ARTICLE III
SOMMAIRE
L'alcoolisme. — Comment, sans héérdité, on devient un ivrogne.
— Double chemin qui mène au vice. — Ivrogne, alcoolisé, dipsomane. — On meurt tous les jours d'alcoolisme, sans s'être jamais enivré. — Consultation typique.
— La voie rapide et la voie lente, sûre et insidieuse. — Quelle est la plus néfaste? — Les toniques. — Les alcools déguisés. — Peruna et Cie. — Une analyse édifiante. — Alcoolisme féminin. — Prétextes.
— Fausses justifications. — Le crime sans nom. — Sur la voie du vice. — Du goût à la passion. — Signe précurseur . l'accoutumance. — Le besoin. — La soif tyrannique. — L'incurable. — Sur le bord de l'abîme. — L'étincelle de la raison. — C'est plus fort que moi ! — Cure médicale infaillible. — Compassion. — « Misereor ». — Le salut.
Comment on (( s'alcoolise )) ? Comment on devient un ivrogne ? Graves questions et, au commencement de cet article, il me faut prévenir mes lectrices que je vais traiter avec franchise et loyauté, mais sans ménagements, ce qu'un auteur appelle « le rôle néfaste )) de (( l'alcoolisme féminin ».
Ce qu'il y a de plus triste pour les familles, de plus fatal pour la société, c'est que la dégradation physique et intellectuelle des ivrognes se transmet en partie à leurs enfants. C'est là le grand problème de l'hérédité, qui faisait dire au sage antique : « ebrii gignunt ehrios )) ; « les ivrognes engendrent des ivrognes.» Ce n'est pas cette question de la transmission héréditaire du vice, de la tendance, de l'impulsion atavique que je veux examiner en cet article.
Non. Mais même sans hérédité, ne trouve-t-on pas une infinité de personnes des deux sexes qui sont devenues des (( alcoolisées )) sans le savoir et qui sont sur le bord de l'abîme du vice de l'ivrognerie ? Pour bien comprendre le sens de la réponse, je prie que l'on re-
marque le sens des termes : « ivrogne )), (( alcoolisé », « dipsomane )).
Tout alcoolisé n'est pas un (( buveur)) ; tout buveur n'est pas un ivrogne (sens de pochard) et tout dipsomane n'est pas un vicieux : il peut bien n'être qu'un malade. Dans un certain sens, j'inclinerais à dire que tous les ivrognes sont des malades. Si l'on réclame, je veux bien corriger et dire que ce sont des malades volontaires et criminels.
L'ivrogne, c'est le malheureux qui par passion boit pour se procurer l'ivresse : (( cette démence volontaire, une dilapidation de pensée, un malheur digne de risée, une maladie qui prête au ridicule, une passion dont il est lui-même l'auteur, la plus funeste des folies.)) S. Jean Chrysostôme a tracé le portrait de l'ivrogne de son temps. Il faut bien avouer que le type n'a guère varié.
(( L'homme ivre est dans cet état par une misérable faiblesse : il a une démarche incertaine ; il ne se possède plus ; on le voit tomber, rouler des prunelles égarées, ;^agiter les pieds, lorsqu'il est^étendu par terre, rejeter de sa bouche sans^cesse écumante une salive im-
pure, tandis que son palais répand une insupportable odeur. Un homme qui en est là devient, pour ses amis, un objet de dégoût, un objet de sarcasme pour ses ennemis, de mépris pour ses serviteurs, d'horreur pour son épouse, de terreur pour ses enfants, pour tous, un fardeau et un être plus repoussant que les brutes elles-mêmes.»
Tirons le rideau ; mais n'est-elle pas encore vraie de nos jours, cette aflSrmation du saint Docteur : (( Ce qu'il y a de plus funeste, c'est qu'un vice, source de tant de maux et de tant de calamités, passe pour n'avoir rien de criminel.))
