‹ La Lutte antialcooliqueChapitre 11 sur 32 · L'ENFANT DORT, IL A PRIS SON CASTORIA · texte numérisé non relu

L'ENFANT DORT, IL A PRIS SON CASTORIA

C'est le cri triomphant de la réclame . . . Que se passe-t-il "^

Au foyer, entre voisines :

Le bébé n'est pas beau, là, vraiment.

Il crie . .

— (( Mais, ma chère, qu'est-ce qu'il a à crier comme ça .^

Serait-il malade, le cher ange ?

— (( Oh ! j'ai oublié de lui donner ses gouttes. C'est l'heure !

Et bien vite, la mère compte : une, deux, trois, quatre.

— (( Bois, mon chéri !

— (( Mais c'est une de trop, il n'a pas quatre mois.

— (( Non, il lui en faut au moins quatre, maintenant pour le (( calmer )), et encore. . . Il faut renouveler la dose.»

Eh ! bien, Madame, savez-vous ce que cela signifie '^

N'y a-t-il pas dans votre voisinage un de ces buveurs, soit le type de l'alcoolisé, gaillard gros et gras, au teint fleuri, au nez couperosé ; soit le type à mine chétive, à l'apparence d'un sujet qui s'amaigrit et dont le teint est jaunâtre. Pour se « coiffer )), ou, en leur langage encore, pour se payer une « cuite )) le samedi, l'un ou l'autre de ces habitués de la dive goutte devra ingurgiter, à peu d'intervalle, une bonne demi-bouteille de whiskey ou de gin.

Alors, titubant, après avoir traversé la place, loquace et turbulent, il viendra s'échouer dans son lit pour cuver sa boisson. Prenons le grand jeune homme qui n'a pas l'habitude ; s'il boit deux ou trois verres en peu de temps, il lui arrivera un « accident )) et, un ami d'occasion le ramonera discrètement à la maison.

L'enfant de dix ans, qui boit un gros coup à la dérobée, au flacon de son père, aura chance d'être porté inconscient à sa couchette.

Le petit Pierrot de trois ans, qui grimpe à la sourdine sur une chaise, pour atteindre le plateau où on a laissé des verres à demi remplis de whiskey, s'il en vide un tout à fait, chantera bien un moment des petites chansons, d'une voix étrange, mais il ne tardera pas à aller se coucher.

Vous donnez une cuillerée de brandy, dans de l'eau chaude sucrée, à un petit d'un an, qui a la colique; il s'appaise et ronfle. Une demi cuillerée au nourrisson de six mois, et il sourit aux anges, et au tout petit, ses gouttes, et deux ou trois fois, sa « suce )) trempée dans du vin sucré, etc., etc., et il dort en geignant, ses petits poings crispés ; et il s'éveillera une ride au front, une buée blanche à la bouche, l'estomac détraqué. Qu'est-il arrivé ?

Ce petit malheureux a ressenti, comme ses aînés, l'influence néfaste de l'alcool, il a dormi du sommeil de l'ivresse !

Plus il est faible, plus l'action du poison

agit dans son organisme, et y imprime cette tendance, ce goût, ce besoin qui s'appelle la passion de boire, et, dans ce corps si frêle, se crée, de jour en jour, une inclination plus accentuée pour le remède favori, le Castoria ou le sirop calmant, ou la petite «ponce». Je vous crois, « l'enfant dort, il a pris son Castoria )) ! Mais il dort demi-ivre, et s'il ne lui arrive pas un de ces accidents qui l'endorme une fois pour toujours, plus tard, à 18 ou 20 ans, nous aurons un jeune homme déjà vieux dans le vice abject de boire, un ivrogne. A qui la faute ? Qui a fait cette victime ? Sa mère.

Le fait divers le plus révoltant n'est-il pas celui-ci : Madame se prépare à se rendre au théâtre : bébé pleure : vite, ses gouttes et que ce soit vite fait. L'enfant gémit encore un moment et s'endort. Madame peut s'en aller. C'est bien. Quand elle rentre, l'enfant n'a pas bougé, mais ses petits traits sont convulsés, ses yeux sont sans regards. Elle secoue, elle interpelle, elle palpe. . . un cadavre froid, endormi de l'éternel sommeil, pour

la honte et le remords de cette malheureuse.

C'est pousser trop loin les conséquences. Je le veux bien. Ces morts sont rares, mais un résultat certain, c'est l'alcoolisation de l'enfant. Non seulement les gouttes et les alcoolsremèdes le produisent, mais le lait stimulant de la mère amènera chez l'enfant le même phénomène de tendance et de propension à l'alcool. C'est que la mère qui nourrit elle-même son enfant, si elle absorbe de l'alcool sous quelque forme que ce soit, communique par la nourriture environ 9% de l'alcool qu'elle boit. C'est plus qu'il n'en faut pour alcooliser un tout petit enfant.

