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LA LUTTE SOCIALE. — LE ROLE DE LA FEMME

Avant d'entreprendre d'une façon positive la grande tâche de l'éducation populaire et sociale de la sobriété, il faut détruire ce qui la rend impossible : le

préjugé sous toutes ses formes ; avant de chercher à élever, dans un nombre croissant d'individus, le niveau des qualités morales et sociales, il importe de lutter, à son foyer d'abord, avec la dernière énergie, contre ce fléau de l'alcoolisme, qui mène si rapidement ses victimes à la dégradation la plus abjecte, à la dégénérescence simultanée de l'âme et du corps. Nous avons dit ce que peut la femme soucieuse de son devoir, pour sa préservation personnelle, la préservation de ses enfants et même, pour la sauvegarde de son mari.

Est-ce tout ce que peut la femme pour la lutte antialcoolique ? Je ne le crois pas. La femme, compagne de l'homme et son auxiliaire, a comme lui, devant la société, des droits et des devoirs. Sans vouloir discuter ici les uns et les autres, je crois devoir citer la formule brève qui renferme, d'après M. Charles Turgeon, toute la vérité d'une thèse qu'il expose en deux forts volumes, au sujet du féminisme.

Reconnaître à la femme tous ses droits^ ne rémanciper d'aucun de ses devoirs, tel est pour nous, écrit-il, le premier et

le dernier mot du féminisme honnête et sage. Si donc la femme a droit à l'instruction qui lui donne, selon sa condition, la meilleure garantie de bonheur, à la science qui lui donne le moyen de mieux remplir ses devoirs, à la protection de ses plus chers intérêts, elle a le droit de prendre les moyens de s'instruire, et de se protéger. Elle a, avec ses concitoyennes, des intérêts communs et elle peut s'unir avec toutes celles qui le veulent^ pour.^les^revendiquer par des moyens légitimes. Dans notre société, qui reconnaît les droits civils de la femme et donne droit de vote à toutes celles qui sont propriétaires à titre de contribuables, elle est par le fait, placée sur un pied d'égalité avec son seigneur et maître, quand il s'agit, par exemple, de la cause de la tempérance. Sans vouloir me faire l'avocat de certain féminisme, plus bruyant que sensé, il est juste de reconnaître ce qui s'impose à la raison et ce qui est la vérité.

(( Les femmes, écrit le R. P. Pavissich, dans la Civilta Cattolicay (6 juin 1908) possèdent tous les droits inhérents

à la personnalité humaine, conséquemment aussi le droit de réunion et d'association commun aux deux sexes et différencié seulement par la diversité des buts domestiques ou sociaux à atteindre. Si les hommes, par exemple, s'avisaient d'introduire à nouveau l'esclavage ou la polygamie, comment refuser aux femmes le droit de s'unir et de s'organiser pour secouer une pareille tyrannie ? En ce cas de légitime défense, pourquoi ne pourrait-il pas s'étendre et s'appliquer à d'autres cas, compatibles avec le bien général, lorsqu'il s'agit d'obtenir quelque avantage matériel ou moral ? ))

Quelle cause est plus sainte et d'un intérêt plus général, que celle de la tempérance ? Quelle cause est plus intimement liée à la question du bienêtre, de l'honneur, de la paix, de la sécurité du foyer ? Et n'est-elle pas d'une souveraine importance dans le domaine moral, social et religieux ?

(( Il est juste et nécessaire que les femmes puissent à leur tour agir collectivement, par des moyens appropriés à leur sexe et à leur condition sociale.

pour faire reconnaître et respecter leurs droits. ))

Ce n'est certainement pas au service de la cause de la tempérance que l'action collective des femmes pourra être taxée de « nouveautés dangereuses ».

« Le Christianisme qui a émancipé la femme des opprobres de la barbarie, a toujours favorisé la merveilleuse floraison des corporations féminines qui, au Moyen-Age, eurent une action si féconde en bonnes œuvres, et reconnu ainsi le droit des femmes à défendre leur dignité et leurs intérêts au moyen de l'Association. )) De nos jours les associations féminines ont, en divers pays, spécialement la Fédération des femmes catholiques d'Allemagne, exercé la plus salutaire influence dans les œuvres sociales ; les œuvres d'assistance et de prévoyance, comme les œuvres de préservation des jeunes filles, d'éducation ouvrière et, spécialement l'œuvre de la tempérance, forment le champ propre de l'initiative et de l'activité féminines, et nul ne peut contester le bien qu'elles produisent. Ce serait donc à bon droit que l'on pourrait

réclamer, pour la femme, la formation d'un conseil de tempérance de Dames, partout où la Société s'établit. Et le jour où existera, bien organisée, la section féminine de la Société de Tempérance, réunissant, dans une même pensée, toutes les femmes du pays, ce sera pour la lutte une force incomparable.