U alcoolisé est celui qui, sans vouloir, laisser son esprit au fond d'un verre, recherche, sous un prétexte ou sous un autre, la jouissance de l'alcool, de son alcool favori. Celui-là boit, pour le seul plaisir de boire, avec goût ou pour le coup de fouet stimulant de l'alcool, deux ou plusieurs petits coups chaque jour.
Il en est qui arrivent à boire ainsi, à intervalles assez rapprochés, de grandes quantités d'alcool, sans être ivres.
De ceux-là on a pu dire : (( Il arriva
tous les jours que Ton meure d'alcool sans s'être jamais enivré.»
Une consultation :
— Je ne suis jamais ivre.
Le Docteur : — Phénomène d'accoutumance. Puis, n'est-ce pas, pour en arriver chaque jour au même résultat, on a augmenté la dose ?
— Oui.
— Eh bien ! vous avez créé le besoin, le besoin impérieux.
(Mères, j'ouvre ici une parenthèse, entendez bien ceci : L'enfant pleure, il veut son Castoria ! Et pourquoi, vous aussi, augmentez-vous la dose, chaque jour, pour le calmer ? Nous y reviendrons.)
Le Dr Bertillon continue d'analyser l'état de son patient : (( S'il est privé (l'alcoolisé) de son excitant usuel, il tombe dans un état de dépression intolérable. Il reprend donc bien vite l'usage de son poison préféré et chaque mois, chaque semaine, il en augmente un peu la dose. Le plus souvent, il ne s'enivre pas, mais il s'empoisonne lentement. Il devient alcoolique sans le
savoir. On le surprend extrêmement, quand on lui annonce qu'il a détruit son organisme. Cette forme de l'alcoolisme est la plus fréquente et la plus dangereuse de toutes, parce qu'elle est la plus insidieuse.)) C'est celle qui produit le plus grand nombre d'héréditaires, car (( l'alcoolisme avec ou sans ivrognerie ne dégrade pas seulement l'individu, il frappe aussi sa descendance.»
(Dr Bertillon.)
Le dipsomane, c'est là un type à part dans la série des malheureuses victimes de l'alcool. La dipsomanie, acquise de naissance, ou dès l'enfance, par la faute de la mère, est une tendance à boire quasi irrésistible, mais dont la poussée ne se manifeste chez la victime qu'à intervalles plus ou moins éloignés. Le Dr Triboulet a dit cette parole qui fera mieux comprendre ma définition : (( Les ivrognes sont des gens qui s'alcoolisent et s'enivrent quand ils trouvent Voccasion de boire. Les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend. C'est chez eux comme un besoin irrésistible, comme
une obsession. La crise est invariablement suivie de honte et de remords. Cet état mène à la démence.» (Ouvrage cité.)
Maintenant, pour en revenir à ma première question : Comment on s'alcoolise "^ je dirai qu'il y a pour tous deux voies : 1 ° La voie rapide des grandes fêtes hebdomadaires ou mensuelles, qui mènent l'ivrogne à «l 'alcoolisme aigu, à l'ivresse, dans laquelle le buveur voit son système nerveux surexcité jusqu'au délire. « Les différents symptômes de l'ivresse varient avec les différentes boissons absorbées : c'est ainsi que le plus souvent le Champagne produit une ivresse gaie (l'ivresse des messieurs et des gens comme il faut) ; l'absinthe et l'eau-de-vie de grains (whiskey, gin, cognac, faux brandy), excitent aux passions violentes, et aux actes criminels ; la bière alourdit, endort et affecte surtout l'estomac.»
