MONTALVAN
Dès le premier coup d'oeil, Montalvan avait reconnu dans Antoine Sereza celui, qu'il cherchait. C'était bien l'étranger qu'il avait entendu la veille au confessionnal du couvent, l'homme dont les traits et la voix lui avaient rappelé d'anciens souvenirs.
Sereza était un peu plus âgé que Montalvan, l'expression de son visage tenait du loup et de la fouine, mais son cynisme railleur y avait mêlé quelque chose de boufibn. Cependant il cherchait parfois à reprendre la physionomie de ses fonctions et affectait une dignité gourmée , dont il espérait masquer sa vulgarité.
Il regarda le condottiere de côté , sans que cette vue parût réveiller sa mémoire , et lui demanda ce qu'il voulait : Montalvan s'approcha plus près.
— Antoine a-t-il si complètement oublié ses anciens amis, qu'il ne puisse les reconnaître ? dit-il les yeux fixés sur le secrétaire.
Celui-ci se redressa avec un tressaillement , regarda le condottiere en face, poussa une exclamation aussitôt réprimée, puis s'écria rapidement :
— Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? je n'ai point de temps à perdre. . .
— Aussi n'en perdras-tu pas, répliqua Montalvan avec calme ; j e viens pour te rendre service . . .
— Qu'est-ce à dire, interrompit le secrétaire, qui voulait cacher son embarras sous une apparence d'indignation, qui vous a permis?... Je vous trouve bien
hardi...
— C'est un reproche qu'on n'a jamais adressé à Antoine le Pacifique, objecta Montalvan avec un sourire ironique.
— Sur mon salut ! c'est un fou ! reprit Sereza qui avait pâli ; il me prend pour quelque autre !...
— Alors raffermis doiic ta voix et ne baisse point ta tête sous mon regard, dit le condottiere sérieuse-
Le secrétaire releva les yeux par un de ces efforts désespérés des poltrons honteux.
— Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce que c'est?... s'écria-t-il d'un ton hautain, qui donc baisse la tête?... je finirai par me lasser des insolences du seigneur Montalvan.
— Dont tu sais le nom sans le connaître, fit observer le condottiere en souriant.
Sereza se mordit les lèvres.
— Par le ciel ! je suis bien patient, dilril en faisant un mouvement vers la porte ; il y a là des gardes qui me délivreront de cet homme,
— Qu'ils viennent, objecta le soldat, je les prierai de me conduire au duc.
Antoine allait soulever la portière ; il s'arrêta.
— « Au duc ! répéta-t-il. . . et que peux-tu avoir à lui dire?
— Moi, reprit Montalvan raillant, je lui ferai l'histoire de son digne secrétaire Antoine , jadis canti-
nier des bandes du grand Sforza et chassé pour ses inexactitudes: puis prêteur usurier à la suite des compagnies du duc de Ferrare, et mis en prison pour sa trop grande habileté dans le commerce, enfin goujat dans Tarmée de Candie.
Sereza haussa les épaules.
-—N'est-ce que cela? dit-il dédaigneusement. Sa Seigneurie ne s'inquiète pas du passé*
—Alors je lui parlerai du présent, reprit le condottiere. Je lui dirai, par exemple, que la maladresse de son confident compromet sa plus secrète afiaire , et que Ton connaît ses pourparlers avec Jeanne.
Antoine poussa une exclamation et pâlit.
—J'ajouterai , continua Montalvan d'un ton plus bas, que l'homme auquel il accorde sa confiance est en marché de le trahir, et qu'il a déjà reçu mille ducats de la reine Jeanne. *
— C'est un mensonge ! cria Antoine épouvanté.
— En voici la preuve, dit tranquillement le condottiere ; une lettre signée par la reine elle-même.
Il avait tiré de son sein un parchemin qu'il déroula et au bas duquel Sereza reconnut le sceau de
Jeanne. Son premier mouvement fut de s'élancer pour le saisir ; mais Montalvan interposa un de ses bras comme une barrière.
— Cette lettre, murmura le secrétaire ; donnemoi cette lettre... je veux savoir d'où elle te vient... songe que d'un seul mot je puis te faire saisir. .. emprisonner !
— Non pas sans que Viscontile sache! dit Montalvan sur le même ton. Quelques cloisons de toile et de soie me séparent seules de lui ; je n'ai qu'à élever la voix pour qu'il m'entende, pour qu'il vienne ; déjà, si je l'avais voulu, il serait ici. Ne cherche pas à m'effrayer, Sereza ; je connais ma position et la tienne ; c'est toi qui es à ma discrétion, et si j'avais voulu te perdre, tu serais déjà perdu ; puisque j'ai
gardé le silence, c'est que je suis décidé à ne point te nuire. Laisse donc là toute feinte, et causons comme de vieux camarades.
Ces mots, prononcés d'un accent bas, mais ferme et sérieux, impressionnèrent Antoine. Il regarda Montalvan avec une sorte dlnquiétude, parut hésiter et le regarda encore. Enfin, persuadé sans doute
iB LA LUNE DE MIEL
par Texpression de loyauté du soldat, il fit un geste de résolution subite .
— Au diable ! s'écria-t-il comme s'il se 'parlait à tui-mème. CTétait le meilleur de toutes les compagnies ; il ne voudrait pas me tendre un piège.
— La |»Feuve, c'est que je suis venu à toi, dit Montalvan, dont l'accent et la physionomie avaient pris une expression conciliante.
Antoine lui jeta encore un regard douteux ; puis, paraissant se rassurer complètement :
— Eh bien, que veux-tu ? reprit-il avec une ouverture subite; si l'on peut s'entendre, je ne demande pas mieux.
— A la bonne heure, *t Montalvan, je retrouve mon bon compagnon d'autrefois ; car nous étions amis, Antoine, et je crois me rappeler que sans moi, Sforza eût pu jouer quelque mauvais tour au cantinier des grandes compagnies. Il était question de lui essayer certaine cravate de chanvre.
— 'Je sais! je sais! interrompit Sereza moitié honteux, moitié riant ; mais toi-même, qu'es-tu devenu depuis ce temps?
— Moi, dit Montalvan ayec insouciance ; mon Dieu, j'ai essuyé la misère sous ses différentes formes: ma vie a ressemblé à ces couches de malades où l'on se retourne en tous sens, cherchant, sans la trouver, une attitude moins douloureuse. Tour à tour, capitaine de bandes, marchand, matelot, j'ai enfin regagné le Milanais, où l'on m'a appris ta récente élévation. Je venais pour me reconmiander à Ta Seigneurie, au risque d'être éconduit comme un mendiant, lorsqu'un heureux hasard m'a rendu maître de ce parchemin...
— Que tu me rendras, mro, interrompit Antoine avec une familiarité caressante, tu me Tas promis !..«
— Soit, reprit Montalvan qui ne put s'empêcher de sourire; nous en parlerons tout à l'heure; mais raconte-moi à ton tour ce que tu as fait depuis que nous nous sommes séparés. C'était, si je ne me trompe, la veille de la bataille contre les Turcs.
Antoine regarda autour de lui et imposa le silence de la main.
— Ne crains rien, reprit Montalvan plus bas, je
ne rappellerai pas que Ton Excellence avait prudemment déserté avant le combat.
Le secrétaire cligna des yeux d'un air narquois. Les souvenirs que Ton évoquait avaient changé le cours de ses idées, il venait de passer, avec sa mobilité napolitaine, de la défiance à la familiarité. Sa nature bouffonne, difficilement contenue sous le masque de sa dignité nouvelle, reprit subitement le dessus. Il guigna le condottiere, puis secouant la tète en ricanant.
— C'est la vérité, dit-il à demi-voix ; eh ! eh ! eh ! comme je suis chrétien, c'est la vérité ! Que veuxtu, poverino^ je ne peux pas me battre, moi ; ce n'est pas manque de courage , c'est sensibilité. J'ai loujours eu peur de tuer.
— Par la raison que tu pourrais l'être, fit observer Montalvan ; du reste, il paraît que ta désertion t'a porté bonheur.
— Comme tu dis, caro. Revenu en Italie, je suis entré chez le trésorier du seigneur Facino Cane... Tu sais que j'ai toujours eu du goût pour les finances...
— Des autres, objecta Montalvan.
— Monseigneur Philippe-Marie était alors retenu à Pavie, continua Sereza ; j'ai fait sa connaissance, je suis entré à son service, et, petit à petit, j'ai gagné sa confiance.
— Si bien que te voilà devenu son conseiller, son secrétaire, un autre lui-même, enfin.]
— A peu près, caro ; à peu près.
— Et tu en as profité pour placer tous tes anciens amis?
— Ah ! tu sais?...
■— Que Paolo est grand secrétaire à la justice; Rienzi, trésorier; Cavoli, occupé des fournitures de l'armée... Grâce à toi. le duc a pour ministres les sept péchés capitaux.
— Viendrais-tu demander place pour un huitième, poveroJ
— Juste, Excellence.
— Quelle place?
— Ah ! voici. Le duc Philippe Visconti doit former une garde particulière pour sa personne.
— Et tu veux y entrer ?
— Je veux la commander !
Sereza recula de deux pas.
— Toi ! s'écria-t-il en regardant le condottiere.
— Oh ! ne te récrie pas, dit Montalvan ; ce que je demande est dans l'intérêt du duc, dans le tien, dans celui de tout le monde.
— Voyons cela !
— Pour le duc d'abord, tu ne doutes pomt qu'il ne soit bien gardé de moi ? J'ai fait mes preuves.
— Soit, dit Antoine; mais pour moi?
— Pour toi, tu auras un allié de plus, reprit le soldat. Songe quel avantage si de vieux compagnons, qui peuvent compter les uns sur lesautres, occupent toutes les places ! Tu l'as senti, puisque tu as déjà peuplé la cour de tes créatures. Mais il te manque un homme de main et d'expérience militaire. Me voici. Avec moi, votre association sera complète; nous formerons une ligue d'amis décidés à se faire du bien aux dépens des autres. Je me battrai, Paolo ju-gerà, Rienzi payera ; tu intrigueras pour tout le monde, et le duché sera bien gouverné.
Sereza parut frapper
— Sur mon âme ! c'est une idée, dit-il.
— Alors c'est convenu, reprit Montalvan ; tu vas me présenter au duc.
— C'est-à-dire, un moment ; diable ! les choses ne vont pas vite ; il faut que je réfléchisse.
— Inutile, interrompit le condottiere qui depuis un instant prêtait l'oreille; on vient de ce côté : c'est monseigneur. Tu vas lui parler sur-le-champ.
— Mais, caro...
— Je serai là," derrière la cloison.
— Songe ..♦
~ J'entendrai, j'attendrai...
Sereza ne put lui répondre : Montalvan avait soulevé la portière de soie, et il disparut au moment même où le duc entrait par l'autre côté.
Visconti semblait ennuyé et soucieux. A sa vue, Antoine s'était rangé en s'inclinant, le duc passa devant lui sans paraître le voir, parcourut deux ou trois fois la pièce dans sa longueur, puis s'arrêta en disant:
— Je viens de voir Béatrix.
—Et monseigneur l'a trouvée telle qu'il la désire ? ,
demanda Sereza avec une humilité précautionneuse.
— Toujours la même, répliqua Philippe brièvement, les préparatifs s'achèvent, et dans quelques instants le chapelain sera à l'autel.
Il s'arrêta, porta la main à son front et se remit à marcher.