Pourquoi n'y aurait-il pas de Congrès féminin, parmi les membres catholiques de notre belle Société de Tempérance ? Il importe tant d'agir sur l'opinion publique par tous les moyens qui éveillent l'attention et poussent les plus indifférents mêmes à se demander : (( Mais enfin qu'est-ce qu'il y a .'^ )) Est-ce à dire que cette action féminine ne devrait s'occuper que de prêcher la tempérance aux Dames ? Grâce à Dieu, sauf de très rares exceptions, les femmes canadiennes-françaises sont indemnes du vice de l'ivrognerie. Mais toutes ne sont pas, à vrai dire, exemptes du reproche qu'on a formulé dans le Congrès des Médecins de langue française, tenu à Montréal, en 1904. Bon nombre ont à se mettre en garde contre le danger de l'alcoolisme, qui les

guette sous prétexte de stimulants, de remèdes patentés, d'alcool déguisé ; danger qui, grâce à l'ignorance, menace spécialement les enfants dès le berceau. Puis les Dames ne peuvent-elles pas apporter aux lutteurs antialcooliques, l'appoint indispensable de la collaboration féminine ?

M. l'abbé Lemmens, un des plus vaillants apôtres de la tempérance, en Belgique, fondait, dès 1901, à côté de la Ligue des hommes du Bien-Etre Social, l'Œuvre de la Ligue des Dames.

Il faisait remarquer alors que des pays infestés par l'alcoolisme jusqu'à l'excès, tels que la Suède, la Norvège, et plusieurs États de l'Amérique, n'avaient été délivrés du terrible fléau que grâce à l'énergique intervention des femmes. La Belgique et la Suisse doivent au courant d'opinion créé, en grande partie, par les Ligues et Associations féminines, d'avoir une législation qui interdit absolument en ces pays la vente de l'absinthe.

Mais avant de songer à organiser un congrès féminin de Tempérance, il faudrait établir la section des Dames

de la Tempérance, en chaque paroisse.

Est-ce difficile ?

On dira peut-être : (( Il y a déjà bien assez de sociétés et de confréries dans nos paroisses. )) Soit, mais rien ne s'oppose, ce me semble, à ce que toutes ces sociétés et toutes ces confréries adhèrent au programme de la Section de Tempérance des Dames et qu'on crée, pour la réalisation de ce programme, un Conseil choisi parmi les membres de ces Associations et Confréries de Dames et Demoiselles.

Pour les réunions spéciales on ferait ce qui est prescrit pour les réunions d'hommes, trois ou quatre fois l'an.

Sans vouloir tracer un programme complet pour la Section des Dames, voici ce que l'on pourrait recommander plus spécialement :

1° L'éducation de l'enfance dans la pratique d'une vigoureuse abstinence des alcools, sous toutes les formes.

2° L'exemple de l'abstinence de toutes boissons alcoolisées.

3° La propagande occasionnelle des saines idées ; luttes contre les préjugés ; opposition énergique contre les

modes nouvelles de boire des liqueurs aux « thés )), etc. ; dénonciations des réclames que l'on fait aux alcools déguisés, etc.

4° Ne donner aux petits enfants que des remèdes prescrits ou recommandés par les médecins vraiment consciencieux.

5° Assistance aux réunions spéciales, aux conférences particulières organisées pour les Dames.

6° Propagande des livres, revues, feuillets de tempérance.

7° User de toute son influence contre la buvette. . . et agir selon le droit de chacun pour en exiger la surveillance.

8° Préserver avec prudence, et avec un soin jaloux, les jeunes filles de la fréquentation des buveurs.

A ce sujet, demander aux jeunes filles la promesse d'obéissance à leurs parents, et cela publiquement. Ce serait leur faire voir un peu le danger.