2° La voie plus lente, mais sûre et plus insidueuse, de l'alcoolisme chroni-
que, est cellequesuit l'individu qui fait un usage continu et constant des boissons alcooliques. Qu'on veuille bien le remarquer: l'alcoolisme chronique n'est pas seulement le fait de celui qui s'enivre souvent : cette forme d'alcoolisme se déclare sans avoir jamais été précédée d'alcoolisme aigu. En effet, avec les habitudes sociales actuelles, on boit à propos de tout : a-t-on chaud, il faut boire pour se rafraîchir ; a-t-on froid, il faut boire pour se réchauffer. Puis, il y a les petits « coups )) d'appétit, les (( verres )) de politesse, le (( pousse-café», les vins chauds avant de se mettre au lit, etc., etc., et le verre de Peruna ! ! ! Une façon bien connue de s'alcooliser chroniquement, écrit le Dr Geo. Bourgeois, (à qui nous empruntons ces renseignements) et cela surtout chez les femmes, c'est la façon que l'on a aujourd'hui de chercher à se tonifier avec une foule de médicaments, tous à base d'alcool, à commencer par les vins si nombreux, que l'on prescrit à propos de tout et surtout à propos de rien, jusqu'au whiskey pur et simple, que l'on prend sous forme de « Peruna », ou de « Pain
Celery Compouiid », etc., etc.» J'ajouterai, et même de (( Beef, Iron and Wine.»
Voici un témoignage qui fera mieux comprendre la pensée de M. le Dr Bourgeois. Le tableau qui va suivre est tiré du fascicule N° 113 du laboratoire du Ministère du Revenu de l'Intérieur, d'Ottawa, Canada, du 9 janvier 1906.
Ce rapport a été fait par MM. A. Mc- Gill et Thomas Macfarlane, analystes du gouvernement.
Ce dernier faisait remarquer au ministre, en présentant son rapport au sujet de Peruna : « A raison du % bien minime de matière solide en dissolution dans Peruna, moindre que ce que l'on trouve dans le rye ou le Scotch-whiskey ordinaire, il ne me paraît pas justifiable de classer ce produit parmi les médecines brevetées. La quantité d'alcool que l'on trouve dans Peruna (40% d'alcool) est beaucoup plus grande que celle que l'on trouve dans les vins les plus capiteux et est à i)eu près les deuxtiers aussi considérable que les whiskeys ordinaires. La question se pose alors si on peut légalement vendre Peruna sans
être licencié pour la vente des alcools.» J'insiste sur ce point, parce que, diton, Peruna est devenu le whiskey des Dames.
^vVoici le tableau de l'analyse cité :
i- Le nom des drogues, le nom des fabricants, le degré d'alcool et le % des ingrédients en dissolution ou matières solides.
Peruna (Peruna Médecine Co., Columbus, Ohio).
Alcool 38.87
Matières solides 0.44
Peruna (2e échantillon).
Alcool 41.85
Matières solides 0.37
Ayer's Sarsaparilla (Dr J. C. Ayer et Co., Lowell, Mass.).
Alcool 38.71
Matières solides 23 . 53
Bristol's Sarsaparilla (Lanman et Kemp, New York.)
Alcool 12.43
Matières solides 14.49
Dr Madison's Peruvian Tonic (The Madison Pharmacal Co., New York).
Alcool 25.18
Matières solides 3 . 67
Standard Sarsaparilla (The Canadian Phar. Ass., Toronto).
Alcool 31.03
Matières solides 38 . 33
Nyal's Celery Nervine (New York and London Drug Co., New York.)
Alcool 25.01
Matières solides 15 . 57
Paine Celery Compound (Wells, Richardson's Co., Burlington, Vt., U. S.)
Alcool 32.19
Matières solides 10.65
B. B. B. ou Burdock Blood Bitters, (The T. Milburn Co., Toronto.)
Alcool 28.62
Matières solides 15.66
Dr Hodder's Burdock and Sarsaparilla Compound (Union Médecine Co., Toronto.)
Alcool 34.32
Matières solides 15.81
Si l'on veut tenir compte que l'analyse des vins nous donne la preuve que le degré d'alcool varie de 16.42 à 38.19% pour tous les vins fabriqués au Canada ou importés, car de ceux-ci, les plus capiteux — Porto esi)agnol, par exemple — n'ont que 36.90% d'alcool, on
conviendra qu'en usant des drogues nommées, on court le risque de s'alcooliser lentement, mais sûrement, et sans trop le savoir peut-être.
