SCENE XIII
St.-brice, placide.
St.-BRICE.
Qu'est-ce que c'est ?
PLACIDE
Bonjour, Monsieur, c'est moi, Josetle Roux... qui vient pour l'affaire en question, {il s'assied.) Excusez , si je m'assayons , j'suis fatigué un brin.
St.-BRICE.
Il est sans gêne Joset le Roux..,, l'affaire en question?.... Je ne vous connais pas.
PLACIDE
C'est égal.... regardez moi toujours, pour me dire si je vous plais pour ce que je viens vous demander.
Si vous me plaisez?
PLACIDE
Gui, faudrait qu'vous fussiez bien difficile... car ils disent tous que j'ai lair d'un conscrit.
St.-BRICE.
Ah! je devine, tu veux t'engager mon garçon?
PLACIDE
C'est ça même.
Air : De M. de la Palisse.
Oui, j' veux prendr' pour état,
L'état militaire, Surtout.sij' peux-t-ètr' soldat
Sans aller à la guerre.
Je n' suis pas grand , mais on dit
Que c'est la bonne taille j Y a moins d' pris' quand on est p'iit^
Le jour d'une bataille.
Oui, j' veux prendre pour e'tat ,
L'état militaire ; Surtout SI j' peux-t-êtr' soldat, Sans aller à la guerre.
St.-BRICE, riant.
Jolies dispositions pour faire un héros ! il paraîtrait que tu n'as pas beaucoup de vocation.
PLACIDE
Je n'en sais rien , j'sais pas c'que c'est.
Eh ! qui diable t'a donné l'idée de t'engager.
PLACIDE
C'est pas une idée, mon général, mais, j Vas vous dire,
j'n'ai pas l'sou .T'ai essayé de tout et je n'ai pu réussira
rien , alors je m'ai dit j'yas me met' soldai.
St.-BRICE.
Il est naïf au moins, mais d'après ce que tu m'as dit, tu ferais un triste soldat.
PLACIDE
Triste, je dis pas non , je n'ai pas l'cœur à la joie, c*est sûr, mais qu'est-ce que ça fait, n^ a pas besoin d'être gai pour aller se faire tuer.
St.-BRICE.
Se faire tuer.... et il me semble que tu veux servir sans aller à la guerre.
PLACIDE
Oh ! dame ! c'est vrai que je n'aime pas les coups.... mais s'il faut en recevoir pour tirer de peine ma pauvre mère, j'risquerais core l' paquet.
St. BRICE.
Ta mère! ah! c'est pour ta mère c'est différent.... c'est bien, mais encore faut-il que tu sois capable de faire le métier que tu choisis... Voj^ons... Tu sais penser un cheyal?
PLACIDE
NoD; je n'aime pas les chevaux, ça donne des ruades... je
n'en approche jamais.... mais c'est égal... engagé moi toujours.
Alors^ il faut te mettre dans l'infanterie. Tu marcbes bien?
PLACIDE
Oh ! j'suis dans l'cas de faire une bonne lieue par jour.
St.-BRICE.
Hein?
PLACIDE
Par exemple... j'suis forcé de me reposer souvent... parce
que la rate me prend tOut de suite mais c'est égal,
engagez-moi toujours.
St.-BRICE.
Au moins tu es exact et fidèle, et quand on te donnera une consigne, rien ne pourra t'y faire manquer.
PLACIDE
Oh!, ah!, àmoinsque jene l'oublie... car j'ai si peu demémoire,mais c'est égal, engagez-moi toujours et vous verrez...
St.-BRICE, retournant prës de son bureau.
Je verrais de belles choses,... Va-t'en au diable, qui est-ce qui m'a envoyé un pareil idiot?
PLACIDE
Vous me refusez? ah! ça ne se peut pas, mon officier. ( D'une voix émue. ) Qui est-ce qui donnera du pain à ma mère? si vous ne voulez pas de moi.
St.-BRICE, vivement.
Comment ta mère serait malheureuse au point de...
PLACIDE, s^atlendrissant par degré.
