‹ La Lutte Antipaludique En TunisieChapitre 20 sur 50 · CLIMAT · texte numérisé non relu

CLIMAT

Dans l’esquisse géographique que nous avons faite, nous avons pu voir l'irrégularité du climat tunisien tant dans l’espace que dans le temps. Il n’est pourtant aucune région habitée dont le climat soit contraire au paludisme; les composants même de ce climat peuvent jouer un rôle bien distinct dans l'affection palustre.

Vents. — Nous avons déjà étudié pour chaque région la dominance de ceux-ci : en Tunisie, on peut distinguer deux régions principales de vents différents, séparées par la Dorsale tunisienne prolongés dans le Cap Bon par une arête axiale; ce sont, au Nord-Ouest, une région où les vents souvent pluvieux du Nord, Nord-Ouest et Est dominent; au Sud-Est, une région où ces vents sont moins fréquents, plus secs, où seuls ceux du Nord-Est

ya [Re

amènent un peu d'humidité : elle est directement sous l'influence d’un vent desséchant : le sirocco.

Ces dominances sont importantes en matière de paludisme : outre qu'elles sont directement liées à la répartition des températures et des pluies, ce sont elles qui doivent régler la segrégation. Un douar sous le vent par rapport à un gîte anophélien est un douar facilement envahi par les anophèles; dans le cas contraire, il a des chances d’être mieux protégé, l'’anophèle luttant difficilement contre les courants aériens.

Nous voudrions surtout insister sur le sirocco et son rôle possible dans l'endémie palustre. Le sirocco, appelé ‘ailleurs le simoun, règne dans toutes les régions non protégées par les chaînes de la Dorsale. Intense dans le Sahel, les Steppes et l’Extrême Sud, son âpreté diminue évidemment du Sud au Nord. Il souffle du Sud, Sud- Est et Sud-Ouest pendant les mois de printemps et d'été, d'avril à septembre; en automne, très atténué, il ne fait qu’adoucir la température. Chaud et sec, il arrive à provoquer les températures formidables de 50° à Tunis, 55° à Kebili. Le plus souvent discontinu, il se lève dans la matinée vers 9 heures, devient intense vers 12 ou 14 heures et tombe avec le-coucher du soleil, car il peïsiste rarement la nuit. Sa violence est variable; la plupart du temps, il s'accompagne de tempête de sable et obscurcit le ciel de nuages de fines poussières. Les coups de sirocco se produisent pendant toute la période sèche à intervalles réguliers; les périodes de 2, 4, 5 jours ne sont pas plus rares que celles, classiques, de 3, 6, 9 jours. Leur fréquence varie d’une année

à l'autre : en certaines années on a pu constater un total de soixante jours de sirocco. En somme, l'allure de l'été dépend pour une certaine part de la répartition des coups de sirocco. Sont-ils précoces, la fin du printemps est désastreuse et l’année s'annonce pénible; s’attarde-t-il au déclin de l'été, il prolonge la période des grandes chaleurs jusqu’à la fin de septembre et même d'octobre; sont-ils fréquents et violents de juin à août, l'été est particulièrement pénible pour les hommes et les animaux. La végétation soufre de l’extrême sécheresse atmosphérique qu’il provoque. En mai, les forts coups de vent chaud ont un effet funeste sur les récoltes de céréales, en été sur les cultures irriguées et potagères. Le bétail ne trouve plus son alimentation habituelle et son état au début de l’automne laisse souvent à désirer.

Desséchant les oueds, les mares et les marécages, il supprime une quantité de gîtes larvaires. Il faudra pourtant se méfier de son action sur les grands oueds perennes, ralentissant leur cours, il peut favoriser dans ces occasions l’apparition de nouveaux gîtes (Dr Comte).

Sur l’anophèle, il exerce une action nettement destructrice, mais, il est possible également que, provoquant une phénomène d’estivation ou de semi-estivation, il augmente pour une part l'infestation humaine : rappelons l’afflux anophélien d’'Enfidaville signalé plus haut.

Fatigant, épuisant pour l’homme à cause des fortes températures qu’il fait naître, le sirocco peut être la cause d’un état de moindre résistance assez notable : en 1907, le Docteur Husson, dans un de ses rapports, note

la gravité du paludisme de cette année, due à la persistance d’un fort vent Sud-Est. Détruisant les récoltes, obligeant les nomades du sud à monter plus au nord, il peut être l’auteur, en partie, d’une de ces périodes de disette et de famine si dangereuses pour l’état sanitaire de la population.