Antoine connaissait de longue main ce caractère changeant et morose dont l'ambition précoce ne sut jamais se contenir ni se satisfaire, et qui, du fond de son palais où il se tint toujours caché, devait nouer et dénouer pendant plus de trente ans tous les fils politiques de l'Italie sans autre résultat que de les brouiller. Il attendit donc qu'un mot de Philippe put lui faire connaître sa préoccupation du moment.
Mais le duc continua à se promener en gardant le silence. Après une longue pause, le secrétaire se hasarda à reprendre la parole.
— Monseigneur a lieu d'être fier d'un succès qu'il ne doit qu'à lui-même, dit-il avec respect; grâce à ce mariage, il va se trouver le plus puissant prince de l'Italie.
Visconti soupira.
— J'avais espéré autre chose, murmura-t-il pensivement, et sans ma captivité...
— En effet, fit observer Antoine, il y a deux ans la reine Jeanne était libre encore...
— Et elle m'avait accepté, reprit plus vivement Ptiilippe; avec elle, Naples était à moi! Comprendstu, Antoine ? Naples et Milan ! C'étaient comme deux mains de géant, l'une au nord, l'autre au midi ; je n'avais qu'à les rapprocher pour prendre l'Italie... et Rome m'appartenait ! Le pape devenait mon vassal ; il eût mis le pied pour moi sur tous les fronts couronnés; je devenais l'égal de l'empereur et du roi de France !
— Monseigneur avait formé là un projet digne de lui ; mais depuis la reine Jeanne a épousé le comte de la Marche.
— Aussi ai-je dû renoncer à mes anciennes espérances, dit le jeune duc ; mon union avec Béatrix tournera, du reste, je l'espère, au profit de ma puissance. J'ai fait dresser le contrat qui règle nos droits et nos devoirs, de manière à me trouver seul msdtre.
— Et Monseigneur est-il sur que la signora Béatrix ne fera aucune objection pour signer ?
Philippe fit un mouvement d'épaules.
— Les femmes savent-elles rien refuser à celui dont elles se croient aimées ? dit-il avec un rire pâle. Pour un mot de tendresse, elles donneraient leur part du ciel. Béatrix signera tout aveuglément. Peut-être seulement faudra-t-il défendre plus tard des droits qu'elle regrettera, et alors j'aurai tout à craindre des anciens compagnons de Facino Cane. Ils ont vu leur jeune maîtresse presque enfant, ils en sont fiers comme d'une fille ; ces vieux tigres, repus de sang, rampent sous son regard, prêts à déchirer quiconque elle leur désignera. Mais je saurai prendre mes précautions, m'entourer de serviteurs dévoués, les meilleurs condottieri de mon frère me serviront de garde.
Ce mot rappela à Antoine la présence et les prétentions de Montalvan. Pendant que le duc parlait, il avait réfléchi aux paroles du condottiere, et ces réflexions l'avaient décidé.
— Mpnseigneur a-t-il choisi le capitaine qui doit les commazider? demanda-t-il à Yisconti.
— Non, répliqua le duc; connaîtrais- tu quelqu'un ?
— Un soldat de Chypre et de Candie.
— Dont la ûdélité ne laisse aucun doute ?
— Aucun.
— Et, il est ici ?
— À deux pas.
-— Fais-le venir.
Sereza alla à la seconde porte et rentra avec Montalvan.
Le premier aspect du condottiere prévenait en sa faveur. Il était d'une taille moyenne, mais dont les proportions annonçaient la force ; son visage, calme et basané, était rendu plus austère par une cicatrice qui descendait du front jusqu'au tiers de la joue ; il s'arrêta à quelques pas du duc avec un brusque salut.
Philippe Marie l'examina quelques instants. Tout ce qui annonçait le courage avait d'autant plus d'aclion sur lui qu'il était affligé d'une infirmité aussi
honteuse que nouvelle dans la famille des Visconti : Philippe-Marie était lâche ! Le bruit des armes le faisait pâlir, la vue du sang l'épouvantait I Or, par une de ces contradictions que la nature complexe de rhomme peut seule expliquer, ce prince, que la seule pensée du danger glaçait d'épouvante, ne rê* vait que guerre et conquête, non accomplies par luimême, il est vrai, mais par l'entremise de ses chefs de compagnies. Aussi aimait-il la bravoure des autres comme un instrument d'autant plus précieux qu'il eut été fort embarrassé d'y suppléer par la sienne. Il avait pour les hardis combattants la tendresse du poltron pour le chien farouche qui le
garde.
Le premier coup d'œil qu'il jeta sur Montalvan éveilla donc chez lui une prévention favorable ; il s'informa des batailles auxquelles il avait assisté, des chefs sous lesquels il avait servi, des bandes qu'il avait déjà commandées ; il lui demanda s'il comprenait bien l'importance des nouvelles fonctions pour lesquelles Antoine Sereza venait de le proposer.
— Je sais que mon épée devra tracer un cercle in-
frsyachissable autour de monseigneur , répondit le condottiere.
— Songe que tu seras entouré de pièges, reprit Philippe-Marie , et que tu devras tenir peu à la vie.
— Personne ne m*aime et je n'aime personne, répliqua Montalvan.
— x\insi, tu seras dévoué ? reprit le duc.
— Ma parole ne serait point ime preuve pour monseigneur, répondit le soldat : qu'il essaye.
— Soit ! dit Philippe, qui aimait la rude brièveté de ces réponses ; on t'accordera ce que tu demandes, et pour première preuve de ce que tu vaux, nous te . laissons le soin de te faire accepter pour chef par les condottieri de ma garde, qui ne te connaissent point.
— Ils m'accepteront, répondit Montalvan tranquillement.
— C'est ce que nous saurons tout à l'heure, répondit le duc ; Sereza, appelez le guidon de service.
Sereza transmit l'ordre, tandis que le duc feisait demander cent ducats à son trésorier ; il les compta
tai-même et fit signe à Montalvan de 1^ prendre,
C'est le premier mois de ta solde, dii-il ; tm-
vaille à ce que oe ne soit point le dernier. *
Le condottiere serra la somme dans sa oeiûtui?e-
Comme il achevait, Pietro entra.
— Approche, lui dit Philippe-Marie; tu sais que j'avais promis de vous choisir un chef.
— Il est vrai. Seigneurie^ répliqua Piétro,
— Eh bien , je l'ai dioisi^ repît le duc.
L'œil du guidon se promena autour de la tente avec curiosité.
— Le Toilà, reprit Phibppe en montrant le condottiere, tu le feras connaître à la compagnie. Allez.
11 fit un geste, et Pietro sortit avec Montalvan.
Mais les murmures du guidon, contenus par la présence du duc, éclatèrent librement lorsqu'il arriva au milieu de ses compagnons réunis devant ia tente. Ce fut avec des malédicticms et la fureur dans les yeux qu'il leur annonça le choix que te duci»: nait de faire : sa colère fut partagée par tous*
•— Un inconnu pour chef ! s'écrièreat-ils ame i
dignation. Sa Seigneurie ne pouvait-elle donc trouver parmi nous un homme digne de commander ?
— C'est quelque favori de la nouvelle duchesse, fit observer Pietro.
— Ou quelque bouvier allemand,, ajouta un vieux condottiere.
— Lui obéisse qui voudra, reprit le guidon, ce ne sera point moi.
— Ni moi.
— Ni moi.
Le refus d-obéissance trouvant partout de l'écho, les condottieri groupés devant l'entrée fixèrent des regards menaçants sur Montalvan.
Celui-ci demeura tranquillement à la même place, une épaule appuyée à la tente, et comptant avec une sorte d'indiflférence la bourse de ducats dont il s'occupait à faire deux parts.
Les soldats, surpris et embarrassés de ce calme, firent enfin silence. Montalvan releva alors la tête et promena autour de lui un regard dont la sérénité avait quelque chose de hautain.
— Vous êtes vifs, mes maîtres, dît-il lentement
..g LA LCNE DE MIEL
pourquoi s'emporter ainsi avant de savoir si l'on
peut s'entendre?
— Ah! il a peur, dit Pietro.
Parce que je ne crie point? répliqua Montalvan ; depuis quand as-tu vu, guidon, que les plus bruyants fussent les plusbraves ?
Eh bien, parle alors, reprit Pietro avec violence, d'où viens-tu, qui es-tu, quels sont tes droits pour nous commander?
Quels spnt les tiens? demanda froidement Moa-
talvan.
— Moi, j'ai tait mes preuves, répondit le guidon ; .
mais qui pourra assurer aux camarades que tu es
capable de les conduire?
— Toi, dit le soldat.
Pietro, étonné, le regarda?
— Tu n'as oublié ni la bataille de Candie, ni celui qui sauva ton guidon, continua Montalvan; la nuit était déjà venue et elle a pu t'empêcher de distinguer ses traits ; mais quand il te quitta, vous avez
échangé vos armes.
— D'où sais-tu cela? s'écria Pietro.
Montalvan dégaina son épée et en tendit la poignée au condottiere, qui la reconnut.
— Celle que tu portes, ajouta-t-il; doit avoir une main qui tient un poignard gravée sur la lame.
— Sur mon salut! c'est la vérité; interrompit le guidon ; mais alors ce brave qui sauva mon drapeau, c'était toi?...
Et, comme honteux de cette familiarité, il se découvrit avec respect en reprenant :
— C'était vous !
Montalvan sourit.
— Tu vois que j'ai fait mes preuves, reprit-il, et que tu peux être ma caution auprès de tes camarades. Quant au droit de vous commander, je n'en ai d'autre que la préférence du duc. Je ne vous dirai point que j'ai conduit des compagnies dans les armées de Sforza, de Micheletto, de Braccio, cela ne vous prouverait .point que j'en étais digne; mais prenons le temps de nous connaître. Dans un mois je reviendrai devant vous comme je suis dans ce moment, sans insigne de mon grade, le fourreau vide, et vous-même déciderez si je puis continuer à
. marcher à votre tête ou si j,e dois rentrer dans vos rangs.
— C'est dit ! s'écria Pietro J'accepte.
Les condottieri se regardèrent
— Essayons, répétèrent toutes les voix les unes après les autres.
— Alors j'entre en fonctions, reprit Montalvan qui tira de sa ceinture les deux bourses. Ceci, camarades, est pour célébrer ma bienvenue et ceci pour ajouter à votre solde. Le guidon fera les partages.
Il avait jejé les cent ducats à Pietro, qui demeura stupéfait d'une tfiÛe générosité ; mais les condottieri applaudirent.
— Par saint Janvier! voilà un début que j'aime, s'écria un Piémontais qui soupesait de l'œil les deux bourses.
-^ Je commence à croire que monseigneur a bien choisi, ajouta un Napolitain en riant.
— Il réclamera notre paye arriérée, reprit un troisième. .
— Et U nous permettra le pillage en campagne, continua un dernier.
— Santé et joie à Sa Seigneurie !
— Vive le nouveau capitaine î
Lestoqnes s'agitaient dans Tair, les visages avaient repris une apparence de bonne humeur, et les condottieri se retirèrent bruyamment à l'écart pour faire le partage des deux bourses.
UN MARUGE POLITIQUE •
Béatrix et le duc se trouvaient réunis avec leurs principaux officiers dans la partie de la tente disposée en chapelle. Les prêtres étaient debout devant l'autel et les notaires de la cour chargés du contrat se tenaient à l'écart avec leurs clercs portant les rouleaux de parchemins.
