SE COUVENT BE SAINTE-ROSALIE
Le couvent de Sainte-Rosalie, situé à l'entrée d'un village, avait été construit comme la plupart des établissements religieux de ce siècle,~surune colline qui dominait en même temps les habitations et la campagne. L'enceinte comprenait, outre l'édifice destiné aux nonnes, plusieurs logements appartenant aux bienfaiteurs du monastère qui , en l'enrichissant de leurs présents, s'étaient réservé une habitation. A cette époque, des servitudes de ce genre étaient fréquemment imposées aux couvents. Tout en augmentant leurs domaines, ou en bâtissant leurs cloîtres, on pensait aux chances possibles d'un retour de fortune; on prévoyait, de loin, les dégoûts d'un monde turbulent, les remords d'une vie hasardeuse, et l'on se réservait une place dans ces retraites paisibles qui flottaient doucement au-dessus des révolu-
tions du siècle , comme les nids de certains oiseaux de mer au-dessus des vagues.
La mère de Béatrix, en dotant le couvent de Sainte- Rosalie, s'y était ainsi réservé un asile. Elle en avait profité toutes les fois que les orages de la politique ou les tristesses du cœur étaient venus l'atteindre, et sa fille y avait également cherché plus d'une fois un abri avant et pendant sa triste union avec le vieux Fascino Cane.
La nature du lieu donnait une apparence religieuse à ces retraites et les justifiait. On pouvait y cacher ses inquiétudes, ses douleurs, ses remords même , sans que le monde s'étonnât de votre disparition et sans qu'il en demandât la cause. Aussi, lorsque, quittant Claudio, épouvantée et éperdue, Béatrix avait cherché dans sa pensée le moyen d'échapper au danger qui la menaçait, le souvenir du couventde Sainte-Rosalie avait-il été pour elle comme une inspiration céleste. Elle pouvait ainsi du moins justifier sa fuite, en déguiser le motif et placer entre elîe et Claudio une invincible barrière.
Tant qu'il avait ignoré son amour, elle avait pu
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braver sa présence; maintenaDt.que son secret lui était échappé, une brusque séparation pouvait seule les sauver tous deux.
Elle l'avait compris dès le premier instant ; mais un pareil sacrifice ne pouvait s'accomplir sans beaucoup d'hésitation et désarmes. Une partie du délire de Claudio s'était communiquée à Béatrix ; elle entendait encore le timbre pénétrant de sa voix; elle sentait sur ses mains l'empreinte de ses baisers; elle était prise par instant de crises d'enivrement qui lui étaient toute, volonté.
Les encouragements de Martha purent seuls la ranimer. La pauvre fille, effrayée d'un amour dont il était trop facile de prévoir les suites, appuya, de toutes ses forces, la résistance vacillante de la du-
chesse et hâta une résolution dont le moindre retard devait empêcher l'accomplissement. Ce fut elle qui improvisa les préparatifs de départ, poussa à écrire au duc la lettre qui refusait les services de Claudio et fit monter sa maîtresse dans la litière qui la conduisit rapidement au couvent de Sainte-Rosalie. Après l'effort de ce départ, Béatrix en comprit toute
la sagesse ; mais elle sentit en même temps que le renouveler serait au-dessus de son courage. Elle avait épuisé, pour cette fuite, tout ce qui lui restait de force et de prudence.
Le jour même de son arrivée au couvent, elle se renferma dans l'appartement le plus secret du pavillon isolé qui lui était destiné et ne voulut ni recevoir les religieuses, ni descendre au jardin ; elle avait horreur du bruit, du mouvement et du jour; Claudio parti, la vie était devenue pour elle un sépulcre où elle voulait rester insensible à tout.
Marlha essaya •en vain de l'arracher à ce morne abattement.
— Laisse-moi, lui dit Béatrix accablée; tout ce qui réveillerait en moi la vie me ramènerait son souvenir ; je ne veux ni voir, ni entendre, ni sentir, ni penser ; veillez autour de moi comme autour d'une morte dont vous devriez garder le cercueil.
Mais, dès le lendemain de son arrivée, ce calme funèbre fut interrompu d'une manière aussi saisissante qu'inattendue. Vers le soir,Martha accourut lui
annoncer rarrivée du duc Visconti, suivi de Sereza et de Montaltan !
Béatrix avait eu à peine le temps de se remettre lorsque Philippe entra.
Il s'aperçut de son trouble.
— Je vous surprends, signora, dit-il en riant ; mais je vous devais une revanche et j'ai voulu arriver comme vous étiez partie.
Béatrix essaya de balbutier une excuse.
— Mon Dieu, ce n'est point un reproche, reprit Visconti, dont le regard se promenait autour de lui avec une attention singulière ; il Vous fallait de la solitude ; vous ne pouviez niieux choisir ; mais, en entrant ici, j'ai craint un instant que vous n'eussiez trouvé la maladie où vous cherchiez le repos. Ces fenêtres fermées, ces rideaux tirés, ce silence partout !... Auriez-vous établi chez vous, signora, la règle du couvent ?
Béatrix prétexta, d'une voix faible, le besoin de recueillement dans un pareil lieu.