Les bières canadiennes n'ont pas le titre d'alcool de ces drogues dénoncées à bon droit par les médecins comme des alcools déguisés. L'analyse de 140 échantillons des bières canadiennes prouve que le degré d'alcool varie de 6% à 15%. Et tout le monde sait que la bière enivre et alcoolise. Je veux bien concéder que l'effet de ces boissons fermentées est plus lent que l'effet des whiskeys vendus à 30% ou 65%, ou brandy, gin, etc., à 75%, mais on sait fort bien qu'il faut (( baptiser )) le whisky, le brandy, un peu, et même beaucoup, pour les rendre acceptables à des gosiers ordinaires. Les buveurs, règle générale, ne boivent les alcools qu'à 40%, et, si peu qu'ils multiplient les petits verres, ils ont bien vite leur compte.
(( Beef, Iron and Wine )) mérite ici une mention spéciale. Car son titre d'alcool varie de 14.60% à 40.32%.
C'est un alcool bien plus qu'un tonique.
M. l'analyste du gouvernement fait remarquer au Ministre que le bulletin Sanitaire du New-Hampshire, du mois de janvier, 1906, publiait la déclaration suivante : « Un ordre a été donné par le commissaire du Revenu de l'Intérieur, du Département des Finances des États-Unis, obligeant les marchands de certaines médecines brevetées à payer une taxe comme marchands de boissons.
Les médecines qui tombent sous cette loi sont les suivantes :
Atwoods : La Grippe Spécifie.
Cuban Gingeric.
De Witt's Stomach Bitters.
Dr Bouvier's Brochu Gin.
Dr Fowler's Meal and Malt.
Duffy's Malt Whisky.
Gilbert's Rejuvenating Iron and Herb Juice.
Hostetter's Stomach Bitters.
Kudros.
Peruna.
Rockandy Cougli Cure.
« Toutes ces préparations contiennent une si petite quantité de médicament
ou de médecine effective (si elles en contiennent) et une si grande quantité d'alcool, que leur usage devient la source d'un alcoolisme très fréquent.»
Vérité effrayante et trop peu connue, que justifient les faits. Cependant, les victimes se rencontrent partout et, je ne crains pas d'être contredit, dans nos sociétés modernes, plus de 15% des femmes sont des alcooliques chroniques, et dans certains milieux, plus de 30% ne peuvent plus se passer de leur stimulant préféré. Elles boivent sous divers prétextes, pour le seul plaisir de boire, pour éviter un refroidissement, pour se guérir de la grippe, et dans un sens très spécial, s'appliquant l'axiome médical (( qu'il vaut mieux prévenir que guérir )), elles boivent, criminellement alors, pour éviter la maladie . . .
Comment on devient un ivrogne ?
Je n'aborderai que dans le prochain article le rôle de la femme préparant, dès le berceau, la génération des futurs ivrognes. Ici, je ne veux dire que quel-
ques mots au sujet de « l'alcoolisation )) et de la marche progressive de la fatale habitude de boire. On passe, en règle générale, de la répugnance au goût ; du goût acquis à la tendance fatale ; de la tendance à l'habitude ; de l'habitude au besoin de plus en plus impérieux ; du besoin à la quasi nécessité ; de la nécessité à l'esclavage honteux, où sombrent tant d'êtres humains : à Vivrognerie.
(( Le goût de l'alcool n'est pas naturel, c'est un goût acquis, et c'est d'abord avec dégoût que l'on absorbe les premières doses ; il faut que le goût soit acquis pour que le sujet l'aime.
(( Peu à peu, cependant, ce goût se développe : c'est l'accoutumance, et bientôt le sujet, accoutumé à l'alcool, ne peut s'en passer ; il est devenu nécessaire et l'alcoolisme est constitué.»
— (Dr Bourgeois).
Il y a alcoolisme, affirme un autre médecin, lorsque l'organisme est entré dans une phase pathologique (c'est-àdire de désordres survenus dans la disposition matérielle des organes) dont le premier terme est l'accoutumance aux
produits toxiques — aux poisons — et le second, l'irrésistible besoin d'en user.