Philippe-Marie, assis près de sa fiancée, lui parlait bas, et, au sourtre tendre qui' effleurait les lèvres de la jeune femme, il était facile de deviner le sujet de cette intime causerie.
Tous deux y furent arrachés par la voix du comte de Rivera.
— Que Leurs Seigneuries m'excusent, fît observer le vieux soldat; mais le chapelain attend à l'autel.
— Alors ne retardons point davantage, ditPhilippe- Marie en se levant.
Et, présentant la main à la jeune femme :
— Venez, signora, il me tarde de pouvoir vous entendre appeler duchesse de Milan.
— Il faut d'abord que l'acte qui règle les droits de Leurs Seigneuries soit accepté, fît observer le comte.
— Alors fînissons sur-le-champ, reprit Philippe en s'avançant vers la table devant laquelle se trouvaient les notaires et tendant la main pour signer.
— Pardon, monseigneur, interrompit Rivera, l'acte doit être lu et discuté.
— Ah ! vous ne voulez nous épargner aucun des ennuis de la cérémonie, seigneur comte, dit Philippe avec une gaieté contrainte ; eh bien, qu'on lise ces actes.
Et, se rasseyant près de Béatrix :
— Pendant cette lecture, du moins, je pourrai vous parler, continua-t-il à demi- voix ; car que nous importent ces conventions. Est-il donc besoin entre nous de contrats qui règlent les droits de chacun comme on le ferait entre des ennemis.
— Ah! vous avez raison, répondit Béatrix sur le même ton; pourquoi séparer d'avance des intérêts qui doivent rester confondus? A quoi bon prendre, l'un contre l'autre, des précautions honteuses? Si l'on est sincèrement aimée, que sert de se défier, et si Ton cesse de l'être, à quoi bon mettre vos intérêts à l'abri de celui qui vous a trompée? N'a-t-il pas toujours sous la main votre cœur qu'il peut frapper?
Philippe se pencha vers la jeune femme.
— Vous dites cela d'un accent bien ému, Béatrix, reprit-il en souriant; auriez- vous quelques craintes?
— Moi? répéta-t-elle, non, monseigneur; vous m'avez librement choisie et je crois à votre tendresse. Vous le savez, car, pour vous, j'ai quitté la ville où j'étais née, mes compagnes d'enfance, tout ce qui m'avait faite heureuse, enfin ! et je ne le
regrette point, Dieu en est témoin ! Mais aujourd'hui je brise avec tout mon passé ; quelqixe chose de nouveau commence pour moi, et je sens ce tremblement intérieur qui saisit toujours devant l'inconnu !
Pendant que cet entretien avait lieu à voix basse, la lecture de ractifavait été commencée et se poursuivait. Bivera s'était en vain retourné plusieurs fois vers les deux fiancés en soUiciUnt leur attention du regard et du geste, Philippe continuait tout bas des protestations auxquelles Béatrix répondait avec confiance.
Le comte, qui avait déjà voulu interrompre la lecture, se leva enfin brusquement.
— Cet acte n'est point tel que nous en étions convenus, s'écria-t-il, et les conseillers de la signora Béatrir ne peuvent le laisser conclure sans qu'elle soit avertie.
— Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune femme arrachée à l'entretien de Visconti par cette bruyante interruption.
—Vous n'avez point entendu la lecture du contrat
que vous allez signer, Seigneurie, reprit le comte ; mais d'après les conventions qui y sont exprimées, vous demeurez, en tout, soumise à monseign-eur; vous ne pouvez nommer les officiersde votre maison ; les villes que vous apportez en dot doivent recevoir garnison des soldats milanais, vos sujets enfin deviennent ceux du duc.
— Que dites-vous là? s'écria Béatrix dont le regard se porta sur Philippe avec une interrogation étonnée.
Visc(Miti, qui avait d'abord pâli à l'interruption de Rivera, prit un air de dignité blessée.
— Je ne connais point cet acte, dit-il froidement ; les droits ont été débattus et réglés par les hommes chargés de cette affaire; mais je suis prêt à y renoncer si la signora me suppose capable d'en abuser.
-^ Aht ne le croyez pas, monseigneur, interrompit vivement Béatrix.
— Changez les rôles , seigneur comte , reprit Philippe d'un ton libre; les avantages que vous craignez de m*accorder, passez-les à la signora. Dans
une union comme la nôtre, celui qui donne n'est-il pas le plus heureux? La confiance, d'ailleurs, est de la prudence quand on s'aime.
Béatrix fit un mouvement. L'espèce d'abandon désintéressé qu'exprimaient les paroles du duc était trop conforme à ses propres sensations pour qu'elle n'en fût point vivement saisie. Honteuse d'avoir été prévenue dans cette confiance romanesque, qui est la générosité des femmes, et décidée à ne point se laisser vaincre, elle s'écria :
— Je ne veux rien changer à ce contrat, monseigneur.
Rivera voulut s'entremettre.
— Assez, interrompit précipitamment Béatrix en s'avançant vers la table, j'approuve tout, j'accepte tout.
— Prenez garde, dit le duc doucement, le comte vous donne un utile avertissement; songez que je puis devenir oublieux et ingrat.
— Non, répéta la jeune femme, qui avait pris la plume que lui tendait le notaire ; pouvoir, liberté, richesse, je veux tout abdiquer, monseigneur, pour
ne rien tenir que de votre tendresse. C'est une nouvelle vie que je commence avec vous^ seul et pour vous seul.
Elle se pencha sur l'acte et signa rapidement.
Un imperceptible sourire de triomphe entr'ouvrit les lèvres de Philippe-Marie, qui signa à son tour.
Le comte Rivera avait reculé avec un geste de douleur, et parlait vivement à voix basse aux officiers venus avec lui de Verceil.
Enfin les notaires se retirèrent, et les deux fiancés approchèrent de l'autel où la cérémonie nuptiale commença. Tous deux étaient agenouillés sur des coussins de velours brodés à leurs armes, mais dans des attitudes remarquablement différentes.
Philippe-Marie avait repris sa physionomie distraite. Livré à quelque laborieuse méditation, il semblait ne rien voir de ce qui l'entourait.
La préoccupation de Béatrix était aussi profonde, mais plus compréhensible. Les mains jointes, la respiration pressée et les paupières humides, elle priait avec ferveur. Arrêtée un instant à l'entrée d'une vie nouvelle et inconnue, elle invoquait toutes
tes protections chi eiel, comme- le marin près de quitter le port.
Les témoins étaient également pensifs : séparés en deux bandes distinctes, ils. parlaient bas et se poursuivaient de regards froids et défiants, mais le comte de Rivera était pins sombre que tous les autres* Soldat mêlé aux différentes guerres qui avaient boulevenrsé lltalie depuis vingt ans, il avait moins vécu dans les villes qu^au bivac, et il était demeuré étranger à eette science de lâchetés ou d'embûches que Ton appelait alors la politique, et dont Machiavel devait formuler plus tard la pratique; mais il avait l'intuition instinctive des âmes simples et droites. Ce Y^sconti au regard douteixx, aux mouvements toujours contenus, lui faisait peur. A travers cette jeune enveloppe, il lui semblait entrevoir les rides d'un cœur désolé. Les changements introduits dans le contrat, et l'adresse avec laquelle Philippe-Marie venait de les faire accepter, avaient redoublé ses inquiétudes ; il aimait Béatrix moins comme une souveraine que comme une fille, et il éprouvait malgré lui un vague ejfroi pour son avenir.
Cependant lorsque la cérémonie fut acheTée et que la nouvelle duchesse^ pâle d'émotion^ passa devant ses serviteursy appiiyée au bras de son épom, le cœur du irieux chef de bandes s'émut^ il s'aicança vers Béatrix, mit nn g«jiou en terre, prit sa main et la tint longtemps p]:es6ée sur ses lèvres.
Quand U releva la tète, une larme brillait aux bords de ses cils.
— Sur mon âme, comte: de Rivera, vous avez une joie singulièrement attendrie, dit le duc d'un ton d'impatience railleuse.
— Un vieillard peut s'émouvoir quand il va quitter ceux qu'il aime, répondit Rivera avec simplicité, car il lui reste peu d'espérance de les revoir..
— Ne dites point cela, comte, interrompit précipitamment Béatrix; ne resterez- vous point k nos côtés? N'aurai-je pas toujours besoin de vus conseils et de votre amitié.
Le vieux geMilhomme seeona la tète.
— Ma place est à Verceil et nen à Milan, dit-il doucement ; que puis-jé d^ailleurs maintenant pour Sa Seigneurie? Sa Seigneurie a un ami et un conseil-
1er qui remplace tous les autres; c'est sur lui seul qu'elle peut compter, pour lui seul qu'elle doit vivre. Monseigneur tient dans sa main les jours de Sa Seigneurie, comme la vieille femme sculptée sur la porte du château de Verceil tient le fil des destinées humaines. C'est en lui seul que nous espérons pour faire ses jours heureux et paisibles. Que monseigneur nous réjouisse par quelque bonne promesse, et nous repartirons le cœur raffermi.
Avant que Philippe-Marie eût pu répondre, un bruit de voix haletantes retentit dans la pièce voisine; la portière fut brusquement tirée, et Antoine Sereza parut, en criant :
4 —Monseigneur, monseigneur!
— Qu'est-ce donc? demanda le duc qui avait quitté vivement le bras de Béatrix.
— Des lettres de Naples.
Philippe-Marie saisit les dépêches que le secrétaire lui tendait, et l'entraîna vivement à l'écart.
— Y a-t-il quelque grande nouvelle ? demanda-t-il.
— Le comte de la Marche vient de mourir, répliqua Antoine.
Le duc recula,
— La reine de Naples est veuve , continua Sereza.
— Veuve ! répéta Philippe qui pâlit.
— Et un courrier d'elle vient d'arriver pour vous en avertir.
Visconti avait brisé l'enveloppe avec un empressement convulsif ; il parcourut la lettre et poussa une exclamation.
— Trop tard ! s'écria-t-il avec un mouvement de rage. Jeanne de Naples veuve!... Ainsi, un jour, une heure, un insfknt seulement de retard et tous mes projets d'autrefois pouvaient se réaliser!
— Que dites-vous? interrompit Béatrix qui s'était approchée.
Philippe-Marie lui jeta un regard plein de haine.
— Je dis, signora, répliqua-t-il avec impétuosité, que vous me coûtez la souveraineté de toute l'Italie !
Il en est de certaines révélations comme de ces jets d'incendie qui s'élancent subitement au milieu de la nuit; un instant avant, tout était invisible, silencieux, et, à l'éclat de la flamme, un monde entier sort tout à coup des ténèbres.
Le cri de désespoir furieux jeté par Philippe-Marie produisit le même effet sur Bésirix ; eBe recula jusqu'à la table au le cratrat avait été agné, pMe, les yeux effarés et les lèvres tremblantes. Tout ce q[u*il y avait jusqu'alors d'obscur dans l'âme de PhiMppc Tenait de s'ilhiminer j ses^empressements subits, ses inégales tendresses, son stratagème récent pour M faire signer l'acte qui la dépouillait ; elle compre^ nait tout, elle s'expliquait tout, c'était comme la lucidité instantanée de l'aveugle auquel le médecin enlève le voile qui le retenait dans les ténèbres.
Éblouie par cette lunrière inattendue, elle porta les deux mains à son front, et s'appuya au dossier du fauteuil qui se trouvait près d'elle.
— Jeanne de Naples, balbutia-t-elle en cherchant à mettre en ordre les nrille révélations qui surgissent à la fois dans sa mémoire... mais alors... monseigneur. . . cette tendresse. . .