— Ah ! vous avez alors commencé vos dévotions?
demanda le duc avec une ironie faiblement déguisée ; vous priez ici pour notre salut à tous!... et je suis sans doute le premier visiteur qui ait troublé ce saint isolement?
La duchesse répondit affirmativement, et Visconli continua l'entretien sur le même ton sans en laisser deviner le but. Il s'informa de ce que la signora avait pu faire depuis son arrivée, lui apprit le désappointement de Claudio et son départ. La surprise de la duchesse lui fit comprendre que, depuis, elle n'avait point revu le jeune homme. Son front s'assombrit; il devint tout à coup silencieux, et il fallut l'entrée de Sereza pour l'arracher à cette préoccupation morose.
Le digne secrétaire avait déjà pris des informations, et lui apportait la nouvelle que Claudio se trouvait au village depuis le matin. 11 s'était d'aboixl présenté au couvent, dont l'entrée lui avait été refusée en conséquence de l'ordre général donné par la duchesse; il avait ensuite écrit; mais sa lettre, tombée aux mains deMartha, n'était point allée plus loin ; enfin on venait de l'apercevoir, au déclin du
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jour, à la lisière du petit bois qui touchait à Tenceinte du monastère.
A cette nouvelle, le sourire reparut sur les traits de Visconti, qui se rapprocha de Béatrix et renoua la conversation un instant interrompue.
Mais la jeune femme s'efforçait en vain d'écouter et de répondre; Tefifort était au-dessus de son courage ; elle finit par porter les deux mains à son front avec une exclamation plaintive.
— Vous souffrez , demanda Philippe , qui semblait décidé à pousser jusqu'au bout sa douloureuse obsession ; une promenade dissiperait ce ma laisc.
— Non, dit Béatrix en se laissant retomber désespérée sur son fauteuil.
— Au moins faudrait-il jouir de la fraîcheur dii soir, reprit Visconti; où est la clef de cette fenêtre ?
Martha la lui remit, et il ouvrit le châssis garni de toile écrue qui, à cette époque, tenait lieu de vitrage dans presque toute l'Europe et remplaçait les stores en Italie.
Le soleil, complètement descendu à Tliorizon, avait laissé derrière lui quelques reflets lumineux qui en- • flammaient encore la cime des arbres les plus élevés ; les étoiles commençaient à briller dans le reste du ciel, et un vent frais, chargé de mille senteurs balsamiques, frissonnait à travers les vignes qui encadraient la fenêtre. D'un côté s'étendait le verger du couvent, dont les vieux arbres, chargés de fruits, mêlaient leurs bras noueux ; de l'autre, des prairies bordées de saules et de coudriers. On apercevait, dans leurs touffes sombres, les vers luisants semés sur le feuillage comme une poussière d'étoiles, et l'on entendait le murmure de quelques sources gazouillant parmi les joncs et les nénufars. A l'horizon, des hurlements de chien s'élevaient de loin en loin, comme una vertissement lugubre jeté au milieu de ce calme caressant.
Béatrix, qui se trouvait assise en face de la fenêtre, fut attirée, malgré elle, par la sérénité radieuse de la soirée ; elle vint s'accouder à la balustrade de fer, et laissa ses yeux se plonger dans l'immensité où chaque objet se dessinait en contours vagues et
adoucis. Son regard rêveur se promena du ciel à l'horizon, de l'horizon aux prairies, et des prairies au verger; mais, arrivé là, il s'arrêta tout à coup, plus fixe et plus intense ; il venait d'apercevoir, sous les arbres, une ombre qui semblait glisser avec précaution, et dont la vue la fit tressaillir.
La forme, d'abord incertaine, s'approcha, atteignit la ligne éclairée par les étoiles, et la traversa rapidement. Mais la duchesse, qui l'avait reconnue, ne put retenir un cri.
— Qu'y a-t-il? demanda Visconti, qui se tenait un peu en arrière.
— Rien, réponditprécipitammentla jeune femme, en reculant.
— C'est une ombre qui vient de passer dans la clairière, reprit Philippe.
— Vous l'avez vue? s'écria Béatrix saisie.
— Et j'ai cru que c'était le reflet d'un nuage , ajouta le duc ; mais il serait peut-être plus prudent de s'assurer... Montai van...
— Non, interrompit vivement la duchesse, vous avez bien vu, monseigneur.^
— Je puis envoyer Montalvan, insista Visconti.
— C'est inutile, tout à fait inutile ! s'écria Béatrix troublée ; de grâce, restez, monseigneur ! Écoutez, voici la cloche du couvent qui sonne la prière du soir.
Le duc se découvrit, et Béatrix, quittant la fenêtre, all^ se placer à son prie-Dieu, tandis que les femmes s'agenouillaient autour d'elle.
Alors sa voix s'éleva, agitée mais fervente, et commença l'oraison à sainte Rosalie.
Sereza avait rejoint le duc près de la fenêtre, et, tandis que la jeune femme répétait tout haut la prière, Philippe et lui continuaient tout bas un entretien commencé.
— C'était lui, disait Pnilippe ; elle l'a reconnu !
— Il aura escaladé le mur du côté du petit bois, ajoutait Antoine.
— Tout à l'heure il a disparu derrière ces buissons.
— Regardez, regardez, monseigneur, le voilà qui reparaît.
— Où cela ?