Voici un fait, que raconte le médecin de qui je tiens ces renseignements.

Appelé au chevet d'une mère, il devait traiter son bébé, qui tombait dans d'affreuses convulsions. Il ausculte le petit, prescrit une médicamentation, interroge la mère : — « Lui avez- vous donné des gouttes ? ))

— (( Non, jamais.

— « C'est bien. Vous-même, prenezvous des stimulants ?

— « Mais, Docteur ! »

Deux jours se passent, mêmes symptômes et mêmes crises : vomissements et convulsions. Lors de sa seconde visite, le médecin avise une voisine, venue là, avec son nourrisson de trois mois, frais et rose.

— (( Madame, lui dit-il, voulez-vous me rendre un grand service et m'aider à sauver un enfant ?

— (( Volontiers, M. le Docteur, que faut-il faire ^

— Prendre en nourrice ce petit, pour quelques jours, pendant que je traiterai la mère. Vous ne prenez, je suppose, aucune boisson.

— (( Jamais, Docteur. J'ai horreur de la boisson.

— « C'est bien, amenez-le.

La mère consent.

Les convulsions cessent aussitôt et l'enfant rei)rend des forces et des couleurs. Trois jours sans un vomissement et sans une convulsion. Ramené à sa mère, la nuit même où il lui est rendu, le voilà de nouveau saisi

par le mal. Le médecin accourt, prévenu par téléphone. La bonne, sur sa recommandation, a recueilli le vomissement du petit. L'analyse révèle des traces d'alcool et d'un gin bien caractérisé par la senteur. Il n'a pris ni gouttes ni (( ponces ».

Le médecin fait venir le mari :

« Votre femme boit du gin, c'est ce qui tue son enfant. Pour le sauver, il faut ou le mettre en nourrice ou le sevrer du sein maternel. )) Ce qui fut fait, et l'enfant vit. Ignorance qui excuse du crime mais ne laisse pas d'être criminelle, car jamais on ne le saura assez : (( C'est un crime que de donner, sous quelque couleurs que ce soit, de l'alcool aux enfants. » ^^^

Il n'y a pas à s'étonner de l'affirmation de M. G. -H. McMichael : « Je suis en mesure de prouver que, pour un

(1) La source la plus fréquente de l'alcoolisme est la lactation. L'alcool est transmis à l'enfant avec le lait maternel, dans la proportion où la mère le prend (l'alcool). Les recherches de Klingemann, Roemann et Nicloux ont prouvé que l'alcool passe dans le lait, quelle que soit la quantité consommée.

ivrogne qui l'est par hérédité, trois pour le moins le deviennent par la faute de leur entourage. ))

Les conséquences de l'alcoolisation des enfants dès le berceau sont celles-ci : on crée dans des êtres impressionables et frêles, une tendance, une inclination, une propension, une habitude qui n'attend pas bien longtemps pour se traduire et se manifester par un goût très vif pour les liqueurs alcooliques. Il n'y a pas que les enfants des buveurs qui accusent un goût prononcé pour les alcools. De voir un petit enfant qui réclame à grands cris son verre et qui déguste avec satisfaction bière ou whiskey, me semble un fait digne d'attirer l'attention des pa" rents sobres. D'où lui vient ce goût ? Qu'est-ce qui a créé cette tendance ?

Comment cette inclination, si elle est favorisée dès l'enfance et développée dès la jeunesse, ne deviendrait-elle pas la passion de boire, quasi irrésistible, de l'adolescent ? Qu'est-ce qui sauvera du

vice ce jeune homme ? Seule la tempérance totale. Car il est, lui, un vieil ivrogne et, si jeune qu'il soit, il porte en tout son tempérament le stigmate du vice de boire, de la passion alcoolique, qui est bien un vice de l'âge mûr à la vérité, mais qui est le sien par acquisition dès la plus tendre enfance. Malheur à lui, si la passion qu'il ne redoute pas le terrasse à 18 ou 20 ans. Il est voué aux pires abjections du vice, tout comme les héréditaires. Combien de sobres ont à lutter, avec toute l'énergie de la vertu, contre la tentation maudite, et qui ne savent pas la source de cette violence de l'attrait, qui, sans cesse, les sollicite.