—Allez, vous êtes folle! interrompit Philippe- Marie qui froissait la dépêche avec colère.
Béatrix sentit ses genoux fléchir sous elle et chercha de la main un siège.
LA LITNE D£ MLEL 91
Le coup étaji trop méùy trap inattenâu surtout. Près d'atteindre les derniers degrés de ce rêve rosianesque^ éterndla écàelle de Jaeob, par laquelle rimagipation dea femmes monte josqu'asx cieux, elle en était rodemenit précipitée au milieu du mépris. Elle ne put suppiarter une aussi brusque tranntkm : sa tète s'appuya sur seft dmx mains, et elle fondit en larmes.
Il y eut un moment d'embarras général et comme de saisissement. Les seigneurs présents regardaient 4Nms savoir ce qu'ils devaient &ire; tous gardaient le silence, et pendant quelques instas94)s on n'eniendit que les sanglots èe Béairix et le bruitdies pas piécipités de Philippe-Marie.
Mais le comte de Riv^a retrouva bientôt sa préjsence d'esprit. Il fit un pas vers le duc, et rarrëtaat brusquement dans sa course :
— Les paroles que moaseigneur vient de prononcer demandent à être expliquées, dit-il avec une indignation contenue ; elles ont frappé au cœur de la signora et aux nôtres, et si ce mariage sollicité avec prière.,..
— Comte de Rivera, interrompit Philippe, dont le visage avait en ce moment la pâleur livide que l'habitude des émotions contenues lui donna plus tard, vous avez rempli votre office en conduisant jusqu'ici votre souveraine : tout est fini entre nous.
— Non, monseigneur, reprit Rivera d'une voix plus élevée, tout n'est pas fini tant que je puis craindre pour le bonheur de lasignora, etje veux d'abord recevoir ses ordres.
Les mains du duc se crispèrent.
— Les ordres, c'est moi qui les donne désormais, seigneur comte, dit-il d'un accent dans lequel la peur comprimait la colère : c'est à moi que vous devez obéir; cet acte le dit.
— Eh bien, je le récuse, s'écria Rivera avec explosion ; oui, je le récuse, monseigneur, comme surpris par ruse et trahison. J'en appellerai aux princes de l'Italie, à la cour de Rome, aux armes, s'il le faut !
Un mouvement de tous les ofiîciers du duc l'interrompit; ils s'étaient rapprochés par un élan spontané, et leurs mains s'étaient portées à leurs épées comme s'ils eussent voulu répondre immédiatement
à ce défi. Un mouvement semblable rapprocha les officiers de Béatrix du comte de Rivera, et les deux troupes, placées des deux côtés de la chapelle, demeurèrent un instant immobiles, se mesurant des yeux comme des combattants qui vont se jeter l'un sur l'autre.
Le duc, effrayé, recula jusqu'à Tautel; mais Béatrix, arrachée à son désespoir par le mouvement qui venait de se faire, arrêta du geste ses serviteurs et se teva lentement.
Les larmes que la duchesse venait de répandre baignaient encore son visage pâli, une de ses tresses dénouées pendait sur ses épaules nues, et Tune de ses mains était repliée sur sa poitrine, tandis qu'elle tenait de l'autre un riche mouchoir à écusson de soie et d'or qu'elle pressait sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots. Elle s'avança en chancelant entre les deux troupes, et, se tournant vers Rivera :
— Point de débats, murmura-t-elle ; ils seraient inutiles... partez... monseigneur le fluc a le droit d'être obéi... et moi, je vous en supplie.
Le comte voulut résister.
—Taisez-vous, interrompit-elle plus vivement. • il le faut, je le veux. Adieu ! Rivera, dites à ceux qui m'ont aimée de prier pour moi !
— Ib feront mieux, signora, lépliqua le comte ému, ils veilleront !
Et comme elle l'interrompit d'un geste suppliant: —Nous voos obéirons, reprit-il avec une douloureuse répugnance; mais quoi qu'il arrive, rappelezvous que les grandes compagnies de Facino Cane vous appartiennent, et qu'au premier signal elles seront i vos côtés.
Béatrix lui tendit la main sans répondre ; il la saisit, la tint longtemps pressée contre ses lèvres, puis lit place aux autres serviteurs de la dudxesse, qui lui baisèrent également la main. Tous étaient troroblés, efc quelques-uns essuyaient à la dérobée leurs larmes. Lorsque le dernier eut pris congé, Rivera se tourna vers le due.
— Qœ monseigneur soit juste, diMl d'un ton triste, et il nou& trouvera fidèles.
Il s'inclina lentement, et sortit suivi de ses cornpagnons.
LA LUNS ]>£ M1£L 95
Philippe-Made, qtii avmt fai£ signe à Aatoioe Sereza, disparut presque anssftôt patr la perte opposée., tandis que les seisBemrs de sa <fiei]r se setkaieiit égalemenL
Délivrée des regards qui l'oppressaient , Béatrii laissa librement conlear ses larmes, seul soulagement possible dans un pareil moment. Son afiDdction était trop poignante et surtout trop ifto^née pour qu'elle pât TanalyBer. Elle se sentait profondément frappée, frs^pée au coeur, et sesa esfiirit IroajMé par la douleur ne pouvait aller plus loija. L'énergie -de k souffranee lui ôtait k possibilité dek réiexion.
La vue d'une jeune fiUe à genoux devant elle et pleuraïit tout bas put seule suspeâMlre ses larmes. C'était Martha, sa sœur de kit. Martba ne savait rien de œ qui s'était passé, mais «n voyant le comte Ritera et ses eompagnons partir précipitamment, elle avait deviné quelque malheur^ et s'était en^essée d'accDŒrirprèsdesa mailiesse, <}u'elleavjit troruvée au plus fort de son désesp€ik.lii'ajant pa <d)tenir de réfifonse i {ses premières qiiestiofis, etle s'était âge* AouiUée aux pieds ds kândiesse, ktj^Hams jointes,
pleurant par sympathie, et dans Tattente du moment où elle pourrait se faire écouter.
En apercevant la jeune fille éplorée, Béatrix tendit les deux mains vers elle et l'appela par son nom.
— Ah ! vous me voyez enfin, s'écria Martha, qui serra dans ses bras les genoux de sa maîtresse; mon Dieu ! quelque grand malheur est donc arrivé?
— Oui, bégaya Béatrix, qui tâchait de rentrer en possession d'elle-même; le plus grand de tous!... Mais ne me demande rien, ne me force point à parler, à penser: reste là seulement, dis-'moi que tu m'aimes. . . que tu ne me quitteras point !
— Moi, vous quitter, répéta la jeune fille, douloureusement surprise ; cela serait-il possible?... Ne savez-vous point que je vous suivrais jusque sous la hache?... Ah! vous avez donc éprouvé une cruelle trahison, signora?
— Bien, bien, reprit la duchesse,'sans répondre à la dernière question de Martha et en l'attirant plus près d'elle; alors j'aurai quelqu'un qui me sera dévoué au milieu de cette cour où tout obéit au duc, où tout
regarde, écoute, agit pour lui l Si les autres sont contre moi, toi, tu me seras fidèle.
, — Àh ! ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille, dont les pleurs recommencèrent à couler. Au nom de Dieu, signora, pourquoi ces craintes... n'avez-vous donc plus de serviteurs dévoués... oubliez-vous le comte Rivera?
— Il est parti, répéta Béatrix d'une voix brève.
— Mais il reviendra si vous l'appelez, signora; et ici même, croyez- vous être sans amis?... Tout à l'heure encore, un jeune novice était là qui demandait avec instance à vous voir.
— Un novice ?
— Du couvent de San-Francesco.
— Que peut-il me vouloir ?
— Je ne sais, mais il a dit qu'il connaissait Sa Seigneurie depuis longtemps : qu'il l'avait vue à la maison des Orphelins de Verceil.
— Il y a été élevé sans doute, reprit Béatrix ; ah l s'il en est ainsi, Martha, fais-le venir; tout ce qui me rappelle la maison des Orphelins m'est cher; c'est là seulement que j'ai pu faire un peu de bien.
Martha ne se fit poiirt répéter Tordre ; elle se releva vivement, courut à la porte de la tente, disparut et revint presque à l'instant suivie de Claudio. «
Celui-ci était visiblement ému. Il s'arrêta à l'entrée, les deux mains croisées sur sa poitrine. Béatijx lui fit signe d'approcher-
— Vous avez voulu me parler, dit-elle les yeux fixés sur le novice qui tremblait.
— Il est vrai, Seigneurie, répondit-il.
— Et qu'aviez-vous à me demander?
Avant de répondre, il s'assura qu'ils étaient senls, fit un pas vers Béatrix et dit d'un ton plus bas :
— J'ai un billet à vous remettre. Seigneurie.
— A moi?
— De la part du comte de Rivera.
Béatrix jeta un regard inquiet autour d'elle, et se rapprocha du jeune homme.
— Plus bas, dit-elle ; vous avez vu le comte ?
— Tout à l'heure, au moment de son départ.
•— Mors vous le connaissez?
— Sa protection m'a fait auteefois recevoir à ITioapice des Orphelins.
— Et il VOUS a remis. .♦ ?
' — Ces tablettes : forcé de retourner à Verceil, il y a écrit quelques mots avant de monter à cheval.
Béatrix saisit les tablettes que lui tendait Claudio ai; reconi^ut, en effet, l'écriture. du comte. Il avait tracé à la hâte deux ou trois ligaes dans lesquelles il proposait de nouveau à la duchesse l'intervention de ses serviteurs, en lui indiquant le moyen de les faire avertir. La jeune femme parut attendrie.
— Noble ' et loyal ami, dit^elle à demi-voix, je n'attendais pas moins de son dévouement ; mais je ne puis, je ne dois pas l'acoepter..^ Ce serait uae guerre l.». quoi qu'il arrive, je resterai, je ne veux point de combat, point de sang î
— Ah ! heureux qui pourrait verser le sien pour Sa Seigneurie, murmura le novice, comme emporté par un élan involontaire ; plus heureux qui lui achèterait, au prix de la vie, une seule heure de joie !... Oh ! si j'avais une épée !
Cette espèce de cri de dévouement avait été si sincère, qu'il fit tressaillir la duchesse ; elle releva la tète et regarda plus attentivement Claudio.
Celui-ci crut que son souhait avait déplu, et recula troublé,
— Pardon, Seigneurie, reprit-il en balbutiant, j'oublie qui je suis, et qui vous êtes...
— Il me semble maintenant que vos traits ne aae sont point inconnus, dit Béatrix, qui continuait à le regarder.
— Sa Seigneurie m'aurait remarqué ? interrompit le novice palpitant.
— Au couvent des Orphelins.
— Où Sa Seigneurie venait prier tous les soirs, ajouta vivement Claudio ; Sa Seigneurie se plaçait sous une madone qui lui ressemblait... sa voix se mêlait à nos chants.
* —Vous n'avez rien oublié, fit observer Béatrix en souriant.
— Rien, reprit Claudio qui, comme tous les jeunes gens sans expérience, passait de l'extrême timidité à l'extrême audace; mes yeux ne quittaient point Sa Seigneurie ; j'euTiais la place du dernier page agenouillé derrière elle; j'aurais voulu fuir cefte solitude du cloître, me mêler au bruit d'armes
et de voix qui entourait Sa Seigneurie, vivre dans l'air où passaient sçs regards, être son serviteur enfin pour avoir la joie de lui obéir.