— (Ladrague).
Je voudrais si bien faire comprendre que le goût pour l'alcool est contre nature, que je ne résiste pas au désir de citer encore un médecin dont la grande autorité est reconnue partout, M. le Dr Triboulet :
(( L'alcoolisme latent est un état d'intoxication de l'organisme, qui ne se révèle que par des signes, et ne possède pas de symptômes propres. Il en est pour le début de l'intoxication alcoolique comme pour l'intoxication (lisez empoisonnement) par le plomb, l'arsenic, la nicotine, etc., quand le symptôme-type de l'empoisonnement apparaît, il y a déjà longtemps que l'organisme est en souffrance. L'intoxication alcoolique ne diffère pas des autres. Elle comporte comme celles-ci une forme latente, qui a des signes indéniables. Le premier en date est (( l'accoutumance )), parce que, dans un organisme sain, il y a révolte contre l'obligation où on le met d'absorber des substances nuisibles à la vie de ses cellules. Plus on lui
impose, plus la réaction perd de sa violence, jusqu'à ce qu'enfin elle cesse tout à fait d'être perceptible : Vaccoutumance est créée.
«Le second signe. Un degré de plus et la cellule non seulement ne réagit plus à l'excitant, mais encore le réclame. Ainsi se crée le besoin pathologique.
(( Le dégoût de l'alcool est instinctif chez l'homme. Ce dégoût instinctif n'est pas le simple caprice d'une disposition mentale contingente, mais répond à une « mise en garde )), entretenue par de multiples réflexes impressionnant péniblement la conscience.
«Donc : Dégoût instinctif, intolérance physiologique, voilà l'état naturel d'un organisme vierge.
«En se « violentant )), ou en se laissant violenter, l'être humain arrive à supprimer le dégoût, et le commencement de l'état morbide est justement « l'accoutumance progressive à l'alcool )), la période confirmée étant le « besoin irrésistible d'en faire usage ». (i)
(1) (Traité de l'Alcoolisnic, par MM. Triboulet, Mathieu et Mignot, p. 123, éd. 1905). ♦
Si nous voulons mieux comprendre ces vérités, énoncées en termes abstraits de médecine, nous n'avons qu'à nous souvenir qu'il n'est pas de gens plus « assoiffés à heure fixe )) que les habitués de l'alcool ; qu'il n'est pas de plus impérieuse (( tyrannie )) que cette soif du buveur. C'est là le besoin créé par la passion.
Enfin, je termine en disant comment, une fois engagé dans cette voie de l'alcoolisme chronique, on devient incurable.
La déchéance finale vient également par les deux voies distinctes que j'ai signalées. Les uns y vont plus vite, par des ivresses accidentelles (vous savez bien, ces petits accidents qui accompagnent chacune des sorties de certaines gens : un ami d'enfance rencontré, avec qui il fallait bien prendre un coup ; un camarade qui avait tout un flacon qu'il fallait bien lui aider à vider, etc., etc.), par des ivresses accidentelles, donc, de plus en plus répétées. Les autres y arrivent sans secousse et comme par surprise, sans avoir jamais ' connu l'ivresse ; habitués du petit
verre quotidien , ils ont journellement dépassé la mesure physiologique sans atteindre à l'ébriété peut-être, mais le résultat est le même. Les uns et les autres passent un jour par la phase dite de dipsomanie, où le besoin de boire irraisonné, invincible, les tenaille, mais où les tenaille également la conscience qu'ils ont de mal faire. Ce sont, à ce moment, des êtres physiquement et moralement affaiblis, qui glissent, par manque d'énergie, mais qui, grâce à Vétincelle de raison qui subsiste, sont encore guérissables.
Si l'on ne les arrête pas, vient bientôt le dernier stade, où toute trace de volonté s'évanouit, où le sens moral disparaît, où l'homme devient une brute inconsciente, malfaisante, incurable.