— Près du berceau de vignes, sous la fenêtre. Visconti se pencha avec précaution et aperçut
l'ombre arrêtée à quelques pas du balcon, qu'elle semblait regarder.
Il saisit la clef du châssis de toile écrue et la jeta à ses pieds.
Elle se baissa vivement pour la relever.
— Maintenant, partons, dit précipitamment Visconti ; le reste regarde Montalvan.
La duchesse venait d'achever la prière; il s'avança vers elle avec courtoisie, lui souhaita une heureuse nuit, et passa dans l'appartement qui occupait l'autre extrémité du pavillon.
Les femmes delà duchesse refermèrent la fenêtre, préparèrent tout pour la nuit, puis se retirèrent, et Martha resta seule avec sa maîtresse.
Dès que les portes furent fermées, Béatrix attira brusquement près d'elle la jeune fille et lui dit à demivoix :
— Il est ici.
— Vous le savez ! s'écria Martha troublée.
— Toi-même, tu en étais donc instruite ?
LA LUNE DE MIEL i99
— Il est venu.
— Lui?
— Et il vous a écrit.
— Tu as la lettre?
Martha tira, en hésitant, de son sein^ un billet qu'elle remit à la duchesse.
C'étaient quelques lignes suppliantes par lesquelles Claudio demandait la permission de lui faire ses adieux.
Béatrix baisa, avec transport, cette lettre écrite d'une main tremblante.
— Il a voulu m'écrire , murmura-t-elle d'un accent qui vibrait de joie; il m'a suivie, il est là.
— Mais monseigneur y est aussi, fit observer Martha inquiète.
— Tu as raison, reprit vivement la duchesse ; s'il allait soupçonner... Ah l j'aurais dû recevoir ses adieux avant l'arrivée du duc.
La jeune suivante se mit aux genoux de sa maitresse.
— Au nom de Dieu, Seigneurie, dit-elle avec larmes, rappelez-vous vos résolutions d'hier et d'au-
jourd'hui ; songez qu'il y va de la vie pour tous deux. Béatrix laissa retomber ses bras et repoussa faiblement Martha.
— Ah ! tu ne veux point me laisser même quelques instants d'illusion, dit-elle d'un ton de reproche douloureux; la prudence frappe chaque élan de mon cœur comme de pauvres oiseaux à qui l'on ne permet point de prendre leur volée. La mort... eh! que m'importe !... Ma vie est-elle donc de celles que Ton aime ?
— Mais, lui dit Martha, qui avait compris sur-lechamp, avecsa pénétration de femme, de quel souvenir il fallait s'armer, lui. Seigneurie, Voulez-vous le perdre?
La duchesse porta ses deux mains à son front.
— Oh! non,, dit-elle, il est jeune... libre... il périra peut-être !... II doit sauver son avenir ! Il vaut mieux qu'il parle sans me parler... qu'il me croie ingrate et implacable... oui... je ne le verrai pas.
Ce dernier mot avait été presque étouffé par des flots de larmes. Martha baisa les mains de la duchesse sans répondre, et pleura avec elle.
Leur veille se prolongea ainsi près de deux heures sans que Ton entendit autre chose que quelques rares exclamations et le bruit des sanglots. Enfin Béatrix, épuisée, consentit à prendre du repos, et la jeune fille la déshabilla.
Martha relira la robe de velours brodée d'argent, détacha les jupes de soie et enleva les épingles de diamants qui retenaient la coifi'ure, et la jeune femme resta demi-nue devant le miroir de métal poli que Martha lui avait mis à la main, les épaules baignées par les boucles de ses cheveux noirs.
La jeune fille, qui avait passé dans la pièce voisine, reparut bientôt avec le réseau de pourpre et de fils d'argent destiné à envelopper ces derniers , la robe de toile blanche brodée de soie et les sandales de nuit en peau de cygne. Elle aida la duchesse à revêtir ce costume, et elle allait prendre la lampe d'argent pour la précéder dans sa chambre à coucher, lorsque le bruit d'une clef la fit tressaillir; toutes deux se retournèrent en même temps et ne purent retenir un cri. Claudio était debout sur le balcon de la fenêtre, qui venait de s'ouvrir.
Béatrix avait reculé vers le fond de Tappartement en croisant ses mains sur sa poitrine presque nue; par un mouvement instinctif et rapide, Martha lui jeta sur les épaules une pelisse de soie qui l'enveloppa tout entière.
— Ne craignez rien, Seigneurie, dit Claudio, qui avait atteint le plancher,
— Que voulez-vous, malheureux?... murmura Béatrix tremblante; ignorez-vous que le duc est ici?
— Le duc ?
— Et qu'il a cru vous apercevoir tout à l'heure? Au nom de Dieu , fuyez !
— Ah ! écoutez-moi d'abord, signora, dit Qaudio, qui s'était rapproché ; vpus avez reçu une lettre, et vous avez daigné m'accorder l'entrevue qu'elle sollicitait.
— Moi! que dites- vous?
Le jeune homme regarda la duchesse avec étonnement.
— Tout à l'heure, reprit-il, quand j'ai traversé le verger, vous étiez là.
— 11 est vrai. A votre approche, je me suis retirée.
— En laissant tomber à] mes pieds la clef de cette fenêtre.
— Comment !
