SCÈNE IX
Sr-BRICE, PLACIDE en costume un peu ï^othique ; il entre sans faire attention à Saint- Bt ice , le salue seulement da la té te y iy* approche de la pendule, pose son chapeau sur une chaise , et tire sa montre comme pour la consulter.
Sr.-BRtCE.
Qu'est-ce que c'est?
PLACIDE , d'un Ion mielleui et traînant.
Pardon , monsieur, ne faites pas attention, c'est l'Iiorlogcr qui vient régler les pendules.
St-BRICE.
Ah! riiorlogcr... c'est juste! faites VOS affaires, mon brave
l.oinuii.'.
( // se met a écrire. )
PLiACIDE , regardant la pendule.
Hum ! hum! ma chère amie , nous nous sommes dérangée, ta , ta , ta, ta^ comme noifs courons la poste.
St.-BRICE , >ivement.
Est-ce que cette pendule ne va pas bien? moi qui me suis réglé sur elle. Elle retarde peut-être?
PLACIDE, s'approchant.
Retarder... Ah! bien oui, voyez-vous, monsieur, c'est peut-être la mei'leuie pendule de la ville, c'est moi qui l'ai établie, et si elle a quelque petite chose, au contraire c'est (juVUc avance loujoars d'une heure ou deux , c'est un petit diable pour la vitesse.
St.-BRICE , souriant.
Peste ! Et c'est votre chef-d'œuvre ?
placid;:.
Qnand je dis qu'elle avance, elle n'avance pas... parC'é qu'elle s'arrête souvent, alors ça revient au même... et en la réglant, on a toujours l'heure juste... Un quart-d'hcure de plus ou de moins , ça ne fait rien , quand je dis que ça ne fait rien, c'est fort important, parce que les affaires!..
St.-BRICE, a part.
Eh ! mai?, c'est clair... c'est un imbécille... PLACIDE.
Etes - vous comme moi, monsieur? je n'aime pas les affaires, quand j'en ai, je les plante là , alors on n'y pense plus , et on se porle bien , quand je dis qu'on se porte bien... J'ai failli mourir... tel que vous me voyez.
St.-BRICE.
Ah î ça , vous oubliez que cette pendule... PLACIDE.
J'y suis... j'y suis, monsieur: imaginez-vous une maladie épouvantable, ça me prenait tous les matins par une espèce de... quand jo dis tous les matins, c'est plutôt le soir; une défaillance, un vide dans la tête, quand je dis la tète... ce sont les jambes qui me font un mal... c'est-àdire , elles ne me font pas mal , parce que je ne les sens plus, ça a une apparence de force , et c'est du coton.
St.-BRICE, distrait.
Mais vous aviez un bon médecin ?
PLACIDE
Oh '. excellent... quand je dis excellent j dans un sens, je n'ai pas voulu entendre parler de médecin , mais ça ne m'empêchait pas de m'en aller... A.h ! dame! Je descendais les marches quatre à quatre, je disais à ma femme, madame Douillet! Ah! ma pauvre petite maman... C'est un mot d'amité, que je dis toujours à madame Douillel... Ah! ma pauvre petite maman ^ c'est fini, je crois que le grand ressort est cassé. ( Remontant sa mo«<?e.) Madame Douillet me remontait tant qu'elle pouvait... mais je croyais bien que c'était ma dernière heure, et je restais là ^ comme un
hébété.
8t,-BRICE.
Il paraît que vous n'êtes pas encore bien remis?
Ah! ça n'est pas étonnant, ça m'est venu à la suite d'un événement... Etes-vous comme moi , monsieur, ma femme était enceinte...
St.-BRICE.
Ah ! ça, il est fou!
PLACIDE
Et quand ma femme est enceinte, ça me fait tant souffrir que je ne sais pas comment j'y résiste.
Air : Faisons ici défense expresse.
En bon époux , oui je partage , Tout ce que ma femme ressent y Et comme ce mari sauvage , Je me mettrais au lit vraiment .
Sitôt que le mai la surprend , Chaque douleur m'est si cruelle « Qu'à crier je suis toujours prêt; Et quand vient la fièvre de lait.
Je l'ai deux fois plus forte qu'elle.
Et jugez un peu... c'est en relevant de couche que j'eus le mallieur de me prendre de querelle avec un jeune homme de la ville , M. Placide du Roseau.
St.-BRICE,
Eh ! mais c'est mon homme I
PLACIDE
Quand je dis que nous nous étions pris de mots ^ c'est-àdire, il m'avait donné un coup de poing.
St.-BRICE.
Et vous vous êtes battus?
PLACIDE
Ahî c'est-à-dire... Etes-vous comme moi , monsieur^ je trouve que c'est assez bête dé se battre.
Comment, morbleu.
PLACIDE
Je me suis dit... Je suis le seul Douillet de ma famille. Cinq heures. 3
C'est-à-dire j'ai trois frères, mais ils sont morts, ma foi quand je me ferai tuer aussi, les borlogcs de la ville n'en
iront pas mieux.
St.-BRICE.
Elles n'en iront peut-être pas plus mal. PLACIDE.
Il faut arranger l'afifaii-e, au bout du compte, une affaire arrangée ce n'est pas la mort d'un homme.
St.-BRICE.
Oui, mais la honte!..
PLACIDE
C'est que vous ne connaissez pas ce M. Placide du Roseau ?
St.-BRICE.
Qu'importe !
PLACIDE
Le pistolet, l'épée... il est aussi fort sur l'un que sur l'autre.
St.-BRICE.
Tant mieut.
Et d'un bonheur!.. Enfin ^ c'est peut-être une idée, mais si je connaissais quelqu'un qui eût des difficultés avec lui , je lui conseillerais d'en rester là.
St.-BRICE.
Oh ! non , par exemple^ pour cela M. Douillet, je ne suis pas comme vous.
PLACIDE
Ah ! tant pis, monsieur. {Avec intention.) Alors, je vais régler votre pendule.
St,-BRICE.
Ça devrait déjà être fait.
PLACIDE, reculant l'aiguille.
Une heure d'avance, c'est l'affaire d'une minute. (« part.) C'est le meilleur moyen pom* qu'il manque le rendezvous.
( // remonte la pendule.)