‹ La lune de mielChapitre 10 sur 15 · I - fuyaient. Le duc, placé dans une tribune avec quel · texte numérisé non relu

I - fuyaient. Le duc, placé dans une tribune avec quel

ques courtisans, les excitait de la voix, les appelait par leurs noms, les encourageait. Au milieu de la

I ' fuite générale, un prisonnier seul était resté debout,

les bras croisés et la tête haute. C'était Barbiano. Monseigneur le désigna à deux limiers fauves ; nous les vîmes aussitôt s'élancer, l'abattre et repasser devant la tribune, en traînant des lambeaux ensanglantés.

— Mais le fils ? demandèrent à la fois toutes les voix.

— Il se tordait les mains en poussant des cris de rage, reprit le vieillard. Ce fut alors que j'appris la vérité; il fut arrêté à son tour, jeté dans un cachot d'où il réussit à s'échapper.

— Et, depuis, nul n'en a entendu parler? ajouta le cantinier. C'est une curieuse histoire, et vous avez raison, père Gregorio ; une tête coupée doit vous paraître, en comparaison, bien peu de chose.

— La signora est-elle avertie de l'heure de l'exécution? demanda le condottiere, qui semblait prendre un intérêt particulier à tout ce qui concernait la condamnée.

— Le révérend confesseur ne lui a point encore rendu visite, fit observer un soldat.

' — Qu'en sais-tu? reprit l'aveugle.

— Nul de nous ne l'a vu passer.

— Ignores-tu que le cachot de Sa Seigneurie a une autre entrée donnant sur les arènes de Marie- Ange?

— Une entrée ! répéta vivement le vieux soldat; mais elle n'est point gardée.

— A quoi bon? Trois portes garnies de fer la

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délendent, et les cl(;fs sont .'lUx mains de voire capitaine.

— Qui les porte attachées à une cuirasse de fer, et sous sa cuirasse, ajouta un soldat qui avait d»'jà parlé; je l'ai vu s'en servir quand le grefiier est entré au cachot de la signora pour lui lire sa sentence.

Le condottiere, au front balafré , tressaillit ; ses yeux rencontrèrent ceux des deux compagnons qui, déjà, à plusieurs reprises, avaient échangé avec lui des regards d'intelligence : on eût dit qu'ils venaient d'être frappés à la fois d'une même idée. Tous .trois s'écartèrent sans affectation du groupe formé autour de Gregorio, s'échappèrent l'un après l'autre et se rejoignirent au pied de la grande tour.

"— Avez-vous entendu? demanda rapidement le soldat.

— Oui, répondirent les deux compagnons.

— C'est une dernière chance à tenter.

— Nous sommes prêts.

— Mais le moyen d'être admis ?

— En présentant cette dépêche de Naples interceptée par Maffi.

— Tu SL"^ raison. Allons.

Tous trois serrèrent leurs manteaux autour de leurs épaules, s'assurèrent que leurs épées ne tenaient point au fourreau, et se dirigèrent vers le logis occupé par Montalvan.

Celui-ci venait de quitter Sereza, et achevait de donner des ordres à Pietro. A en juger par l'accent bas et précipité du capitaine et par l'attention inquiète du guide, l'exécution de ces ordres devait être importante et périlleuse. Pietro s'en fit répéter plusieurs fois les détails, donna, de son côté, quelques rapides explications, et prit enfin congé de Montalvan.

Celui-ci le suivit d'un regard anxieux. Son impassibilité habituelle avait fait place à une agitation singulière. Tous les muscles de son visage, tendus et palpitants, exprimaient l'angoisse impatiente, l'espoir, la crainte ! La sueur perlait sur son front contracté, et des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres à son insu ; il semblait que la pensée , trop turbulente, avait besoin de se faire jour comme une lave en ébullition et longtemps contenue.

— Oui, murmumit-il en marchant à pas précipités, l'heure est venue... Le mascjue sous l(»quel j'étoufle depuis longtemps va tomber... Ce long rêve va se réaliser... ou s'évanouir... Encore quelques instants !...

Il s'était arrêté près de la fenêtre, et ses regards demeurèrent fixés sur le spectacle étrange qu'il avait à ses pieds.

Devant lui s'étendait l'immense cour intérieure naguère consacrée par Marie-Ange Virconti à ses chasses horribles, et qui avait gardé depuis le nom d'arènes. Toute la partie la plus rapprochée de la vaste enceinte était solitaire ; mais on apercevait, vers l'extrémité, à travers la demi-obscurité qui commençait à descendre, un groupe d'hommes qui semblaient faire à la hâte quelques préparatifs mystérieux. Sereza les dirigeait et donnait des ordres avec précipitation. Des sentinelles placées de loin en loin rendaient ces dispositions menaçantes et sinistres.

Montalvan semblait suivre avec une curiosité inquiète toutes les phases de ce drame, dont l'éloigné-

ment faisait pour lui une pantomime, lorsque son valet d'armes entra en lui annonçant que deux soldats demandaient à lui parler.

Le capitaine voulut d'abord les renvoyer; mais, sur l'observation qu'ils apportaient des nouvelles de Naples, il consentit à les recevoir.

Le valet d'armes ouvrit la porte au condottiere balafré et à l'un de ses compagnons. Le troisième était resté dans le vestibule, les mains enveloppées sous son manteau.

Montalvan fit un pas à la rencontre des visiteurs et leur demanda ce qui les amenait.

— Sa Seigneurie ne nous reconnaît point, dit le plus vieux en regardant le capitaine en face; nous sommes nouvellement enrôlés dans les compagnies qu'elle commande.

— Et vous savez quelque chose de Naples? demanda Montalvan avec une distraction impatiente.