Températures. — La répartition et la variation des températures en Tunisie semblent être le point important à retenir en matière de paludisme.

Nous n’avons pas de notions précises sur leur rôle dans la genèse d’une plus ou moins grande densité anophélienne. Logiquement, il faut seulement admettre qu'une évaporation plus ou moins importante diminue plus ou moins l’abondance des gîtes larvaires. Au Maroc, M. Sicault a pu noter que les températures hivernales et printanières à maxima et minima élevés, n’aboutissent en général qu’à un anophélisme modéré; à la suite au contraire d’hivers froids, on assiste, dit-il, à un développement anophélien rapide et considérable. Nous ne saurions, pour le moment, apporter de pareilles précisions sur l’anophélisme tunisien.

Par contre, les climats de la Régence avec leurs différences de température diurnes et nocturnes, saisonnières et régionales sont pour beaucoup dans la genèse de certaines recrudescences d'accès palustres. Un automne un peu froid amène souvent une petite épidémie; dans le Sud, où le froid est plus précoce et plus rude, le Docteur Comte a noté bien souvent à cette époque des épidémies survenant chez des nomades revenant du Nord. Enfin, il est certain que les chaleurs humides du littoral

ENTANE

sont plus dangereuses pour l'organisme humain que celles plus sèches, de l’intérieur; l'exode d’une grande parde des Européens aux mois de juillet, août et septembre n’est pas sans expliquer ainsi leur défense meilleure que celle des indigènes contre le paludisme en particulier et les maladies en général.

Les pluies. — Les pluies pourvoyeuses d’eau, jouent un rôle important dans la distribution du paludisme. En Tunisie, les pluies sont essentiellement de relief et leur abondance est proportionnelle en général à l'élévation de l'altitude, sans oublier le rôle de l’exposition aux vents pluvieux.

Approximativement, on peut distinguer cinq zones de pluviométrie différentes :

1° recevant plus de 800 mm. : la Kroumirie; 2° recevant plus de 600 à 800 mm. : le reste du Tell septentrional ;

3° recevant de 4 à 600 mm. : le Teli inférieur et le Haut Tell ; |

4 recevant de 2 à 400 mm. : le versant sud de la Dorsale (Hautes Steppes) ;

recevant moins de 200 mm. : les terres situées au sud de la ligne Sfax-Gafsa.

Normalement, cette classification devrait nous donner une idée à peu près exacte de l'importance de la densité anophélienne pour chaque région. En réalité, cette comparaison n’est pas permise, car l’abondance des eaux superficielles n’est pas partout, dans les régions habitées, proportionnelle aux précipitations. Tout le Sud Tunisien habité ne dépend que pour une faible part du

régime pluviométrique : l’eau y est apportée par le soussol, et à cet égard, la densité anophélienne est normalement plus constante. Une année sèche diminuera l’anophélisme surtout dans le nord; une année particulièrement pluvieuse l’augmentera au contraire dans tout le territoire tunisien, mais plus particulièrement dans le Sud : en 1931, par exemple, les énormes précipitations enregistrées à Kairouan ont amené une brusque et intense poussée anophélienne qui, l’année suivante, provoqua une très grave épidémie palustre.

Les pluies tombant sous forme d’averses et d’orages le plus souvent, provoquent la crue des oueds et déplacent ainsi périodiquement les gîtes larvaires, notion importante en matière de prophylaxie.

Le Docteur Comte a encore fait remarquer que parfois ces-pluies jouent un rôle bienfaisant en balayant et nettoyant les gites larvaires. M. Wassilieff a, par contre, remarqué l’apport de larves dans certaines régions

uniquement grâce à elles.

Il n’est pas inutile, enfin, de rappeler le rôle de la pluie dans la richesse de l’année. Une année de pluies bien réparties est un signe de bonnes récoltes, partant de bon état général chez l’indigène; une année trop sèche ou trop pluvieuse, à précipitations mal réparties, annonce une année de mauvaise récolte, de misère. « Pas d’épis au douar, beaucoup de fièvres sous la tente » dit

le proverbe arabe.

Page 1