— La voilà.
La duchesse et Martha poussèrent une exclamation d'épouvante.
— Ah! s'écria la dernière comme frappée d'un trait de lumière, c'est monseigneur.
— Se peut-il? répéta Béatrix.
— Il était au balcon pendant la prière... je l'ai vu se pencher... et, n'en doutez pas, Seigneurie, il a des soupçons... il a voulu vous tendre un piège.
La duchesse devint pâle, et Claudio recula jusqu'à la fenêtre.
— Ah I vous nous avez perdus ! bégaya Béatrix ; Claudio, Claudio, partez !
— Adieu donc, signora, dît le jeune homme en s'élançant vers la balustrade de fer.
Mais Martha, qui venait de se pencher sur l'abîme sombre, le retint du geste.
âOi LA LUXE DE MIEL
— Arrêtez, dit-elle d'une voix étouflTée par l'effroi autant que par la prudence ; j'ai vu des armes briller sous le balcon.
— Comment faire, alors ? demanda la duchesse égarée.
— Il y a encore un passage secret , ajouta Mar- Iha.
— Oui, reprit Béatrix, par ce corridor.
Elle courut à la pièce voisine, suivie du jeune homme, et se précipita vers une porte cachée sous la tapisserie; elle la trouva fermée!... Éperdue, elle revint sur ses pas vers l'entrée principale ; mais, au moment où elle allait sortir, la portière de velours se souleva et Montai van parut, l'épée nue.
Le cri jeté par les deux femmes s'arrêta sur leurs lèvres ; Claudio chercha sa dague, seule arme qu'il eût conservée.
— N'essayez point de résistance, dit le capitaine à voix basse; ma compagnie me suit, et tous les passages sont gardés.
— Que voulez- vous? qui vous envoie? interrompit Béatrix, dont le premier mouvement avait été de
reculer, mais dont le second fut de se jeter en avant de Claudio.
— Je viens par ordre de monseigneur le duc, répliqua le capitaine, qui refermait la porte derrière lui.
La main de la jeune femme alla chercher celle de Claudio, et elle s'appuya en frissonnant sur son épaule.
]^iontalvan la regarda quelques instants en silence.
— La signora a compris l'intention de monseigneur, dit-il lentement; je viens pour lui préparer un veuvage qui puisse lui assurer la souveraineté de ntalie.
— Eh bien, frappez! bégaya la jeune femme en mettant sa tète sur laçoitrine de Claudio, qui l'enveloppa de ses bras.
Montalvan baissa son épée.
— Il faut d'abord que Sa Seigneurie m'entende, dit-il avec calme. Chargé de surveiller l'arrivée de Claudio, je ne l'ai point encore annoncé à monseigneur, qui ne se présentera que sur mon avertisse-
^06 LA LUNE P£ HIEL
ment; nous avons donc le temps de nous expliquer sans crainte.
Béatrix releva la tête.
— Que pouvez-vous avoir à me dire? demandât-elle étonnée.
— Je viens vous proposer la vie et liberté, répliqua Montalvan en baissant la voix. Oh I ne vous récriez pas, signora ; ne m'interrompez point, les instants sont trop précieux. Depuis qu'elle me voit le docile instrument du duc, Sa Seign eurie a dû me juger comme tous les autres; elle m'aura méprisé et haï ! Elle ne pouvait point deviner le but de tant d'efforts ; elle ne savait point qu'en me faisant l'esclave docile de Visconti, je travaillais à rendre son joug plus odieux ; que je détachais de lui les compagnons soudoyés qui font toute sa force, que je menais enfin une révolution qui a germé, grandi, et dont la moisson est mûre aujourd'hui.
— Se peut-il ? s'écria Béatrix stupéfaite.
— Mais, pour en assurer le triomphe, il me faut votre secours, signora, reprit-il; je viens vous le demander.
— A moi?
— C'est votre seule ressource désormais. Si vous n'entrez point dans le complot qui doit renverser Visconti, votre mort est résolue. Signez des ordres qui mettent à ma disposition vos villes, vos gouverneurs, vos compagnies, et je vous sauve ; refusez, j 'ouvre vos portes à Visconti.
Béatrixse leva épouvantée.
— Moi! dit-elle, prendre part à une conspiration contre le duc? Et quel en est le but? que voulez-vous?
— C'est mon secret, Seigneurie, dit Montalvan avec fermeté. Je vous propose un échange de services, et non la confidence de mes projets. Aidez-moi, je vous aiderai ; l'avenir décidera du reste.
Et, comme il la vitWaneer :
— Choisissez , signera , reprit-il plus vivement ; après la propositicm que je viens de vous faire, il faut que vous soyez pour moi une complice ou une victime; choisissez sans hésitation, sans retard. Cha que minute est un pas vers la tombe ou vers le salut. Écoutez \
Un bruit de voix confuses venait de se faire entendre dans le corridor.
— C'est monseigneur! s'écria Martha, qui se tenait l'oreille collée à la porte verrouillée par Montai van.
La duchesse tressaillit de tous ses membres.
— J'accepte, capitaine, balbutia-t-elle égarée.
— Ainsi, vous signerez les ordres, signora?
— Je les signerai.
— Vous le jurez sur votre honneur et sur le salut de votre âme ?