L'accent de Claudio avait la chaleur fascinante des jeunes exaltations qui ne cherchent ni à se cacher, fti à se contraindre. Béatrix en éprouva une sorte de vibration intérieure.
— Tant de dévouement, dit-elle avec attendrissement, tant de dévouement pour nioi, que vous ne connaissez point!
— On ne connaît point Dieu, Seigneurie, répliqua le novice, et cependant on meurt pour lui.
La duchesse lui jeta un regard reconnaissant.
— Maintenant, reprit-elle, vos pensées n'ont-elles point changé ? Renonceriez-vous encore à la paix du couvent?
— Oh ! Seigneurie, avec joie.
— Et je pourrais compter sur votre fidélité?
— Aussi longtemps^que sur ma vie.
Elle réfléchit un instant, puis reprit :
— Votre nom?
— Claudio.
102 LA IXrXE SE MIEL
Elle appuya une main sur son épaule.
— Eh bien , Claudio , dit-elle d'une voix trèsdouce ; vous qui m'avez connue autrefois, qui êtes pour moi un ancien compagnon, au moins par le souvenir, qui m'êtes seul ami dans cette cour inconnue et périlleuse, voulez-vous vous attacher à moi?
— Moi ? s'écria le jeune homme qui devînt pâle de bonheur.
— Voulez-vous quitter pour moi cet habit de moine et me suivre ? reprit Béatrix souriante.
— Ah ! partout ! partout ! cria Claudio en déchirant sa robe de novice avec délire ; une épée, Seigneurie, faites-moi donner une épée.
n avait plié les deux genoux et s'était prosterné devant la duchesse avec une adoration passionnée. Béatrix, touchée jusqu'aux larmes, lui tendit la main et le fit relever ; elle le remercia de son affection, lui répéta qu'il faisait désormais partie de sa maison, et, après lui avoir promis de chercher les fonctions qui pourraient lui convenir davantage, elle le congédia avec un signe amical.
* Claudio sortit fou de joie. Il arriva sur Tesplanade qui précédait la tente sans rien voir et sans rien entendre. Une seule pensée occupait son esprit ; il allait suivre la signora Béalrix. Tout le reste n*était pour lui qu'un rêve. ILtraversait la foule des spectateurs qui étaient réunis devant la tente, comme il eût traversé un cortège de fantômes, sans entendre les plaintes qui s'élevaient sur son passage et sans sentir les bourrades des mécontents ; il ne voyait même pas les préparatifs de départ qui se faisaient sous ses yeux.
Les condottieri avaient pris leurs rangs ; on venait d'amener le cheval^du duc, et la litière de Béatrix s'était rapprochée,
Philippe-Marie parut bientôt avec la duchesse qu'il conduisit jusqu'à cette litière, puis lui-même se mit en selle;
Claudio suivait d'un regard éperdoEi sa souveraine lorsque le cortège s'ébranla.
Dans ce moment, une main s'appuya sur la sienne.
— Je TOUS cherchais, Claudio, dît Montalvan ; adieu et soyez heureux.
— • Vous partez aussi ? demanda le jeune homme.
— Ne voyez-vous pas mon épée nue ? répondit le condottiere ; j'ai une compagnie : je suis désormais au service de monseigneur Philippe-Marie.
Le novice retira vivement sa main de celle du soldat.
— Èh bien, qu*avez-vous? demanda Montalvan surpris.
— Moi, répliqua-t-il d'une voix ferme et haute, je suis au service de la signora Béatrix.
Qui visite aujourd'hui l'Italie avec ses routes couvertes d'étrangers, ses villes ouvertes, ses populations tour à tour vives et nonchalantes, dansant devant les seuils ou dormant à l'ombre des palais, peut diflBcilement se figurer l'Italie du quinzième
siècle, toute hérissée de forteresses et de cités fermées, toujours retentissant du bruit des armes et servant de champ de bataille à l'Europe entière. A voir maintenant tant de mollesse, comment croire à tant d'activité ? Quel moyen de reconnaître dans cette génération aimable et joyeuse, les descendants de la nation bardée de fer et de ruse qu'exploitèrent tour à tour les Médicis, les Borgia et les Visconti ? Au quinzième siècle, l'Italie était véritablement le cerveau de l'Europe; mais un cerveau plein de mauvaises pensées, de combinaisons sinistres, d'habileté aidée par le poison et le poignard. La famille de Philippe-Marie avait été familiarisée de longue main et par un usage fréquent avec tous ces moyens de gouvernement. Jean Galéas avait empoisonné son oncle Bernade, qui en avait précédemment agi de même avec son frère Mathieu, et Jean- Marie s'était débarrassé parle même moyen de sa mère. Philippe n'éprouvait donc aucune répugnance personnelle pourun expédient alors adopté dans toutes les familles souveraines de l'Italie, et il l'eût employé sans scrupule pour briser la^ chaîne qui venait de l'unir à Béatrix,
s'il n'eût craint les suites de ce brusque dénoù-
Les villes d'Alexandrie, de Verceil, de Tortose et de Novare, apportées en dot par la veuve de Facino Cane, étaient restées, malgré tous les désirs du duc^ entre les mains de commandants dévoués à Béatrix. Il avait craint, en usant du droit écrit dans l'acte de mariage, et en envoyant de nouveaux gouverneurs dans ces villes, de pousser à la rébellion ceux qui s'y trouvaient établis. Or, les mômes craintes l'empochaient de rompre par un crime l'union si malheureusement formée* La mort de Béatrix eût infailliblement allumé une révolte de toutes les anciennes bandes de Facino Cane, et il craignait les suites d'une lutte incertaine. Ce qu'il voulait, c'était recouvrer sa liberté en conservant la dot de Béatrix. Mais il cherchait en vain depuis trois mois, avec Antoine, la solution de ce problème, que les rivalités des différents princes de l'Italie rendaient encore plus difficile à découvrir.
Cependant il n'avait point renoncé à ses anciennes espérances. Le corps penché sur une carte piquée de
plusieurs épingles à têtes coloriées, il tenait, depuis longtemps, les yeux fixés sur le royaume de Jeanne, lorsqu'il releva brusquement la tête :
— Naples ! Naples ! murmura- t-il avec un soupir étouflGé ; c'est là qu'est la souveraineté de ritalie î... et elle m'est offerte ! La veuve du comte de la Marche aspire, comme moi, à une alliance qui nous ferait les égaux des plus puissants princes!... Oh! n'avoir qu'une femme pour barrer le chemin.. . et n'oser passer outre !
'■■ — Il est certain, fit observer Sereza avec dépit, que si le Saint-Père y avait mis de la bonne volonté, il eût trouvé quelques motifs pour annuler le mariage de monseigneur etpom» forcer la signoraBéatrix à entrer dans un couvent.
— Le Saint-Père craint l'accroissement de la puissance milanaise, reprit Visconti, dont le regard s'était fixé de nouveau sur la carte ; il veut maintenir ce qu'il appelle la balance de l'Italie... afin de la tenir dans sa main.
Lé secrétaii*e soupira.
—Ah ! Sa Seigneurie a joué de malheur, dit-il;
il y a quelques années, la chose n'eût point été si difficile. Nous possédions trois papes ! quand Tun refusait, on allait à l'autre, et comme chacun avait une clef du paradis, on était toujours sûr d'être sauvé.
Cette remarque, évidemment faite dans une intention de plaisanterie, ne dérida point Philippe- Marie. Il resta dans la même attitude, l'œil fixe et ouvert.
— J'ai encore un espoir, dit-il, après un court silence, le procureur apostolique, don Sepharo, que j'ai fait consulter, m'indiquera peut-être quelque moyen.
— Monseigneur a eu là une merveilleuse idée , répliqua Antoine, les divorces sont la spéciaUté de don Sepharo. 11 trouverait des causes de séparation entre le Christ et son Église. Aussi Dieu sait s'il y a foule à ses consultations ! C'est lui qui a fait rompre le mariage du prince d'Athènes, que le Saint-Père avait d'abord trouvé régulier.
— Soit, reprit Philippe ; mais ce n'est point tout ; il faut se préparer aux suites de cette séparation; s'as-
surer que rien n'échappera ; l'esprit de rébellion ne demande qu'à s'éveiller ; tu vois que des villages ont déjà refusé l'impôt.
— Ah! j'avais oublié d'avertir monseigneur que Montalvan en était revenu.
— Déjà !
— Il arrive.
— Et a-t-il réussi ?
— Je ne l'ai point encore vu ; mais monseigneur peut le faire demander.
Le duc donna sur-le-champ l'ordre de lui amener Montalvan.
La mission dont il l'avait chargé était difficile et périlleuse ; plusieurs villages situés sur les frontières du Milanais avaient refusé l'impôt, brûlé les bureaux de péage et tué le percepteur. En laissant un pareil crime impuni , on s'exposait à le voir se répéter sur tous les points du duché ; mais la répression était également difficile. 11 fallait, pour l'exercer, une volonté inflexible, un courage sûr et une fidélité à toute épreuve ; la mission fut confiée à Montalvan.
Depuis son entrée au service du duc, une trans«
110 LÀ LUNB BS MIEL
formaâoa ooo^lète s'était ej^érée dans le caraeiàre et daifô la 0(MHluite du oondottiere. Facile et gé&é* reux avec le soldat, il était devena iotraitable pour tous les antres. S'il y a^ait i choisir entre plusieurs mesures, il conseillait toajoon la plus TÎolente; s*il fallait accomplir quelque mission sévère, il s'offrait sans balancer, et il en aggravait la ligueur par sa dureté ! Du reste, désintéraeié, étrasger aux intii^uu» de la ecar, uiûçmBeiit^wcupé de se concilier l'affection de ses compagnie et de ressorer les Ufens du joug q«i traait le pafs opprimé, ilrealisait l'idéal du prétorien frappant sans, hésîtatkm et sans ranordstout eequesMmlraitle do^du maitre. Aussi le Amo lai aooordait-fl doMpte jour une pbfê laiiB^ part daas sa eoBfiaDoe. fiereza s'en était alarmé un mstaat; mais, voyant qoeMmtalvaa ne Cachait point i en pit^ter, t^u'il m demandait lieii et &'empècbaft rien, il s'était rassmcé liisea vite et avait regardé ie aèle passionné da condottiere comme ime
nouvelle Uiarrerie de ce caractère ^ n'aindt jasais
ressemblé aux antres.
* Uontalvàn m tarda pas à fan^re, suivi de deux
LA lUKE DE MIEL lit
sokktsporianl oes«a€8 âe eairàfermoîr ffacÎCT dont se servaient ators les percepteurs d'impôts, A leur vue, le doc «e redressa.
— Dieu me sauve ! le spudard a réussi ! s'émat-il en Tîaiit ; il ïhwis apporte une partie des arrérages.
— Je vous les apporte lous, monseigneur, répondit le caipitaine.
— Tous? répéta Sei^sa étonné.
— Avec trois cents ducats d'amende pofur indemniser Sa Seigneurie du retard.
Philippe-Marie et son «ecrétaîre se regardèrent.
— C'est de la magîe^ reprit ie piteinâer avec une 9014e d'admmlkm. ftr le ciel! capitaine, vous valez seoi use pvovince.
-— Et c'est flMt qui l'ai donné & Sa Seigneurie, lit observer Seroca, qui ne manquait aucune occasion de se Mconmaiider^aiu ntaftre.