Il y a des suggestions qui peuvent être reçues partout ; il y a des lois d'action, d'une application générale ; mais on pourra et on devra même,

introduire dans chaque milieu le règlement particulier jugé le plus apte à promouvoir la sobriété et à combattre l'alcoolisme.

L'expérience de chaque jour prouve que toute société de tempérance ne produit de bons fruits qu'à la condition de faire une lutte particulière, selon le milieu, les usages et coutumes locales, en s'attaquant à la forme de l'alcoolisme en honneur ; avant toute autre action elle doit appliquer au mal le plus grand remède opportun.

Les moyens particuliers de promouvoir la tempérance peuvent être différents suivant les pays et les habitudes, bien que le but à atteindre soit partout le même.

Mais partout il importe d'instruire ; partout il importe de faire connaître le danger de l'alcool, de le faire craindre et d'inspirer à tous le désir de l'éviter ; partout il importe de préserver les jeunes gens, d'aider ceux qui veulent se relever, partout il faut créer l'union pour la prière et pour l'action.

Mais pourquoi, dira-t-on, mêler la femme à la lutte contre l'alcool ?

Pourquoi ?

(( Parce que, dit M. Frank, la femme est la créatrice du foyer et que l'alcool, par ses effets nocifs, détruit l'homme, détruit la race, détruit la famille, détruit les mœurs.

« La femme est par essence l'ennemie la plus redoutable de l'alcool, le meilleur et le plus précieux auxiliaire dans la croisade généreuse que la Société de Tempérance a entreprise contre ce fléau contemporain : l'alcoolisme.

« La femme enfante l'homme ; or, l'alcool détruit l'homme, provoquant l'empoisonnement chronique, « l'alcoolisme chronique )), Il n'est donc point possible que la femme, mieux instruite, ne soit pas l'ennemi irréconciliable d'un toxique destructif de l'œuvre maternelle. »

Inutile d'insister sur le rôle de l'alcool fauteur de la discorde et agent de divorce. Et, au point de vue des mœurs, on n'est pas loin de la vérité en aflSrmant que « le buveur et le débauché ne font qu'un ». Si donc la femme a des droits et des devoirs, que tous lui reconnaissent, pourquoi n'userait-elle

pas de ses droits et de son influence pour le bien ?

Pourquoi, en effet, refuserait-elle de s'intéresser à cette forme d'action sociale ? Épouse ou mère, n'est-elle pas la première et la plus martyrisée des victimes de l'alcoolisme, ? L'enfant en est la seconde victime ; mais lorsque l'enfant souffre, la mère ne souffre-t-elle pas plus des souffrances de son enfant que de son propre martyre ?

Au nom de ces milliers de femmes dont l'alcoolisme a fait des esclaves, des martyres ou des victimes, ne serait-il pas juste de soumettre aux membres dirigeants des Sociétés de Tempérance d'hommes les vœux que proposait jadis, devant un congrès belge, Mlle Marie de Brus :

(( Considérant que les femmes souffrent beaucoup du fléau de l'alcoolisme ; considérant, d'autre part, que l'exemple d'autres pays prouve que l'intervention des femmes dans la lutte peut produire les plus heureux résultats ; considérant que la propagande des Dames en faveur de la Tempérance se peut faire par abstention, éducation

domestique et au dehors, d'une manière occasionnelle, et qu'ainsi leur œuvre ne peut en aucune façon gêner les autres œuvres ;

(( Considérant qu'il importe, dans notre pays, de fournir à toutes les femmes catholiques le moyen d'entrer dans une ligue de tempérance catholique, nous désirons et nous suggérons :

1 ° Que les Dames forment, dans chaque paroisse, une section distincte de la Société de Tempérance, réunissant toutes les Dames et Demoiselles qui font partie des Congrégations ou œuvTcs de Dames et Demoiselles.

2° Que toutes les institutrices s'efforcent de donner aux élèves un enseignement solide antialcoolique, et de créer chez tous, garçons et filles, des convictions profondes, de sobriété et d'économie.