— Sur le salut de mon âme et sur mon honneur.
Le condottiere n'en demanda pas davantage. Recommandant par un signe le plus absolu silence,, il courut au passage caché sous la tapisserie; le verrou qui avait été poussé fut retiré, et il disparut rapidement. Le moment fut horrible. Visconti et ceux qui le suivaient continuaient à délibérer dans le corridor. Mais on entjendit bientôt la voix du capitaine qui les avait rejoints ; il y eut un court débat, puis le bruit s'éloigna et s'éteignit.
Béatrix, qui, jusqu'alors, était restée debout, tous
les nerfs tendus et haletante, retomba sur un fauteuil presque évanouie.
Claudio et Martha se penchèrent des deux côtés en s'eflforçant de la ranimer.
— Calmez-vous, signora, dit le jeune homme, le danger est passé.
— Partez! partez, Claudio! murmura-t-elle brisée.
— Puis-je vous laisser ainsi? reprit le secrétaire, qui avait saisi une de ses mains et qui la couvrait de baisers. Ah ! c'est moi qui suis cause de toutes ces angoisses ! Comment pourrez-vous jamais me pardonner?
Elle le regarda à travers l'espèce de voile qui couvrait sa vue; une légère rougeur monta à ses joues, son œil s'anima, une de ses mains soulevées alla se perdre dans la chevelure de Claudio, et elle balbutia avec une espèce de délire :
— Emmène-moi !
Claudio poussa un cri de surprise; jnais la main de Béatrix attira vivement sa tête penchée.
— Emmène-moi, répéta la jeunç femme, qui ca-
cha son visage sur son épanle en sanglotant. Je suis perdue... tu le vois... Si je reste... il me tuera... Fuyons... n'importe en quel lieu... pourvu que ce soit avec toi !
— Béatrix!... est-ce vrai?... ai-je bien entendu?... toi, me suivre?... Oh ! n'est-ce point un rêve?...
— Non, reprit la dnchesse, qui laissait un libre cours à ses sentiments. Ce Montalvan me fait peur... Qui sait même si ses propositions ne sont point une perfidie ?... Ah! échappons à ces luttes d'ambition, de haine et de trahison... Je renoncé à un rang trop douloureusement payé; allons chercher
. un asile loin d'ici, en France ou en Allemagne..» Partons ensemble...
— Oui, interrompit Claudio fou de bonheur, oui, cette nuit même.
— Mais les moyens de fuite? objecta Martha.
— Je les trouverai, reprit le jeune honune; avant une heure, je serai de retour.
— Et moi, je serai prête !...
Les deux amants s'oublièrent encore dans une étreinte, et Claudio s'élança par la porte âéf(J[»ée«
Il arriva au berceau de vignes, traversa le verger, puis le petit bois de chênes qui terminait l'enceinte, et, franchissant le mur dentelé de brèches par suite de la négligence et de la vétusté, il se dirigea en courant vers l'auberge de la Mère de Dieu.
GATASTBOPHE
L'hôtellerie de la Mère de Dieu^ située à l'extrémité du village, avait un air de solitude et de délassement qui lui avait valu la préférence accordée par Claudio. En y arrivant le matin, il n'y avait trouvé que la vieille hôtelière filant sur le seuil et son fils occupé à sculpter au couteau des manches de fouet.
Après avoir laissé sou cheval dans une immense écurie dont les râteliers couverts de toiles d'araignée prouvaient l'abandon, il s'était rendu au couvent de Sainte-Rosalie, et n'avait point depuis reparu au gîte.
Lorsqu'il quitta Béatrix, il craignait que Tauberge ne fût fermée à une pareille heure, et qu'il n'eût à éprouver de longs retards avant de pouvoir rentrer en possession de son cheval ; mais, contrairement à toutes ses prévisions, il la trouva ouverte, et aperçut près du foyer, où flamboyait un fagot de broussailles, deux voyageurs auxquels Thôtelièrc et son fils tenaient compagnie.
Ce dernier, qui s'était retourné à rentrée de Claudioy se récria joyeusement :
— Eh! c'est notre pauvre cher hôte de ce matin, dit-il avec l'obséquiosité caressante familière aux Italiens des dernières classes; que Votre Seigneurie soit bénie ! je craignais qu'il ne lui fût arrivé malheur.
— Bridez vite mon cheval et failcs-le sortir, interrompit Claudio, qui éprouvait l'impatience fiévreuse que donne l'approche d'un grand événe-
— Seigneur! notre beau cavalier ne songe point, je pense, à se mettre en route à pareille heure, dit l'hôtelière surprise.
LA LUNE DE MIEL âi3
— Il faut que je parte sur-le-champ, répliqua brièvement Claudio; rien nVt-il manqué à mon cheval?
— Que Dieu nous aide ! ce n'est pas à l'hôtellerie de la Mère de Dieu qu'il a jamais manqué quelque chose à la monture d'un honnête cavalier, dit Gennaro avec emphase.
— Attelle enseigne que, quand nous avons conduit les nôtres à l'écurie, nous n'y avons rien trouvé, flt observer le plus âgé des deux voyageurs assi^ sur l'âtre.