Si elle est malheureuse! je crois bien , la pauvre femme, elle en a cinq comine moi, comment voulez- vous qu'elle y suffise? Elle a un petit coin de terre où elle fait un peu de foin, mais il en faudrait diablement pournourrir cinq grands goulusde garçons... sans la compter... n'y aurait que moi en état de travailler et je ne sais rien faire, rien ! et c'qui m'enrage c'est que je mange quatre fois plus que les autres. Quand j'rentre à la maison... que j'vois ma pauvre mère entourée de ses quatr' petits..... se privant de tout pour
nous... je me dis comme ça, « Joset qu'est-ce que tu viens 3> faire ici? prendre la part de tes frères, toi , grand inutile, )) loi qui devrais les nourrir, travailler jour et nuit pour » eux, pour ta mère, c'est toi qui leurs est à charge. » {Pleurant.) C'tidce là m'étouffe, mon cœur se serre, je regarde la pauvre femme qui a l'air de sourire, en nous voyant manger, et je sens des larmes qui tombent sur mon chiffon de pain, gros comme ça I...
St,-BRICE, attendri,
Pauvi'e garçon, il m'attendrit.
PLACIDE , de même.
Je vous demande mon officier s'il y a moyen d'y résister... Je me serais ben jeté à l'eau pour en finir... mais c^te pauvre mère, m'en aller sans lui avoir été utile une seule fois dans ma vie, faudrait n'avoir pas de cœur. Tenez mon officier, engagez-moi je vous en prie, mettez moi où vous voudrez... à la tête du régiment... à la bouche du canon, je n'ai pas de courage, je le sais, mais je penserai à ma mère et je ne broncherai pas, je vous le demande à genoux. {^Hsy met,)
t Aiiv : Ce que f éprouve en vous voyant.
Fait's-moi trompette ou bien tambour.
Ça m'est égal , je n'y tiens guère j ,
Mais sitôt que j' s'rons militaire,
A ma mèr' commue un' preuve d'amour ,
J'enverrai mon argent cbaqu' jour.
J' pourrai soulager sa misère ,
Et quand j' s'rai capitaine enfin ,
Si queuqu' boulet m'arrête en cITinin ,
J' mourrai content ; à ma bonn' mère
Au moins j'aïuai laissé «lu pain.
St,-BRICE , lui prenant la main.
Bien, bien, mon ami, tu feras un bon soldat, j'en suis sûr, vas trouver le brigadier de ma p^rt, et dis-lui qu'il t'inscrive.
PLACIDE, s'essuyant les yeni avec sa manche.
Ah ! mon officier , j'aime mieux que ça soit vous.
St.'BRICE.
Pourquoi donc?
Cinq heures. . 4
( 56 ) PLACIDE
C'est que J'iai déjà vu vot' brigadier et il n'veut me donner que huit sous par jour.
St,-BRICE.
C'est la paye ordinaire.
PLACIDE
C'est possible, mais je me suis dit, moi qu'est pas bête, en m'adressant à un officier, il me mettra ça au plus juste, allons voyons mon capitaine, faut lâcher la pièce blanche, les dix sous et qu'il n'en soit plus question. Il croit que l'on peut marchander, sois tranquille au surjplus , comme je compte te garder auprès de moi, j'en fais mon affaire... tu seras content.
PLACIDE
Voilà ce qui s'appelle parler... Excusez au surplus la liberté que j'ai pris de pleurer comme ça un brin.
St.-BRICE.
C'est bien, c'est bien, laisse-moi maintenant, mon ami.
PLACIDE, se rasseyant a gauche.
A vot' aise... c'est dit, v'ià une affaire arrangée...
St.-BRICE.
Eh! bien qu'est-ce que tu fais? qu'est-ce que tu attends donc?
PLACIDE, tranquillement.
Dame! j'attends que vous me payez ma commission.
St.-BRICE.
Ta commission ?
PLACIDE
Oui , pour ce que je suis venu vous dire de la pai'tde celte
jeune dame.
St.-BRICE.
De la part de cette jeune dame, lu ne m'as rien dit
Voilà une heure que tu me parles de toi.
PL.4.CIDE.
Ah ! c'est vrai, que je suis bête, {yl mi voix. ) Via ce que c'est, mon officier, c'est une jolie dame, qui descendait de voiture el qui vous faisait demander à la caserne comme
j'en sortais, alors comme elle a entendu le brigadier me donner vot' adresse, elle m'a chargé de vous dire qu'elle avait des visites à faire , mais qu'elle viendrait bientôt , et attendez... Attendez, et que vous l'attendiez.., que vous ne sortiez pas qu'elle ne soit venue.
St.-BRICE.
O ciel, serait-ce ma cousine !
PLACIDE
Justement, elle a dit mon cousin St.-Brice. St.-BRICE.
Elle viendra ! je la verrai... Attends, mon ami,tu as raison, tout ce que j'ai ne suiHrait pas pour payer une si bonne nouvelle.
{Il va pour lui donner de l'argent.')