— Mais comment avez-YOOB pu ol^enir cette somme ? demanda Pliilifpe.
— Rien de plus laciie, nomeignour, répBqua lo capitaine ;. j'avaisavec moi dieux compagnies compo-
iiî LA LLN£ B£ MIEL
sées des plus mauvais garçons de l'armée ; leur seule vue a ramené à l'obéissance les villageois mécontenls. J*ai fait alors rassembler les habitants, et je leur ai lu l'ordonnance de Sa Seigneurie, en les avertissant que je leur donnais deux heures pour payer les taxes refusées.
— Et ils ont apporté l'argent t
— Ils ont répondu qu'ils n'en avaient point, en proposant de se laisser fouiller, eux et leurs maisons, comme preuve de leur indigence.
— Et vous avez accepté î
— A quoi bon, monseigneur? Dès qu'ils nous ouvraient leurs poches et leursportes, j'étais bien sûr de ne rien trouver; aussi ai-je eu recours à un autre expédient. Me rappelant que, pour avoir les fruits d'un arbre, on avait coutume de le secouer, j'ai fait entourer les rebelles, et je les ai promenés les uns après les [autres sous le fouet du correcteur : à chaque coup, il tombait un ducat.
— Et tu as fait arrêter le fouet ?. . •
— Quand il ne tombait plus rien.
Antoine ne put retenir son sourire aigu.
LA LUNE DE ItflEL ' il3
— Par le sang du Christ î voilà un système de perception que je ne connaissais point, dit-il. Ainsi, tu as tout pris?
— Au nom de Sa Seigneurie.
— Qu'est-ce que je vous disais, monseigneur ? Rien ne peut lui résister; vous ne lui avez jamais vu aucune crainte ni aucune pitié.
— Aucune... pour les lâches, dit Montalvan froidement.
— Cet argent arrive à propos, fit observer le duc, qui avait repris son air soucieux ; il nous permettra de solder les bandes de Facino Cane, qui réclament depuis longtemps leur paye, et que je suis forcé de ménager. Leurs plaintes commençaient à devenir menaçantes.
— Monseigneur s'inquiète-t-il des aboiements de sa meute ou des cris de ses faucons? demanda le capitaine avec dédain. Pourquoi entretenir, d'ailleurs, les soldats de la signora Béatrix avec l'argent de Sa Seigneurie? La signora n'a-t-elle point des villes qui peuvent servir à cette dépense?
— Sans doute, dît Philippe ; mais elle seule a droit
d'y prélever l'impôt, et elle n'a point voulu l'autoriser jusqu'à ce moment.
Montalvan sourit.
— Pardon, dit-il, je pensais que la volonté de Sa Seigneurie devait être souveraine. Du reste, Sa Seigneurie ne doit pas oublier qu'en épargnant les villes, elle prépare ailleurs des résistances.
— Que veux-tu dire ?
— Sa Seigneurie ne peut empêcher le peuple et la bourgeoisie de faire des comparaisons; on se dira, en voyant les privilèges dont jouissent Novare, Verccil, Alexandrie, qu'il vaut mieux être sujet de la duchesse que du duc.
— J'y ai déjà pensé, dit Philippe rêveur ; je connais tout le danger de ces inégalités, qui commencent par éveiller la jalousie, et puis conduisent à la révolte ! Je veux m'en occuper sérieusement. Aujourd'hui même, je verrai la signora Béatrîx. En atten* dant, Sereza, faites porter cet argent à mon camerlingue ; on remettra cent ducats au capitaine*
— Pour les compagnies, ajouta celui-ci ; je remercie, en leur nom, monseigneur. .
n salua le àoe et sortit snree Serezau
Ce deroier, 91» bg eompcenaît rien sa déToiiemeat désiiitéressé du eoiidotliefe^ te piaisanta aèr sa conyemoo. Lui aussi avait eioblié ses opinims d'autrefois et s'était feitllnstniiimit de latyraïusiey !)on par ealcol, eomme Âiitdiie, mais par estr^ânement^ avec pasaion, Montahran essuya ses railleries de bonne grâce, et^ après amr répondu ayee sa brie- Teté habitnellef il amena Anteiae à lui parier des projets de Philippe-Mairie. Sôr de k disc^rétion du soldat, et ne pwyani enandre^ de sa part, aucune coDCiurrence, le secrétaire M raccmta tout ce qu*il savait lui-même ; c'était une oecasion de faire admirer au capitaine sea adresse politique (^ soa crédit,, et la vanité avait une |p»nde part dans la cwrnption de Sereas» Il appnt^iait à cetleetasse d'braimes qui cherchent le succès sans s'inquiéter de la voie qui y conduit; car telle est l'humanité, qu'un accident, un hasard, mie rencontre règlent presque toujours nos destinées ; l'b<»ftme qui cbrâit sa direction est une exception ; le plus grand ncmilure ressemble à l'enlmt iddandonné attendant sur le chemin
le passant qui doit décider de son avenir. Qu'il passe un régiment, une troupe de bandits, un bateleur ou xm éleyeur de troupeaux, l'enfant deviendra soldat, brigand, baladin ou berger, et, quelle que] soit la profession imposée parle hasard, il y appliquera son esprit et en tirera sa gloire. Il y avait, d'ailleurs, dans Sereza, comme nous l'avons déjà dit, beaucoup de cette hauteur napolitaine qui ne peut se passer de vanierie, de babil et de lazzi. Mêlé aux sombres intrigues de Yisconti, il y remplissait le même rôle que le bouffon dans le drame de Shakspeare ; c'était un agent actif, adroit, important, mais dont l'apparence n^ pouvait être sérieuse.
Montalvan, qui le connaissait depuis longtemps, se plaisait à exciter ses confidences. Il comparait lui-même Tesprit d'Antoine à un tonneau sur le robinet duquel on a la main et dont la liqueur s'échappe ou s'arrête selon notre volonté. Grâce à cette faculté, le capitaine était instruit de toutes les affaires secrètes du duc, sans qu'Antoine s'aperçût même de ses indiscrétions. Antoine lui parlait à son insu : il pensait tout haut en croyant penser tout
bas, et ne se rappelait point le lendemain ce qu'il avait laissé échapper la veille. .
Montalvan, du reste, écoutait les confidences sans paraître s'y intéresser. S'il faisait une question, c'était avec la nonchalante indifférence d'un questionneur qui ne tient point à ce qu'on lui réponde ; s'il hasardait un avis, c'était brièvement, sans l'appuyer et en pasiant. Mais cet avis arrivait toujours si à propos, il résolvait si heureusement les inceilitudes de Sereza, que celui-ci ne manquait guère de l'accepter, tout en croyant suivre sa propre inspiration.
Pendant que les deux amis, sortis ensemble de chez le camerlingue, poursuivaient un de ces entretiens dont le secrétaire faisait presque tous les frais, Philippe-Marie continuait à méditer les avertissements donnés en passant par le capitaine. Il discutait, les uns après les autres, dans son esprit, tous les dangers de cette situation et s'encourageait à en sortir par une décision énergique, lorsque la signora Béatrix lui fit demander une entrevue.
L'occasion étsdt trop favorable pour la laisser
échapper : il fit répondre qu'il allait lui-même se
Ii8 LA LUXS BS SriEL
rendre près de la duchesse^ et se présenta qi^qaes instants après porteur de son message.
Béalrix occnp&H une aile du pdats dueal, sépoârée des appartenants du due par un eorps de bàtîmeut tout entier. Cet osfen^Ie isolement avait été établi par Philippe, alors qu'il soBieitait secrètement Tannulation de son mariage à la eour de Robm, et ain de &eiliter la ru{^ure d*un lien que rintidlifté nup* tiale n^avait point resserré. La jeune finnme vivait là eomnie ime prâoimièie, enkmrée de serviteurs nommés par le due et dont eHe se déiatt. '
Au moment ou ee dernier parut, ette était pensivement accoudée à la feaêtre, et ses fegards sm* vaient les légères nuées que le vent emportait i travers Tazur ducieL
A la vokx du page qui ansen^t ViseeetÎT efie se leva en tressaillant.
— > «Tinterromps vos réflexion», signora, dit le due, qui avait remarqué l'attitude rêveuse de la jeune femme*
— J'avais fait demander i voir Sa Seigneurie, dit-elle avec un peu d'embarra»;
lA irNE DE HIEL ii9
— (Test une faveur si nouvelle, que j*aî voulu Tenir moi-même en remercier la signera, répondit Philippe ; serais-je assez heuretix pour qu'elle se lassât de la solitude?
Béatrix le regarda d*un air étonné.
— Ma solitude... répéta-t-elle ; Sa Seigneurie a-t-elle oublié qui me Ta faîte? est-ce donc moi qui Tai choisie?...
Visconti voulut Knterrompre.
— Je ne m'en plains point, continua-t-elle précipitamment, maintenant que je l'ai acceptée, et, loin de me lasser, elle me devient chaque jour plus chère ; aussi n'est-ce point pour en sortir que j*ai désiré voir Sa Seigneurie; j'avais a hri adresser une autre prière.
— Parlez, signora, dit Philippe en s'inclinant. Béatrix lui jeta un regard rapide et craintif.
— Sa Seigneurie a choisi tous les serviteurs qui m'entourent, reprit-elle avec un peu d'hésitation; Tacte de notre mariage lui en donnait le droit... je ne lui en fais ni reproche ni plainte ; mais, parmi le petit nombre de ceux qui m'ont suivie, il en est
120 Li. LV5E DE MIEL
un que je voudrais voir compris dans le choix de ^a Seigneurie; c'est un jeune novice du couvent de San-Francesco.
— Claudio?
— Lui, monseigneur. Il a rempli jusqu'à ce jour près de moi les fonctions de lecteur et de secrétaire, mais sans en avoir obtenu le titre de Sa Seigneurie, et sans que j'aie pu reconnaître son dévouement*
Visconti regarda fixement Béatrix.
— Et vous désirez que je signe son breveta demanda-t-il.
t — Je Tai fait préparer par un notaire de Sa Seigneurie, qui peut l'examiner, dit la jeune femme en tendant à Philippe un parchemin revêtu des sceaux ordinaires, et auquel manquait seulement le cachet ducal.
Visconti, qui l'avait pris, y porta machinalement les yeux.
— La signera pense-t-elie qu'il soit prudent de consentir à sa demande! reprit-il avec une intention
marquée. Jusqu'à présent, elle et moi, nous avons moins vécu en époux qu'en ennemis ; nos serviteurs
le savent, et les plus dévoués sont ceux dont j'ai le plus à craindre.
— Pouvez-vous croire... î interrompit Béatrix.
— Je connais les hommes, signora, reprit le duc plus vivement ; il suffit de la froideur des maîtres pour amener la haine des valets. Ce Claudio^ que vous me recommandez, ne craint pas de laisser éclater la sienne ; il répète tout haut et à tous ce qu'il suppose que vous pensez peut-être tout bas.
— Ah ! que Sa Seigneurie ne croie pas aveuglément à de pareilles accusations, s'écria Béatrix anxieuse ; on a pu mal interpréter des paroles imprudentes^ envenimer des plaintes légitimes. Sa Seigneurie est, d'ailleurs, trop haut placée pour ne point pardonner .de pareils -coups.
— Moi, signora, je ferai plus, reprit Philippe en ^'approchant d'une table d'ébène incrustée d'ivoire . £ur laquelle Béatrix avait porté une tapisserie commencée; quoi qu'ait pu mériter la hardiesse de Claudio, je le regarde comme innocent, puisque vous
. le protégez ; et je suis prêt à confirmer sa nomina- . tion, mais à une condition.
