part et. saluant.
Il m'a l'air aussi naïf qu'autrefois et je crois que Je pourrai Bon! il est seul! {Haut.) N'est-ce point au jeune
Guido que j'ai l'honneur de parler?
GUIDO
A lui-même!.... je suis ce jeune Guido.... Mais on n'entre pas ainsi chez les gens , quand on ne les connaît pas.
DIG-DIG , d'un ion mielleux.
La connaissance sera bientôt faile, ô mon fds; et vous ne vous repentirez point de ma visite.... Mon costume vous indique assez que je ne suis point Européen.... Je suis Indien.... Votre père a fait autrefois des affaires avec des négocians de la compagnie des Indes, mes compatriotes , et....
GUIDO , à part.
Je vois ce que c'est... quelques lettres-de-change arriérées.... {Haut. ) Monsieur, j'ai renoncé au commerce des hommes, et surtout aux. hommes de commerce... et si c'est de l'argent à donner....
DIG-DIG, lui présentant une bourse.
Au contraire... c'est une centaine de florins à recevoir.
GUIDO
Qu'est-ce que vous me faites l'honneur de me dire ?.... Hél oui vraiment...
La personne qui m'envoie , et qui désire rester inconnue, est uu débiteur de votre père.... un Indien comme moi.
GUIDO
C'est donc çàl... c'est bien de l'argent qui m'arrive de l'autre monde. — Mettons cela dans ma caisse. ( H met la hoiirsi: que lui a donnée Di<^-Dig dans le petit coffre qui est sur la table.) Ce n'est pas la place qui manque... Ah! monsieur est Indienl... et comment vous trouvez - vouscn Allemagne?... cnSouabc'?...
METAMORPHOSEE EN FEMME. i3
DIG-DIG
Mon fils, riiomme est un voyageur... Tel que vous me voyez, je suis né dans le royaume de Cachemire... mon
5 ère, qui était un bonze de troisième classe, m'avait placé ans le temple de Candahar, auprès du grand Gourou de Cachemire.
GUIDO , (H'ec respect.
Auprès du grand Gourou!... Il a vu le Gourou.... Vous avez vu le Gourou....
( // baise la manclie de Dig-Dig. )
DIG-DIG
Très -souvent ; mais l'amour des voyages m'a pris... j'ai vu la France... j'ai vu Paris.
GUIDO
Beau pays ! pour un savant tel que vous.
Pays superbe! oîi je serais mort de faim, si je ne m'étais rappelé les tours d'adresse que l'on possède dans notre patrie... et sous le nom de Dig-Dig, jongleur indien... car dans ce pays tous les jongleurs réussissent... j'ai eu l'iionneur de faire courir tout Paris, il y a dix ans... Eutin , je suis venu me fixer dans celte ville , où je jouis d'une certaine considération... J'y enseigne la danse, l'aslronomie et l'escamotage... ce qui ne m'empêche pas de me livrer à mon étude favorite, le grand oeuvre de Brama... la transmutation des âmes.
GUIDO
La transmutation des âmes !
DIG-DIG
C'est un àes dogmes de notre croyance; car vous savez sans doute ce <jue c'est que la métempsycose.
GUIDO
Parbleu!... si je le sais.
DIG-DIG
Air du l'ienve de la vie.
Oui, quand finit notre existence, Selon nos vertus , nos défauts , Nous obtenons pour rëcompense L'honneur d'iUe ours , boeufs ou perdreaux.
Dogme profond ! culte ailmlrable !
Système .aussi doux que moral , Qui nous fait dans chaque animal Aimer notre semblable !
Je vous parle ainsi, parce que Je pense bien qu'un garçon d'esprit, tel que vous, doit croire à la métempsycose.
OUIDO.
Si j'y crois!.., certainement î... D'abord, comme dit le docteur Faust , que je citerai toujours , si ça n'est qu'impossible, ça se peut.
DIG-DIG
Comment, si ça se peut?.... moi , qui vous parle , je me rappelle parfaitement avoir été chameau.
GUIDO
Vous avez été chameau .'