3° Qu'il soit fondé, au sein des œuvres féminines (écoles, patronages, écoles ménagères), des sections de tempérance. ))

Car c'est un fait d'expérience que l'enseignement est le meilleur moyen de préserver la jeunesse du péril. Il

ne peut être ni trop tôt donné ni trop fortement établi, par une éducation solide reçue au foyer et à l'école. C'est ici qu'on peut appliquer dans toute sa force la parole de M. G. Goyau : « Il y a des traits de lumière qui, lorsqu'ils ont fait brèche dans les cerveaux, font brèche dans les existences. »

Le vaillant Journal de la Ligue Patriotique contre V Alcoolisme publiait, dans son numéro de juillet-août 1908, sous ce titre « Le rôle de la femme )), les pages que nous transcrivons.

Ce sera notre conclusion.

(( Commentant les résultats de la votation populaire qui a débarrassé le peuple suisse de la fée verte (l'absinthe), la Gazette de Lausanne fait ces judicieuses remarques concernant la lutte contre l'alcoolisme : C'est une chose étrange et inexplicable que cette abstention de la femme, que l'on constate un peu partout, alors qu'il s'agit d'une chose qui touche de si près à ses intérêts les plus chers et qui, plus que toute autre, menace son propre bonheur. Comme l'a fait remarquer, au Conseil National, M. Théraulaz,

de Fribourg, l'absinthisme est pour elle une menace perpétuelle et, des ravages qu'il cause, elle est la principale victime. On en peut dire tout autant de toutes les formes de l'alcoolisme. Il est l'ennemi le plus redoutable de la vie de famille ; là où il apparaît la prospérité, la sécurité, la paix sont immédiatement compromises ; il est pour la femme la menace perpétuelle, il met en question la santé, l'intelligence, l'avenir de ses enfants. Et pourtant la femme, qui trop souvent pleure, gémit et ploie sous le poids des suites de l'alcoolisme qui sévit autour d'elle, ne s'émeut pas de la cause même de tant de souffrances.

Alors qu'elle devrait se révolter et déclarer à l'ennemi de son foyer une guerre sans merci, elle pactise avec lui, l'excuse ou du moins, le considère comme un mal nécessaire et sans remède.

(( Que la femme du buveur, découragée, effrayée, accoutumée aussi à sa misère, se récuse, à la rigueur on le comprend ; peut-être craindrait-elle de ne réussir, en essayant de lutter contre

le penchant funeste de son mari, qu'à rendre pire sa situation. Mais ce qui est moins excusable, c'est l'indifférence de la femme qui n'est pas directement on contact avec le fléau et qui s'imagine, bien à tort, n'avoir aucune raison de le redouter.

(( Si sa famille est à l'abri du danger aujourd'hui, ses fils le seront-ils demain "^ Et puis, n'a-t-elle pas une grande part de responsabilité vis-à-vis de ceux qui sont moins privilégiés qu'elle et envers l'ensemble du peuple dont elle fait partie.'^ C'est à* elle qu'il appartient de modifier l'opinion, de la rendre moins indulgente à l'égard des excès de boisson, de l'éclairer sur le rôle néfaste que l'alcoolisme joue au point de vue hygiénique. Il y a là pour toutes les femmes qui^sejpréoccupent des questions sociales une tâche à remplir, un devoir tout indiqué à accomplir.

(( C'est toute une armée qui devrait se lever pour combattre l'ennemi, au nom des intérêts vitaux de l'individu, de la famille, de la collectivité, de la race elle-même ; au lieu de cela, celles

qui sont entrées dans la lutte sont trop souvent isolées.

« Elles ont le besoin d'être encouragées et soutenues, car leur tâche est ingrate, justement parce que l'urgence n'en est pas comprise. Et si elle ne l'est pas, c'est parce que les femmes n'ont pas encore ouvert suffisamment les yeux ; elles voient autour d'elles des maux et des misères qui les remplissent de pitié et qu'elles voudraient pouvoir diminuer et soulager ; elles font ce qu'elles peuvent pour cela, mais elles restent impuissantes, parce qu'elles ne s'en prennent pas à la cause de tout ce mal. C'est jusqu'à elle qu'il faudrait remonter, c'est elle qui importe de faire disparaître.

« Le jour où la femme prendra la peine, chaque fois qu'elle se trouvera en face d'une souffrance, d'une ruine, d'une déchéance, d'une vie dévoyée et perdue, d'en rechercher le pourquoi, ce jour-là, elle aura appris à maudire l'alcool et elle comprendra ce que la grandeur du danger exige d'elle. »

Fr. CONSTANT DOYON, O. P.

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