M. X., commis-voyageur d'une des plus importantes maisons de commerce de Montréal, me racontait, un jour, son histoire. Orphelin dès le bas âge, il avait été adopté par un ami de son père, un médecin de Montréal. Il était d'âge à fréquenter l'école, lorsqu'il se découvrit, avec stupeur, une inclination

très étrange. Ayant été surveillé dès sa plus tendre enfance, par une femme, admirable chrétienne, sa mère, elle lui avait inspiré un très grand sentiment de l'honnêteté, une horreur très grande du vol. Maintenant, chaque fois qu'il passe par la rue St-Laurent, pour se rendre à l'école des Frères, il se surprend arrêté devant la vitrine de certains épiciers oii miroitent au soleil des bouteilles magnifiques de divers alcools.

Là, immobilisé par la vision, ce n'était pas la curiosité qui le clouait, mais comme une poussée irrésistible, un désir d'entrer et de voler un flacon de gin. « Il me fallait tout l'effort de ma volonté pour me tirer de là. J'étais si honteux de moi-même, que j'en devins tout triste et même si taciturne, moi par ailleurs si loquace, que mon cher protecteur s'en aperçut. Il m'interrogea, croyant à un chagrin d'écolier qui boude ses maîtres. Dans ma franchise, j'avouai tout. M. le Docteur écoute avec surprise. « Mais, ton père était l'honnêteté même, et c'était un sobre, et ta mère est une femme si prudente.» Et, en hochant la tête: « Vas étudier »,

— Terne dit-il, et se parlant à lui-même :

Faudrait-il que ce soit la Fanchette ? )) «Quelques jours plus tard, en rentrant de l'école, je vis, dans l'office, le docteur qui causait avec la Fanchette. C'était ma nourrice. Elle m'avait pris en soin à l'âge de six mois, quand mourut mon père, et alors que ma mère avait les fièvres. Durant trois mois, elle avait été pour moi une mère et, tout petit, quand nous demeurions dans son voisinage, elle m'avait gardé bien des semaines avec ses enfants, quand ma mère venait à l'hôpital. Je l'appelais ma tante et je l'aimais tendrement. Après le souper, ce soir-là,le docteur me fit mander au salon. Il était grave et un peu triste. (( Écoute, mon Georges, mon enfant. Je sais le mystère de la tentation. Tu es une victime de la plus sotte ignorance qui soit. Tu auras neuf ans bientôt, tu es un petit homme et tu sais ce que c'est qu'un serment. Par l'amitié que j'avais pour ton père et pour ta mère, je veux faire tout ce qui est possible pour que tu sois un homme d'honneur. Voici un crucifix, tu vas faire serment de ne jamais entrer dans une buvette, de ne

jamais accepter un seul verre de boisson: entends-tu bien, un seul, et de n'en jamais prendre, sous quelque prétexte que ce soit. Il y va de ton bonheur et, à cette seule condition, tu te préserveras de l'ivrognerie, car tu es un dipsomane.»

(( Je fis serment et me jetai dans les bras de mon protecteur. Il pleurait. Il me tint longtemps pressé sur son cœur, en me parlant du danger qu'il y aurait pour moi de manquer à mon serment et des conséquences pour moi si funestes de boire un premier verre d'alcool.

Puis, il me fit entrevoir une vie de lutte constante mais de bonheur, de succès, si je demeurais fidèle à ma promesse sacrée. « Eh! bien, j'ai 45 ans, je suis père de six enfants bien portants, j'ai une femme admirable. J'ai tenu mon serment. Savez-vous tout de même, je suis obligé d'être sans cesse sur mes gardes, quand je passe devant des étalages de buvettes ou des épiceries. Jamais je n'ai repassé du côté de la rue St-Laurent où se trouve le grand magasin de X. J'ai peur, car la vue d'un flacon de gin me jette quasi hors de moi.

Je suis un dipsomane, qui n'ai jamais bu après l'usage de raison. Il paraît que la Fanchette avait fait de moi un ivrogne dès le berceau.»

Mesdames, si vous entendiez certain prédicateur de la tempérance appliquer aux pauvres ivrognes le cri de compassion du Christ Jésus : (( Misereor super turbam )) : J'ai pitié, infiniment pitié de tous ces malheureux, ne le trouvez pas exagéré dans sa miséricorde et sa compassion. Si l'homme qui boit sachant qu'il s'attire de graves maladies, mais que ces maux ne sont quun acompte et que sa descendance paiera le reste, est infâme et vil, la femme qui, pour s'éviter quelques fatigues, des veilles et des soucis, fait boire de l'alcool à ses enfants, sous quelque couleur que ce soit, est criminelle !

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