L'hôtelière et son fils voulurent essayer de se justifier; mais Claudio les interrompit pour demander de nouveau que l'on préparât son cheval, et ce dernier se décida à sortir, non sans avoir encore vanté les commodités de l'auberge de la Mère de Dieu.
La disparition de Gennaro ayant fait un vide au foyer, Claudio prit sa place et avança avec distraction ses pieds au-dessus de la flamme.
— Par la sainte Trinité! il faut que notre jeune seigneur ait grande Tiâte d'arriver pour s'exposer si
tard aux hasards du chemin, reprit la vieille femme; les soldats eux-mêmes évitent de marcher la nuit depuis qu'il y a des bandouliers dans la campagne. L'autre jour enc(H*e, ils ont attaqué un convoi sur la route de Novare.
Claudio fit un mouvemenL
— Sont-ils si hardis que de s'adresser à des gens de guerre? demanda-t41 avec plus d'attention.
— Et sans leur laisser le soin de résister ou de se rendre, répondit l'hôtelière ; car ils attaquent sans rien dire, comme des désespérés.
— S'il en est ainsi, fit observer le voyageur qui avait déjà parlé, le seigneur cavalier est pauvrement défendu avec sa dague.
— Pour f rai^»er de près, elle ne frappe pas moins sûrement, répliqua le jeune homme.
— Encore faut-il qu'elle puisse ai'river à l'ennemi, reprit l'étranger, dont le regard, après s'être arrêté sur le poignard, se releva jusqu'à Claudio lud-oième.
Mais il s^interromiÂt tout à coup, poussa une exclamation, et, se levant avec précipitation » entraîna le jeune homme vers la porte.
Là, il le regarda encore à la clarté des étoiles, et s'écria:
— Sur mon salut, c'est le novice Claudio.
— Le comte de Rivera ! répéta celui-ci en reconnaissant à son tour l'étranger.
— Plus bas! interrompit le vieux capitaine, qui le conduisit hors du seuil ; c'est le ciel qui t'a mis sur mon chemin; j'arrive de Milan pour parier à la duchesse.
— Elle est au couvent de Sainte-Rosalie.
— Oui... mais... écoute... Tu lui es dévoué, n'estce pas?
— Je sacrifierais pour elle ma part du paradis.
— Eh bien, apprends que sa mort est résolue.
— Je le sais.
— Toi? Alors tu m'aideras à la sauver!
— Mais par quel moyen, seigneur comte?
— En Tarrachant aux mains de Visconti.
— Ainsi vous venez?...
— Pour l'enlever!
Claudio s'approcha du comte et baissa la voix.
— Elle part cette nuit, dit-il précipitamment et à Yoix basse.
— Avec toi? demanda Rivera.
— Et avec une de ses femmes.
— Quelle route devez-vous prendre?
— Celle de Novare.
— Je vous accompagnerai, dit vivement le comte ; deux épées de plus peuvent être utiles.
Il se retourna pour appeler son écuyer, qui était resté près du foyer et aperçut derrière lui Gen-
naro.
— Que fais- tu là, drôle? s'écria-t-il brusque-
— Que Sa Seigneurie m'excuse, dit le jeune garçon d'un ton craintif, je venais annoncer au cavalier que sa monture l'attendait.
— Pourquoi ne point parler?
— Jésus! Sa Seigneurie nous prend-elle pour des compagnons sans usage. A Fauberge de la Mère de Dieu, on sait qu'il ne faut point interrompre ceux qui causent.
— C'est-à-dire que tu nous écoutais ?
— Oui, Seigneurie,
— Et qu'as-tu entendu ?
— Rien, Seigneurie; j^attendais la fin.
Le comte regarda Gennaro en face; mais son visage, à demi idiot, demeura impassible.
Il lui ordonna de faire sortir égalemont son cheval et celui de son compagnon.
— Sa Seigneurie veut donc aussi partir? s'écria l'aubergiste d'un air consterné. Que Dieu et les saints nous assistent ! Sa Seigneurie aurait-elle eu à se plaindre de l'auberge de la Mère de Dieu?
— Vos Seigneuries ne voudraient point se remettre en route sans avoir rien pris? fit observer l'hôtelière, qui s'était approchée à son tour. Nos seigneurs n'ont pas vu les lits que nous leur donnerons : la paille est d'hier, et les couvertures de peau de mouton ont toute leur laine; nos seigneurs ne trouveront nulle part un meilleur gite, ni des hôtes plus disposés à leur complaire.
Rivera ne répondit pas, mais il fit signe à son
écuyer de tout préparer.
Celui-ci sortit et reparut bientôt avec les deux
chevaux. Le comte jeta un paolo sur la table où Claudio avait déjà déposé uii demi-ducat.
— Que tous les anges du ciel servent d'escorte à Leurs Seigneuries, dit la vieille aubergiste en faisant le signe de la croix avec les deux pièces d'argent ; puissent-ils les préserver surtout de toute mauvaise rencontre ! Je prierai Dieu que les prospérités soient comme une pluie bienfaisante pour Leurs Seigneuries. Leurs Seigneuries prendront garde à l'ornière qui se trouve devant la porte d'entrée. Gennaro, apportez la lanterne de corne, et montrez l'étrier à Leurs Seigneuries.