122 £A Iir5S IKS MIEL
-— Antoine Sereza avait présenté a h signonim projet d'érdoDiiaiKe pour I^étdbKaaene»! dhm nou- Tel impôt dans les Tilki^ de sm domame'»
—H est vrai*
— Qu'elle rappraove, et je rigne $ Ptnslant ce brevet.
ta dtiehesse se redrosKia*
— Que dites^voBS ! s^écria-4^0e ; acheter irae joie parlaminede qmtre vilfes? Ah ! jama», monseignenn
— Prenez garde, ^ l^lKesti, qui s^étatt lerêj la mauvaise volonté est eMiagieBse ; la perastanee de vos refes justifierait les raîens» JTaî permis jusqu'à ce moment la présence de ce Claudio; msôs je pourrais ne point la sooftûr plus koglemps»
— Tons êtes le maître, monseigneur, répBqoa Béatrîx avec une fermeté douloureuse ; quelque 'pénible que puisse être pour moi sou départ, je ne le préviendrai point au prix que vous me proposez.
— Qu'il parte donc, s'écria PhiKppe avec emportement, et que Martha le suive; je chasse dès au-
joiirdTitii, signora, tcms les gens que vons avez aixienés de Vereeil-, je ne Tettx jMrès de vous que des serviteurs choisis par moi et prêts à m'obéir.
— Faites, manseîgneur; je sais que je suis à votre merei ; vous pouvez vous venger sur moi de ma résistanee ; je recevrai vos coups à genoux et la tête baissée. Seulement, résignez-vous à ne point frapper plus loin ; car, si vous atteignez ceux dimt le ciel m'a faite souveraine, monseigneur, je me relèverai pour les couvrir de mon cœur et de mon droit. Eh abdiquant tous mes autres privilèges, j^ai du moins conservé celui de les défendre. Malheureuse, je puis assurer leur bonheur. Oh î je remercie Meu de m'avoir donné ce deroîr à remplir ; c*est un but laissé à ma vie !
L'accent de Béatrix, d'abord humble et brisé, s'était tout à coup élevé; le front haut, Toen brillant, les narines gonflées, elle ne fuyait plus le regard du duc ; eHe le soutenait fièrement; elle Tavait forcé à baisser le sien.
Maïs îl le releva presque aussitôt enflammé de haine.
— £h bien , ce but, vous ne Tatlcindrez pas, signera, dit-il avec une colère qu'il s'efforçait vainement de déguiser sous l'ironie ; ceux dont le ciel vous a faite souveraine, comme vous le dites, se .soumettront à ma volonté sans que vous puissiez y rien faire, et l'or que vous refusez de leur demander, je le prendrai.
— Sa Seigneurie ne l'osera pas, répliqua Béatrix vivement ; ou, si elle l'ose, les villes refuseront.
— Elles ne refuseront point, dit Visconti, car je le prendrai en votre nom ; oui, en votre nom, signera.
— Un tel mensonge!... s'écria Béatrix.
— Prouve mon respect pour les droits des sujets de la signera, interrompit ironiquement Philippe.
— Et Sa Seigneurie pense que je le souffrirai? re-
prit Béatrix avec indignation. Non, quoi qu'il arrive,
Je n'accepterai point ma part de malédictions que je n'aurai point méritées. Dieu m'est témoin que je n'ai point voulu la lutte, que je ne la veu\ point encore ! Je ne suis qu'une pauvre femme qui craint la douleur. Vous pourrez m'arracher des larmes, des cris peut-être , mais jamais de consentement. A dé-
^A LUNE DE HIEL 125
faut de courage, les faibles ont la patience. Non, je n'abandonnerai pas lâchement ceux que l'on veut dépouiller en mon nom. J'irai moi-même, s'il le faut, j'irai leur dénoncer l'iniquité et le mensonge ; je leur crierai de se défendre !
Yisconti, qui parcourait la chambre d'un pas pressé, s'arrêta brusquement; le sourire railleur qui crispait ses lèvres s'éteignit ; il se retourna, l'œil étincelant, alla droit à la jeune femme, et, lui sai* fiissant le poignet avec violence :
— Répétez ce que vous venez de dire, signora, murmura-t-il les dents serrées de peur et de rage*
— J'ai dit, répéta Béatrix, pâle mais courageuse, que je crierai aux dépouillés de repousser l'injustice par la violenceé
— Vous y êtes résolue?
— Si résolue, monseigneur, que, pour prévenir tout abus mensonger de mon nom, je vais dès aujourd'hui faire connaître publiquement mon refus.
Visconti laissa aller la main de la jeune femme.
— A la bonne heure! dit-il; c'est la guerre que vous voulez, signora ; vous aurez la guerre !
1% lA LUNE DE MTEL
Ces derniers mots avaient élé prononcés à voix basse, sans aceent de eolère, comme Texpressîon d'une résolution si ferme et sî redoutable, qn\in frisson parcourut tontes les veines de Béatrix. Elle suivit le duc d'un regard éperdu, et, lorsqu'elle se trouva seule, ses deux mains se portèrent à son cœur et elle poussa un léger cri. Elle se sentait étouffer.
Mais le sentiment du devoir qu'elle avait a remplir dominait tout le reste. Elle ne voulut point s'ar»» reter à son Motion, depevrr de faiUir. Dans un pareil moment, toute réfiexion était énervante^ tout retard redoutable ; efle eourat Inrusquement au timbre qui lui servait à appeler, le frappa et donna ordre au page qui se présenta de faire avertir Claudio.
vn
LA BERG01!nilE*
Claudio attendsil,. sans doute, dans la galerie voisine, car il se ]^é»^ata aussitôt. Béatrix lui fiisigne de
lA LVNE I^E MIEL i27
refermer soi^eusement la portière et de s*approcher. EOe s'était assfee prfe de la table d'ébène et avait repris sa tapisserie pour se donner nne contenance ; mafe ses yeux ne Toyaicnt point les i^tîes coloriées et sa main trcmWait. H y eut un moment de silence. Claudio, debout à qirelqnes pas, attendait les ordres de la duchesse, qui s'efforçait en vain de reprendre possession d'elle-même. Enfin il leva les yeux et se hasarda à dire :
— Sa Seigneurie m'a fait demander?
^— Oui, répliqua Béatrix d'un accent entrecoupé ; j'ai à vous parler de choses sérieuses, Claudio... Le jeune homme se rapprocha.
— Lorsque nous nous sommes rencontrés, reprit la duchesse, je vous ai proposé de me suivre et vous avez accepté ; j'espérais alors pouvoir vous attacher à ma maison, je l'ai toujours espéré depuis; aujourd'hui... je dois y renoncer !
— Que dites-vous î interrompit Claudio ; auraisje eu le malheur de démériter...?
— Non, se hâta de dire Béatrix ; mais le titre que je sollicitais pour vous a été refusé.
— Qu'importe ! reprit vivement le jeune homme ; ai-je donc besoin d'un titre? Pourvu que l'on me kisse le droit de servir Sa Seigneurie...
— Vous pouvez penser ainsi, et je vous en remercie, dit Béatrix, qui continuait à faire de vains efforts pour raffermir sa voix ; mais, moi , je ne veux point que vous manquiez à votre destinée. Vous êtes jeune et brave, Claudio; vous avez devant vous la vie comme une arène libre avec l'espérance au bout!... Entrez-y hardiment... Je vous suivrai de l'œil... tant que je pourrai vous y voir...
— Ah! vous me chassez ! s'écria Claudio avec une explosion si douloureuse, que la duchesse tressaillit malgré elle et laissa tomber la tapisserie qu'elle te* nait.
— Qui vous parle de cela? ditrelle très-émue. Loin de vous abandonner, je veux assurer votre avenir. Je vous donnerai des lettres pour le comte Rivera ; il vous recevra comme un fils, et, protégé par lui, vous pourrez arriver à tout..
— Qu'ai-je fait, qu'ai-je fait, signora, pour mériter un tel châtiment? s'écria Claudio les mains join-
tes; pourquoi vouloir m'éloigner? Je n'ai point d'autre ambition que eelle de vous servir; je ne désire point de bonheur plus grand que celui dont je jouis!
Béatrix le regarda.
— Du bonheur? répéta-t-cUe étonnée.
— Ah ! Sa Seigneurie n'en peut comprendre ia cause, continua le jeune homme entraîné; moi-même, je l'ignore ; mais, depuis que j'ai quitté le cloître, je ne sais par quel enchantement tout est changé à mes yeux ; il me semble que des joies ignorées sc^ sont ouvertes en moi ; le monde n'est plus le même, la lumière est plus belle, les voix sont plus douces^ les fleurs ont plus de parfums ; il y a dans l'air que je respire je ne sais quoi qui m'enivre ; mon sang^ pétille dans mes veines, mon cœur est léger ; je sens à peine la terre sous mes pieds; j'aime à vivre et je^ donnerais mille fois ma vie pour l'homme inconno qui passe ; je marche comme si j'entendais un chœurde fées invisibles !... et vous voulez que j'échangetous ces enivrements contre les jouissances stériles^ de l'avarice ou de l'ambition? Ah! laissez^moi, si-
130 U. LUNE DE IIIEL
gnora^ laissez- moi ^^nrre, iÂfOcar et lieureux. * Béatrâ était demeurée comme étourdie. La voix de Claudio, son regard, son geste, tout la fascinait. Elle avança les deux mains et ferma les yeux.
— Ne me parlez pas ainsi, fit-elfe de&îRante ; vous m'ôtez an force et j*eQ ai he9oin...S3MJiez donc, puisq&ll faut tout vous dire, que vous êtes entouré d'espîoiiB qui vous votent, qui vous écoutent. . . On a répété au doc des parles imprudentes...
— Ah! je comprends maintenant, interrompit Glasdio, c'est là ma faute ! ..«
— Je ne vous la repfodie point, fit observer la ducœsse.
•— liais WN» m'en punifiseE ! conliima vivement le jeune homme. J*ai eu tort, «aas doute, Seigneurie; j'ai eu tort puisque je vous ai déplu; mus à peine «Hii du doitie, je ne connais rien de la vie. Songez q«e je n'ai point d'amis , et que je n^d jamais connu ma VÊix% !.«« On pardonne une première faute, sigAora. Au nom de tout ee que vous aimez, ne soyez pas inexorable, ne me forcez point i partir*
fi s'était laissé tomber à genoux, et des larmes.
IX IUN£ D£ MIEL 131
éiouffaient sa v<hx. Béatm ne put retenir plus longtemps les siennes ; elle lui iie&iit les 4euK mains.
— Il croit que c'est moi qui le veut, balbutiat-elle avec une sorte de désespoir.
— Cesl 4kmc loonse^Befir ! s'écria. Claudio. Âh ! j'aurais dû te deviner; Baais, s'il me chasse du palais, je puis rester à MUan, Seî^eurie. Je serai du moins à portée de vos ordres. Si vous avez jamais besoin d'un serviteur prêt à vous donner sa vie, vous n'aurez qu'à faire un signe, j'acoourraâ. Ah ! ne me le défendez point, je ne pourrais vous obéir; rien au monde ne me décid^a à partir, k vous abandonner.
— £t s'il te fallait pour n)oi-mènfê , dit Béatrix plus bas, si ce dépari éiaii ma d^taiière ressource, sij'avaisa v<»i8Conier on message qui doit décider demonsert?
