‹ La lune de miel; comédie-vaudeville en deux actesChapitre 3 sur 270 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

JEAN^ MICHELINE, Ouvriers occupés à déjeûner. ^.LCXiS j seul dans un coin, plongé dans ses réflexions.

CHOEUR

î\1j : Quel bonheur ! quelle ivresse ! ( tin ÎNlaçon. )

Amis, après l'ouvrage, Chantons, gais ouvriers, I.e plaisir rend l'courage Aux pauvres sahottiers.

A nos sabots faut rendre hommage ; Sans eux, le pauvre irait pied nu.

J'vois ben des gens en équipage A qui, jadis, j'en ai vendu.

Plus d'un parvenu que l'on cite.

Que gène son nouveau mérite.

Ainsi qne jes soulier.» nouveaux,

S'il était Tmaître,

Chang'rait peut-être Ses p'tits souliers pour ses sabots.

CHOEUR

Plus d'un parvenu que l'on cite, etc.

MICHELIKE.

Fi des sabots ! dis' ben des femmes , C'est dangereux les jours d'verglas ; J'ons vu glisser de belles dames Qui cependant n'en portaien t pas.

Les sabots n'cmpêch' pas d'étr' sage, Et quoique l'on parle au village De queuq's faux pas... c'est des propos ; On en fait, j'gage , Ben davantage En p'tits souliers qu'en gros sabots.

CHOEUn.

Les sabots n'empcch' pas d'êtr'sage, etc. ( Apî^ès ce second couplet, tous les oai^rier's sortent.)

j-EK^ , frappant sur l'épaule (ï Alexis.

Et toi qui es là, flans un coin, etqiii ne dis rien... qu'estce que tu as donc ?

ALEXIS

Qu'est-ce (jiie j'ai?., ah ! ça, nvaîîre Jean , siiis-je payé ici pour être gai... on ponr faire des sabots?

JEAN

L'nn n'empêcliepas l'autre ; et lu peux prendre exemple sur moi j ne potivant sortir de ce domaine, dont je suis serf et vassal, j'ai eu l'idée d'étaLlir dans ces forêts une faïjriqne de sabots, non pour les gens du pays qui n'en usent guère, mais j'en fournis toute l'Allemagne... Aussi je travaille et je chante louîe la journée.

ALEXIS

Est-ce que je n'ai pas confeciionné ce matin lu besogne que vous m'avez donnée?

JCAA'.

C'est la vérité... et nous n'avons pas ici nn ouvrier qui travaille aussi joliment., c'est délicat et soigné... et un sabot

comme ca vous chausserait une princesse, mieux qu'un escarpin.

ALEXIS

Eli bien ! alors^ puisqiK* ma tâche est finie, laissez-moi m'amuser comme les antres.,.. Et si ça m'amuse d'être trisîe.

JEAN

Comme tu voudras... (à saJîlle^Ksl-'û sauvage, celui-là?

MICHELINE

Depuis deux jours qu'il estici... il ne fait que soupirer,, ot se pliiindre.... un beau garçon comme ca, c'est dommage...

Air : Ah ! qu'il est doux de f^endanger.

Ça m'fait l'effet d'un désespoir, Vrai, ça m'fait mal à voir.

On voudrait d'un chagrin si noir Connaître quelque chose.

Ne fut-c' que pour savoir Si l'on n'en est pas cause.

Peut-être, mon père, qu'il n'est pas content de vous, et qu'il ne se trouve pas assez payé...

JEAN

Dam 1 je paie en grand seigneur, dix copecks par ais s'il a de l'ambition... laisse-moi, ma fille, je v

jour...

Mais s'il a de l'ambition... laisse-moi, ma fille, je vais arranger cela... parce que ça a l'air d'un bon sujet qui peut me faire gagner de l'argent... et un manufacturier doit être généreux quand il y trouve fon bénéfice.

MICHELINE

Dieu ! que vous êtes bon ! ( Elle sort. )

JEAN

Voilà comme je suis... ( allant encore lui frapper sur l'épaule ) Dis-moi, mon garçon, es-tu du pays?

ALEXIS

Oui ^ maître.... je suis comme vous, de la Pologne russe... mais voilà cinq ans que j'ai couru le monde.

ÏEAW.

lÀ poiiKjnoi ?

ALEXIS

Ponr faire forlnno.

JEAN

Et as-tn 1 oncoruré coite feinelle-là ?

ALEXIS

JNou , vraiment ; elle est comme les autres... quand (uî court après , c'est le moyen de ne pas l'ani aper,

JEAIV.

DiaLle ! c'est nn philosophe... eh bien ! mon gnrcon , si lu veux rester chez moi^ ton sort est dans tes mains... tu t'es présenté hier pour avoir de l'ouvrage ; et rien que sur ta bonne mine je t'ai ofTert dix copecks par jour... Mais les gens de mérite sont comme les sabots., ça ne se connaît qu'à l'user., et je t'offre six copecks de pins.

ALE'ilS.

Ce que j^ai me suffit, et je n'y tiens pas... Si je n'avais pas au monde d'autre chagrin que celui-là !

Esl-ce qu'il y aurait quelque passion sous jeu ?.. Est-ce que ma fille Micheline?... c'est que toul-a-l'heure elle avait l'air de te trouver à son gré.... et ça ne me conviendrait pas.

ALEXIS

Soyez tranquille ; je voudrais bien en être amoui eux.

JEAN

Comment ? tu le voudrais... et pourquoi cela ?

ALEXIS

Parce qu'il y aurait peut-être de l'espoir, tandis que dans ma position.... voyez-vous, maître Jean^ il ne faui aimer que son égale ; c^est là le plus raisonnable... mais l'amour ne raisonne pas.

JEAN

Ah ! mon dieu ! est-ce que^ par hasard, lu serais amoureux de quelque grande dame?

y Alexis.

Précisémenl... et une grande clame qui, pour mon malîieiir, est plus iîère à elle seule, que toutes les duchesses de la Russie.

JEAN

Comment ! tu oses donnej" dans les duchesses ? Air (W/éristipe, Vit-on jamais pareill' folie !

ALEXIS

Si je l'aime, c'est malgré raoi.

Pour être heureux dans cette vie, N'faut pas r'garder plus haut que soi.

ALEXIS

J'sais ben qu'elle est aud'ssus de moi.

Ainsi qu'vers une providence

Je l'vais les yeux vers cet objet cliéri...

Lorsqu'il a besoin d'espérance,

Le malheureux r' garde audessus de lui.

JEAN

Je vous le demande... un ouvrier qui s'avise de faire des passions... Fais des sabois, et ne sors pas de là... Mais, dis* moi un peu , mon garçon... Silence, car c'est M. Koulikof, l'intendant de ce domaine.

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