Le jeune garçon obéit ; il aida les trois cavaliers à se mettre en selle, les accompagna avec sa mère jusqu'à l'entrée de la cour, et se joignit à elle pour les poursuivre d'heureux souhaits de voyage et de bénédictions, aussi longtemps qu'ils purent les entendre ; mais à peine eurent-ils disparu, qu'il se tourna vivement vers la vieille femme. L'expression hébétée de ses traits venait de tomber comme un masque, et ses regards brillaient d'une ardeur rusée.
LA lUNE DE MIEL âl9
— Ils vont enlever la duchesse, dit-il rapidement et à demi-voix; ils l'emmènent à Novare, cette nuit.
— Dieu du ciell es-tu bien sûr? s'écria Thôtelière.
— J'ai entendu le jeune cavalier qui avertissait l'autre, répliqua Gennaro avec la même vivacité. Il faut que le seigneur qui est venu hier nous ordonner de le surveiller soit averti sur-le-champ.
— Tu sais son nom, alors?
— Oui; il m'a dit, s'il arrivait quelque chose, d'aller au couvent et de demander le seigneur Sereza.
Mais, à cette heure, tu ne seras point reçu.
— Je n'aurai qu'à dire que c'est pour la santé de monseigneur; cela doit me servir de mot de passe; donnez-moi mon manteau, mon chapelet et mon bâton de buis; en prenant par le petit coteau, je serai arrivé avant le cavalier.
L'hôtelière courut chercher ce que son fils lui demandait, et celui-ci prit en courant un sentier qui le conduisitrapidement à la porte du couvent.
Le mot de passe le fit conduire sur-le-champ à Sereza, qui se trouvait avec Montalvan près de monseigneur. Ce dernier, persuadé, d'après le rapport du capitaine, que Claudio était parti sans avoir vu la duchesse, cherchait avec ses deux confidents les moyens de renouer les fils de son intrigue, tout à coup rompus par ce brusque départ. La veille s'était prolongée dans cette recherche, et tous trois étaient à bout d'imagination, lorsque l'on annonça Gennaro.
Bien que le jeune garçon n'eût jamais vu le duc, il ne se laissa point intimider par sa présence. Après un salut dont la brève simplicité formait un singulier contraste avec son obséquiosité habituelle, il raconta rapidement et d'une manière précise tout ce qui s'était passé à l'auberge de la Mère de Dieu : la rencontre de Claudio et du comte de Rivera ; Taveu fait à ce dernier du projet de départ de la duchesse ; enfin, la résolution prise par tous deux de la seconder et d'atteindre avec elle Novare avant le jour.
L'étonnement du duc et de Sereza fut encore moins
grand peut-être que celui de Montai van. Après ce qui venait de se passer entre lui et Béatrix, cette résolution subite lui parut d'abord impossible ; il interrogea vivement Genanro, et lui fit répéter les unes après les autres toutes les circonstances de Tentretien qu'il venait d'entendre; mais te jeune garçon ne varia d'aucun détail, et ajouta que les trois cavaliers devaient être déjà arrivés au lieu du rendez-vous. Il restait donc à peine le temps nécessaire pour se pré-» parer à la réussite de ses projets. Le duc ordonna au capitaine de rassembler ses condottieri et de faire garder toutes les issues, et lui-même, suivi d'Antoine, courut à l'appartement de Béatrix.
Après son départ, Montalvan demeura quelques instants immobile. Le renversement subit de tous ses plans l'avait étourdi. Il semblait délibérer sur ce qu'il devait faire ; mais l'hésitation fut courte. Après quelques instants de réflexion, il saisit vivement une des lampes posées sur le guéridon et disparut par le corridor opposé à celui qu^avaient pris le duc et son secrétaire.
Cependant Claudio et ses compagnons avaient at-
teint, de leur côté, la brèche de l'enceinte; le jeune homme y laissa le comte et son écuyer, à la garde des chevaux, tandis qu'il franchissait lui-même le mur. 11 traversa le bois et le verger, arriva à la sortie dérobée par laquelle Martha l'avait reconduit, la trouva ouverte et arriva jusqu'à l'appartement de la duchesse.
Elle était en prière, tandis que sa camériste, obéissant instinctivement à ses habitudes d'ordre et de prévoyance, rassemblait à la hâte les objets les plus nécessaires à leur fuite.
 la vue de Claudio, elle fit une exclamation qui arracha Béatrix à>3on recueillement.
— Vous, déjà? ditrelle en se relevant.
— Tout est prêt, répliqua rapidement le jeune homme ; et le comte Rivera me suit.
Béatrix poussa un cri de joie.
— Un hasard inespéré nous a réunis, reprit Claudio; il est là, hors de l'enceinte, et vous attend.
— Partons, interrompit Martha, qui enveloppait sa maîtresse d'une mante de voyage.
Mais Béatrix avait été saisie d'un tremblement
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qui la força de s'asseoir. Près d'exécuter ce qu'elle avait résolu, l'épouvante venait de la saisir; elle appuya la tête sur un de ses bras, et pressa l'autre contre son cœur, qui battait à se briser.
Martha et Claudio, effrayés de cette espèce d'hésitation, se mirent à l'encourager doucement. Elle fit un effort, se redressa et s'appuya à la main que le jeune homme lui tendait.