— A moi, Seigneurie?
— Refuseriez-vous de porter des ordres secrets aux capitaines de Yerceil» de Tortone, d'Ak^candrie et de Novare? La mission est dangereuse, je te sais.
^— Ahl je suis prêt! interrompit CSaudio, chez qui
la pensée du. service rendu «vaii «ibitemeat adi^ci
celle de la séparation ; votre volonté n'est-^lle pas ma loi suprême? Où faut-il aller? quand faut-il partir? Ck)mmandez, Seigneurie, et puissé-je avoir la joie de réussir.
— Merci ! Claudio, dit la duchesse attendrie ; dos serviteurs comme vous consolent de bien des peines... Âttendez-moi ici. Le moindre dérangement à une habitude serait remarqué, interprété, et la cloche de la chapelle sonne; mais, aussitôt après la messe, je préparerai la dépêche que vous devez porter. D'ici là, de la discrétion et de la pinidence.
Claudio baisa la main que la duchesse lui tendait, 4)t celle-ci rentra dans son appartement, où l'attendaient ses femmes et ses pages. Encore troublée do l'entrevue qu'elle venait d'avoir, elle n'adressa la parole à personne; mais, faisant signe àMarthade prendre son missel dans une cassette de fer damasquiné, elle se dirigea pensive vers la galerie qui conduisait au grand escalier.
Comme elle atteignait le vestibule, Montalvan y paraissait suivi d'une douzaine de condottieri qui s'arrêtèrent des deux côtés de la porte. Béatrix, ne
comprenant point la cause de leur présence, s'avança vers eux; mais, à son approche, les hallebardes se croisèrent.
Elle recula en poussant une exclamation de surprise.
— Que Sa Seigneurie nous excuse, dit Montalvan, qui se découvrit; monseigneur a donné ordre de garder cette porte.
— Ne me reconnaissez-vous point? s'écria Béa- Irix. Cet ordre ne peut me concerner.
— Il est, au contraire, donné pour Sa Seigneurie» répéta le capitaine impassible.
Une rumeur de stupéfaction s'éleva parmi les femmes et parmi les pages de la suite de la duchesse.
— Monseigneur désire, reprit le capitaine froidement, que Sa Seigneurie ne puisse ni quitter son appartement ni communiquer au dehors.
— Ainsi, je suis prisonnière? s'écria Béatrix indignée. Oh ! je comprends, l'eifet a suivi de près la menace.
— Sa Seigneurie peut voir monseigneur, fit observer Montalvan, et peut-être qu'en le priant...
13i LA LUNE DE MIEL
La duchesse lui jeta un regard hautain.
— Dites à YOtre maître, interrompit-elle rapidement, que je n'obéis point, je cède à la violence; et il aura à rendre compte de l'insulte que je subis aujourd'hui.
A ces mots, elle rebroussa chemin et rentra dans son appartement.
Tous les serviteurs qui la suivaient disparurent avec elle; tous, sauf un seul, qui était Claudio.
Arrivé au vestibule par une autre porte que la duchesse, il avait entendu la fin de cette scène sans pouvoir d'abord se l'expliquer; mais les dernières paroles prononcées par Béatrix et sa rentrée lui firent enfin tout comprendre; il courut au condottiere.
•^ Et vous avez consenti à exécuter un pareil ordre, capitaine Montalvan? s'écria-t-il d'un ton de colère méprisante.
— J'ai l'habitude de consentir toujours à ce que je ne puis refuser, répliqua le capitaine ironiquement.
— C'est-à-dire, répliqua Claudio, toujours moins
maître de hii, que tous vous êtes fait Tinstniment docile des violences du duc Philippe,
—Je reçois pour cela ceni dueats par mois, fil observer MontalvM.
— Ainsi vous l'avouez?
— Vn plus habile se coBtenterait de le faire.
— Oh! je ne croyais pas à tant d'audace!
— Ceci vous prouve qu'il peut y avoir encore des hommes francs à la cour.
— Et surtout des misérables et dea lâches, seigneur Bfontalvan.
— Et des niais, seigheur Claudio.
Le jeune homme s'élança d'un bond vers leçon-* dottiere.
— C'est une insulte, capitaine, s'écria-t-il le» lèvres pâles et les yeux étincelants.
— C'est simplement une réponse, dit Montalvan avec un sourire,
— Vos armes? cria Claudio.
Le condottiere croisa les bras, regarda le jeune h(Hnme, puis secoua la tête.
— Vous avez la fièvre, dit-il sérieusement ; l'air
que Ton respire ici vous est dangereux; croyez-moi, partez!
Il tourna les talons et voulut sortir; mais le jeune homme, qui avait cru voir une menace dans ces derniers mots, lui barra le passage.
— Vous ne sortirez pas, dit-il avec ce calme subit qui est la dernière expression d'une colère résolue à se satisfaire. Je ne suis point de ceux que l'on écarte avec une raillerie : votre dédain ne me fait pas plus peur que votre épée. Il y a longtemps que je m'indigne des iniquités dont vous êtes ici l'exécuteur; ma haine avait besoin de cette occasion ; je ne la laisserai point échapper.
— Encore faudrait-il que je vous permisse d'en profiter, dit Montalvan sans colère, et je ne le dois pas, je. ne le veux pas. Vous me jugez sévèrement, Claudio; moi, je vous juge avec plus d'indulgence. Vous me haïssez, dites-vous?Moi, je ne vous hais point. Quant à ce que vous pourrez croire de mon refus, peu m'importe ! Je ne suis plus à l'âge où l'orgueil eût pu faire sortir mon épée du fourreau.
. — Oh! je la forcerai bien à se montrer, s'écria
Claudio, ne fût-ce que pour m'imposer silence ! Si je ne sais point éveiller votre honneur, j'en appellerai à votre intérêt; vous avez oublié le passé, seigneur capitaine; mais, moi, je me le rappelle. Je puis répéter ce que vous me disiez autrefois,
— Comment?
— Parler de vos projets. . .
— Malheureux ! tais-toi ! interrompit Montalvan, qui changea tout à coup de visage.
— Je puis redire les confidences de votre délire, reprit Claudio, alors que vous poussiez des cris de vengeance.
— Plus bas, te dis-je !
— Je puis enfin répéter le nom que vous prononciez....
— Ah ! mon épée l'arrêtera sur tes lèvres '.Interrompit Montalvan, dont la main saisit convulsivement.celle du jeune homme.
— Enfin vous vous souvenez donc que vous en avez une ! dit ce dernier ironiquement.
— Oui, reprit le capitaine précipitamment; tu
l'auras voulu... malheur à toi I...
138 LA LUNE DE MIl^L
— Choisissez un témoin ; dans uo insUnt je you» rejoindrai ayec le mien.
— Derrière la petite poterne.
~ Avec la dague et Tépée*
— Soit.
Ils se séparèrent brusquement et sortirent par deux côtés opposés.
Cependant le duc et Sereza étaient en grande conférence. L'entrevue du preoûer avec Béatrix avait fait évanouir tout espoir d'accommadement. Il savait que la faiblesse même et Fignorance sont quelquefois pour la femme un motif d'audace, et il craignait que Béatrix ne réussit à exécuter la menace qu'elle lui avait faite ; il cherchait le moy^n d'enchaîner cette volonté révoltée. Mais tous ceux proposés par Antoine ou imaginés par lui avaient été successivement repoussés» lorsqu'un messager d'État demanda à être introduit.
Il ap()ortait des dépèches sur lesquelles le duc reconnut le sceau du* procureur apostolique don.Se^ pharo» Philippe-Marie brisa vivement le cachet, ouvrit le parchemin Qt le parcourut d'un œil rapide.
Deux expressions sueeessives et bien distinctes traversèrent ses traits : ee fut d'abord le désappointement^ puis la surprise ; mais toutes deux firent place presque aussitôt à Timpassibilité méditative qui lui était habituelle. Il rdoit k btUet de don Sepharo plus lentement f sembla y réfléchir, le relut de nouveau, demeura à la mèone plaee les yeux fixés siur le parchemin. Enfin, il approcha celui-^^i de la flamme, le vit brûler en silence et revint s'asseoir vis^r-visde Ser^a*
Ce denuer avait suivi tous ses moaveis^nts avec une anxiété curieuse, sans oser les interrompre par aucmie question; mais, voyant que le duc restait muet, il se hasarda à demander si Sa Seigneurie avait lieu d'être satisfaite de la réponse de don Sepharo.
Philippe le regarda ikement et seeoua la tète.
— Non, dit-il pensivement; il ne voit qu'un moyen... impossible... Tout est perdu de ce côté.
Dans ce moment, un bruit de voix, parmi lesquelles on distinguait eèlie de Béatrix, l'interrompit; elles approchaient rapidement; l'accent de la duchesse était effrayé et hdetai^*
— Il faut que monseigneur en soit averti ! criaitelle ; je veux lui parler... sur-le-champ.
Le duc, étonné, alla lui-même soulever la portière, et Béatrix se précipita vers lui.
— Ordonnez qu'on les arrête, monseigneur, s'écria-t-elle; ils en sont aux mains, et c'est pour moi... Au nom du Dieu vivant, courez les séparer.
— Qui cela? demanda le duc saisi.
—Claudio et le capitaine de vos gardes. . . ils se sont provoqués à la porte de mon appartement. . , Martha a entendu la querelle et les a vus sortir. Je vous en conjure, ne souffrez point ce combat... ce serait un assassinat, monseigneur; Claudio est un enfant qui n'a jamais tenu une épée. . . vous ne pouvez le laisser égorger ainsi, ce serait infâme.
Philippe-Marie parut frappé du désordre de Béatrix ;
il la regarda fixement
— Vous craignez donc bien le résultat de cette rencontre? dit-il.
— Si je le crains ! s'écria la jeune femme avec angoisse, quand c'est moi qui suis cause... Oh ! je vous en supplie, monseigneur, envoyez au secours de Qau-
LA LUNE DE MIEL iil
dio... Si vous refusez, j'irai moi-même. Sauvéz-le ! sauvez-le, monseigneur! et je ne résisterai plus à vos volontés.
— /e crains qu'il ne soit trop tard, dit le duc en montrant le capitaine, qui venait de paraître sur le seuil.
Béatrix poussa un cri et fit un pas en arrière.
— Claudio ? demanda-t-elle palpitante.
— J'ai répondu malgré moi à sa provocation, signora, répliqua Montalvan d'un ton grave.
— Et. . . qu'en avez-vous fait ?
— On vient de l'emporter mourant, dit Screza, qui était sorti au premier avertissement de la duchesse.
Elle ne fit entendre aucun cri ; mais elle devint très-pâle , chancela et tendit les deux mains pour chercher un appui. Montalvan avança vivement un fauteuil sur lequel elle tomba. Antoine se précipita pour la soutenir et s'écria :
-* Sa Seigneurie s'évanouit.
— Est-ce vrai 1 demanda le duc, qui se pencha vers le fauteuil.
Antoine lui montra la jeune femme, dont la te te
ii2 LA IXINE DE XIEI
venait de retomiKr en arrière, et dmt les yeux »'étaient fermés*
Un éclair de joie infernale passa sur les traits de Philippe ; il tourna ÎHstiDctiyemeot les yeux vers les noirs débris de la lettre de don Sepbaro> qui voltigeaient à quelques pas, et, faisant de la tète un signe de triomphe et comme de remereimeni, il disparut derrière la tapisserie qui conduisait à ses appartements secrets.