DIG-DIG
Pendant dix ans', en Egypte... puis, giraffe. «
GUIDO
Vraiment!... Eh bien ! il vous en reste encore quelque chose.
DIG-DIG
Je ne dis pas... mais vous, rien qu'en vous voyant, je pourrais vous dire... vous avez du être mouton.
GUIDO , froidement.
C'est possible!...
DIG-DIG
Un beau mouton...
GUIDO
Je le croirais assez... D'abord, je l'aime beaucoup... ce qui est peut-être un reste dégoisme... ensuite, la facilité que j'ai toujours eue à me laisser manger la laine sur le... Ah! mon Dieu! quand j'y pense.... puisque vous êtes si savant, j'ai une demande à vous faire... une demande d'où dépend le bonheur de ma vie.
Parlez , mon fils.
GUIDO
^ous saurez que j'ai ici une chatte charmante... un an-, gora magnifique.
DIG-DIG
Je la connais.
GUIDO , ai>cc une nuance de jalousie.
Comment , vous la connaissez I
DIG-DIG
Je l'ai souvent admirée, quand Marianne, votre vieille gouvernante , la portait sur son bras... j'ai même fait causer cette brave femme plusieurs fois , et j en sais sur vous plus que vous ne croyez.
GUino.
Eh bien!... dites-moi... quest-ce que vous pensez de Minette? qu'est-ce que ça doit être?
DIG-DIG
C'est bien aisé à voir... à l'esprit qui brille dans ses yeux... à la grâce qui anime tous ses mouvemcns ; je vous dirai , mon cher, que cette enveloppe cache la jeune fille la plus jolie et la plus malicieuse.
GUIDO, ai'cc transport.
Dieulque me dites-vous là? tout s'explique maintenant... et l'instinct de 1 araonr n'est point une chimère, .. Apprenez que mon cœur avait deviné sa métamorphose; et que celte jeune fille si aimable.... si gracieuse.... je l'aime.... je l'adore...
Il serait possible î
GUIDO
Et c'en est fait du jeune Guldo, si vous ne m'enseignez pas quelque moyen, quelque secret.... il doit y en avoir.... ô vénérable Indien !
DIG-DIG , avec mystère.
Chut.... je ne dis pas non... Vous sentez bien qu'on n'a pas été, pendant dix ans, près du Gourou sans avoir escamoté quelques-uns de ses secrets... et j'ai là une amulette dont la vertu est infaillible pour opérer la transmigration des âmes à volonté. [Il montre une bague.)
GUIDO
En vérité !
DIG-DIG
Il suffit de la frotter , en prononçant trois fois le nom de Brama,
ï6 lA CHATTE
GUIDO , vivement.
Ah ! mon ami , mon cher ami ! si tous vouliez me U céder... tout ce que j'ai... mon sang, ma vie...
DIG-DIG
Je ne vous cache pas que c'est fort cher.... Ce sont des
articles qui manquent dans le commerce et à moins de
200 florins
GUIDO , allant au coffre.
Tenez, tenez en voilà déjà cent..... ils ne seront pas
restés long-tems en caisse... et pour le reste, je vous ferai mon billet.
DIG-DIG
Dieu! quelle tête!.... et quelle imagination!.... Si c'est ainsi que vous faites toutes vos affaires, ô mon fils!..,
GUIDO , prenant la bague.
Elle est à moi... quel bonheur !
(// court vers le lit oit repose Minette.^
DIG-DIG
Prenez garde , prenez garde , vous ne savez pas ce que vous désirez ; et avant la fin du jour , vous vous repentirez peut-être d'avoir fait usage de ce talisman... songes-y bien, ô jeune imprudent !
Air : Ce mouchoir, belle Raimonde.
Avaut que ta voix anime (]et être qui te charma ; Rappelle-toi la maxime Que nous prescrivit Brama!
(]ette maxime profonde Livre trois.... premier verset...
« Ne de'rangez pas le monde, » Laissez chacun comme il est. »
( A Guido , qui le reconduit. )
Ne vous dérangez donc pas, je vous en prie.
( // sort. )