Au même instant, plusieurs coups furent frappés à la porte principale, et la voix du duc cria d'ouvrir.
L'effet de cette interruption fut aussi subit que terrible. Tous trois restèrent dans la même attitude, les mains tendues et l'œil égaré.
— Ouvrez, signora! répéta le duc.
Et, avant même que Béatrix eût pu répondre, elle entendit une clef s'introduire dans la serrure et essayer de l'ouvrir.
Elle n'eut que le temps de désigner du geste, à Claudio, l'oratoire placé derrière lui. Comme il s'y précipitait, la serrure céda, et Visconti parut debout sur le'seuil, le regard fixé sur l'oratoire, dontla porte, brusquement tirée, venait de se refermer avec bruit.
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Béatrix se tenait à quelques pas, muette et terrifiée. Martha, pâle de saisissement, s'était appuyée au mur. Le duc entra en jetant autour de lui un regard précautionneux, et s'approcha de l'oratoire.
Les deux femmes, jusqu'alors immobiles, ne purent retenir un mouvement. Visconti s'arrêta et son visage s'éclaircit.
— n est là, dit-il en montrant la porte par laquelle Claudio s'était échappé.
Béatrix voulut répondre et n'en eut point la force ; les paroles s'éteignirent sur ses lèvres en sons inarticulés. Viscontî fit un signe à Sereza, qui disparut par l'eirttée dérobée. Se tournant ensuite vers la duchesse :
— Remettez-vous , madame , reprit-il de cet accent sinistrement railleur qu'il ne prenait qu'aux heures de triomphe; au point où les choses en sont arrivées , il ne reste plus qu'à nous entendre.
Béatrix regarda Visconti d'un air stupéfait et égaré. Cette tranquillité ironique lui faisait froid.
— Que voulez- vous dire, monseigneur?... balbutia-t-elle.
— La signora va le savoir, reprit Philippe. Qu'elle se mette d'abord à cette table.
— Oui ! répondit la jeune femme, dont l'étonnément grandissait.
Philippe prit lui-même les plumes et une feuille de vélin dans le porleféuille à fermoir d'émail de la duchesse; il les plaça devant elle, et lui fit signe de s'asseoir. Elle obéit machinalement.
— Maintenant , reprit Visconti , que la signora écrive à son secrétaire Claudio qu'elle l'attend pour fuir avec lui.
— Monseigneur !..« interrompit Béatrix éperdue.
— Écrivez et signez, signora, reprit le duc impérieusement; il me faut ce billet.
— Et qu'en voulez-vous faire? demanda Béatrix.
— Obtenir ce que vous désirez autant que moi, reprit Yisconti, la rupture de ce mariage qui a été un malheur pour tous deux.
La jeune femme releva la tète.
— Ah! je comprends, s'écria-t-elle , subitement éclairée; c'était là votre espoir: ce brusque changement, cette persistance à rapprocher Claudio, les ré-
vélalions que vous lui avez faites, c'étaient autant de pièges que vous nous avez tendus à tous deux ; et maintenant vous voulez une preuve qui me flétrisse, afin de pouvoir me dépouiller en me chassant; je ne vous la fournirai pas, monseigneur !
— La signora est libre, dit froidement Visconti. Et, se tournant vers Sereza, il ajouta :
— Que Ton fasse monter les condottieri.
Béatrix se précipita devant le seuil.
— Écoutez -moi, monseigneur, reprit-elle éperdue... vous ne voudriez pas commander'un meurtre odieux... inutile!... Seule, j'ai été coupable... seule, je dois être responsable...
— Qui vous empêche alors de le reconnaître? fit observer Philippe en désignant du regard la plume que Béatrix avait rejetée. Il me faut une preuve, signora; si vous refusez celle que je vous demande, le cadavre de votre, amant, frappé ici au milieu de la nuit, m'en donnera une suffisante.
— Ainsi ce billet le sauvera? demanda la jeune femme haletante. Ah ! vous l'aurez, monseigneur.
Elle courut à la table, ressaisit la plume, écrivit
rapidement le billet demandé et le tendit au duc. Celui-ci l'eut à peine parcouru, que le calme étudié de ses traits s'évanouit ; il le serra contre sa poitrine, et, poussant un cri de triomphe :
— Merci, don Sepharo, dit-il avec éclat; j'ai enfin ce que vous demandiez, une preuve de l'adultère.
— Je suis à votre merci, je le sais! bégaya la duchesse. Vous avez entre vos mains mon honneur et ma vie... Mais je n'ai dû penser qu'à lui!...
— A lui seul, en "effet, signora, reprit Visconti avec un rire perfide ; car vous ne vous êtes plus rappelée que votre oratoire avait une seconde entrée, par laquelle Sereza a pu pénétrer.
— Ciel !
— Vous avez oublié que les lois de Milan donnaient au mari droit de vie et de mort sur la femme qui a failli et sur son complice.
. — Que dites-vousî
— Je dis que j'ai usé de la moitié de ce droit, signora ; regardez !
Il repoussa brusquement la porte de l'oratoire, et Béatrixyjetaun regard éperdu.
Près da seuil se tenait Montalvan, les bras croisés^ l'air inflexible, et, plus loin, vers le fond, Claudio étendu sans vie aux pieds de deux condottieri qui essuyaient leurs épées.