— Un de nos anciens compagnons vient d'arriver apportant des dépêches secrètes pour le capitaine, et ne sachant comment les faire , remettre, il s'est adressé à nous.

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— OÙ sont-elles?

— Les voici.

Montalvan prit le rouleau cacheté que lui présentait le vieux soldat, et s'approcha de la fenêtre pour en examiner les sceaux.

Dans ce moment, un trépignement suivi d'un soupir étouffé retentit dans le vestibule; les deux condottieri tirèrent leurs épées comme à un signal, et se précipitèrent sur le capitaine, qui se sentit frappé en même temps d'une ^double blessure.

Il jeta un cri, recula jusqu'au mur et eut la force de dégainer son épée.

Le troisième condottiere parut à la porte le poignard à la main.

— Tuez, tuez, dit-il, le valet d'armes est mort. Mais Montalvan, retranché dans un coin de la

fenêtre, s'était mis en défense.

— Misérables! s'écria-t-il, que voulez-vous?

— La clef du cachot qui renferme la duchesse, répondit le vieux condottiere.

— La clef, je ne l'ai plus, répéta Montalvan.

— Tu mens !

— Elle est aux mains de Sereza.

— Tu mens ! elle est cachée sous ta cuirasse; mais je saurai Ten arracher.

— Qui es-tu donc, toi?

— Un homme qui veut venger le sang de Claudio, et un ami de Béatrix : le comte de Rivera.

En prononçant ce dernier mot, il s'était jeté sur Montalvan avec fureur.

— Arrêtez, s'écria celui-ci, qui parait avec peine les coups des trois assaillants... moi seul peux sauver la signera... Toutes les mesures sont prises... ma mort sera sa perte... Au nom du ciel! écoutez-moi...

— Lâche, qui as peur de mourir ! répondit Rivera en le frappant en pleine poitrine...

L'épée de Montalvan lui échappa ; il s'appuya des deux mains à la muraille, fléchit et tomba.

Les deux condottieri se précipitèrent sur lui et le tinrent immobile sous leurs genoux, tandis que le comte fouillait sous sa cuirasse.

— Malédiction ! la clef n'y est plus^ s'écria-t-il.

— Non, balbutia Montalvan-; je te l'avais dit, ils

sont venus la prendre pour l'exécution.

— L'exécution ! répéta k comte épouvanté ; mais elle ne doit avoir lieu que demain sur la place du Marché. Les crieurs publics Font annoncé.

— Pour dérouter les mécontents, murmura le capitaine ; mais elle a lieu ce soir dans les arènes .'

— Ciel!

— Vous n'avez pas voulu m'entendre, reprit le blessé, dont la tête flottait. Tout était préparé pour la délivrance de la signora.

— Que dis-tu ?

— Oui, les compagnies connaissaient le complot... L'échafaud... devait être renversé... le duc frappé... Mais moi seul pouvais donner le signal... et maintenant... maintenant...

— Écoutez ! interrompit le comte.

— La cloche! cria Montalvan, qui se redressa convulsivement. Ah ! malheureux. . . il est trop tard. . . Vous l'avez tuée !

— Que dis-tu ?

— Oui... oui...

— Là... regardez...

Rivera et ses compagnons s'élancèrent à la fenêtre

Un cortège composé de moines et de soldais traversait silencieusement la vaste cour. Au milieu, sur un brancard recouvert de serge rouge, une femme était étendue sans mouvement, et à côté marchait le bourreau, dont la main soulevait quelque chose que le comte ne put d'abord reconnaître. Il se pencha, glacé de saisissement, puis recula avec un cri d'horreur. C'était la tcte de Béatrix!

Montalvan, qui s'était relevé avec effort jusqu'au balcon, vit passer le cortège; derrière marchaient les compagnies en désordre; elles avaient vainement attendu le signal, et les soldats, qui se croyaient trahis, cherchaient des issues pour fuir.

Quand tout eut disparu, il poussa un gémissemwit dans lequel se résumait tout ce que l'âme humaine peut ressentir de rage et de désespoir, puis se laissa retomber à terre.

— Morte! murmura le comte, qui continuait à fixer un œil égaré sur le point par lequel le brancard funèbre avait disparu.

— Par ta participation, balbutia Montalvan, dont l'accent devenait plus saccadé, et ce n'est point seu-

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lement le cadavre, d'une feiniuc qui \iont de paujstT là... c'est celui de la liberté de l'Italie. Rivera releva la tête.

— Quels étaient tes projets? demanda-t-il.

— Ceux dont j'avais promis raccomplisscment à Barbiano, reprit le mourant; le but que le père avait rêvé, le fils était près de l'atteindre.

— Quoi! ce Guido qui reçut les dernières instructions de notre Brutus?...

— C'était moi... Rivera... moi qui ai su brider ma haine... cacher mes espérances... semer graine à graine dans le champ de liberté dont la moisson était mure... quand tu y as mis le feu... Sois donc maudit, toi et les tiens... Ah! je remercie Dieu de fuir votre terre d'esclaves! Il n'y a plus d'Italie! Mon père... je vais te rejoindre.

Il laissa retomber sa tête en arrière, et rendit le dernier soupir.

Par un mouvement involontaire, le comte se découvrit, et ses deux compagnons se signèrent avec un respect douloureux. Tous trois comprenaient qu'une grande âme venait de quitter la terre.

Lorsque Sereza se présenta, une heure après, il ne trouva que le cadavre du capitaine, dont la main tenait encore la dépêche enlevée à Gennaro.

Elle annonçait au duc Philippe Visconti la mort de Jeanne de Naples, qui laissait par lestamcnt son royaume à René d'Anjou.

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