Alors, je comprends que les victimes cjui meurent littéralement du mal de boire, après avoir tant de fois sacrifié la paix de leur conscience à la passion tyrannique qui les entraînait sur la voie de toutes les hontes et de toutes les trahisons, soient à ce point dominées par leur vainqueur, et laissent échapper
le cri du désespoir : « C'est plus fort que moi . )) Un seul remède guérit les alcoolisés et peut les guérir tous ; l'unique cure médicale souveraine et efficace : « Un grain de volonté dilué dans beaucoup d'eau . )) (Dr Legrain).
Mais il est à parier qu'à ce degré d'esclavage où arrivent les ivrognes, la mort prochaine, la plus terrible même, n'est pas capable de leur inspirer l'énergie de vouloir. Sera-ce que V étincelle de raison a cessé de briller en ces âmes que la jouissance la plus basse et la plus avilissante a « animalisées )) d'un degré au-dessous de la bête, qui ne va jamais dans la jouissance au delà de la nécessité ? Si coupables soient-ils, nous devons avoir pitié. Peut-être bien que N.-S. Jésus-Christ a prié pour eux, quand il disait, dans la soif de son agonie mortelle : (( Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font. ))
Mais il est de notre devoir d'affirmer qu'un seul moyen de salut reste aux alcooliques : l'abstinence totale et la prière.
On sait l'efficacité de la prière, de la fréquentation des sacrements qui
aident la volonté devenue trop faible contre la tyrannie de la passion maudite. Mais, avec la prière, il ne faut pas de demi-mesure, si l'on veut le triomphe. Il faut rompre tout à fait avec les anciennes habitudes et fuir toutes les occasions de boire. L'abstinence totale est une nécessité en bien des cas. Voici, pour notre justification, ce qu'écrivait le Dr Van Coillie, de la Société médicale de Tempérance Belge :
« L'abstinence complète peut sauver une famille d'alcooliques de la disparition totale ; seule aussi, elle peut sauver Vindividu alcoolique ; ce sont là des vérités établies comme des dogmes par les spécialistes qui s'occupent de l'alcoolisme.
(( L'ignorance des méfaits de l'alcool est certes un grand propagateur du fléau moderne : que de préjugés, que de sophismes, que de contre-vérités favorisés par elle ! D'ailleurs, elle est un excellent adjuvant de la passion.
Si l'on veut combattre l'alcoolisme, il faut commencer psLT former la conviction des individus, et pour cela, il faut avant tout les instruire : les journaux, les
brochures, les conférences, les tableaux agissent de cette manière. Il faut ensuite former les caractères ; cette œuvre-là est surtout celle de l'éducation dans la famille, les écoles, les cercles de tempérance.
« La société court un grand danger ; pour la sauver, il faut que chacun coopère à l'œuvre de préservation :
les individus doivent donc se garder du mal ; ils le feront en s'abstenant complètement des boissons fortes, qui sont un véritable poison. )) ^^^ ^Si,^^en s'abstenant, les tempérants peuvent dire pourquoi ils agissent ainsi, leur action aura double poids. Il n'y a pas à rougir devant les honnêtes gens d'être un abstinent, même de la totale abstinence, et devant les buveurs, on peut trouver mille raisons de s'excuser poliment d'un vice qu'on n'a pas.
Voici un bel exemple :
En 1909, lors de son passage à New- York, le célèbre Dr Lorenz, d'AUema-
(1) Cf. Dr Van Collie.
« Lésions viscérales produites par l'alcoolisme ».
— oigne, refusait, dans un banquet, qu'on lui offrait, de boire des vins et des liqueurs. On lui en demanda la raison.
(( Je ne puis pas dire que je suis un « prédicant )) (agitator) de tempérance, mais je suis un chirurgien : Mon succès tient à la clarté de mon esprit, à la fermeté de mes muscles, à l'équilibre de mes nerfs. Or, personne ne peut user de liqueurs alcooliques sans émousser ses forces physiques, et je dois les garder intactes. Comme chirurgien, donc, je ne dois pas boire. ))
Voilà, certes, qui vaut mieux qu'un beau discours. . . arrosé de vin.