LES PAYSANS
Nous avons tous Thabitude de dire que la France^ depuis soixante ans^ s'épuise en Tains efforts pour fonder la liberté ; cela est vrai de vous, de moi, du voisin, de la France que nous connaissons, que nous voyons, que nous touchons; de celle que nous composons, enfin, à huit ou neuf cent mille que nous sommes.
Mais il est une autre France, dont, il y a quinze ans, les libéraux ne s'occupaient guère, et que les libéraux de l'avenir sont payés pour n'oublier pas : c'est la France des paysans.
Quand les premiers railways sillonnèrent les
campagnes, les paysans en eurent peur. Puis, ils
se mirent à les haïr comme des ennemis, à les maudire comme des fléaux; blés germes, vignes perdues, désordres du ciel et des saisons, c'est le chemin de fer qui fut le grand coupable. Aujourd'hui, cet effroi naïf a fait place à Tindifférence. Quand la locomotive passe à toute vapeur, le l)aysan se lève sur le sillon, ses bras nus posés sur sa houe ; son regard accompagne un instant le bruyant phénomène, puis lentement il recourbe son dos vers la terre. C'est de ce regard vague, rêveur et las, où se reflètent tant de misères, que le campagnard voit passer les plus grandes choses de ce monde. La liberté est de ce nombre. Comme 1g railway, elle lui est indifférente. Elle ne le gêne pas, et il ignore encore qu'elle peut lui servir.
De la République, il n'a retenu qu'une chose : les 45 centimes, — rancune purement financière. De la monarchie parlementaire, il ne garde rien, ni amour, ni haine, ni souvenir ; comment l'aurait-il connue ? — Le jour où elle tomba, il se réveilla citoyen, tenant dans sa main son huit-millionième de souveraineté. Il est permis de croire que le cadeau parut médiocre au plus grand nombre. Ils en usèrent avec leur douce apathie, faisant autant de Constituants et de Législateurs
qu'on leur en demandait, et n^en pensant qu'une chose : c'est qu'ils coûtaient bien cher.
Un jour pourtant les masses agricoles mon* trèrent qu'elles pouvaient vouloir. IjO paysan voulut couronner sa légende, et d'un mot fit TEmpire. Ce mot-là fut passionné, libre, sincère. Il le répéta trois fois ; — puis, quand vinrent les législatures, on lui fit facilement entendre que c'était toujours la même chose \ Avec le système des candidatures gouvernementales, d'une part, avec l'abstention insensée des partis de Tautre, les deux choses, en effet, ne différaient guère.
Mais à épeler toujours la même syllabe, ni enfants, ni peuple n'apprennent à lire. L'élection devint comme un acte machinal. Qu'est-ce qu'un bulletin de vole ? Un carré de papier qu'apporte le garde-champêtre, avec recommandation de le rapporter au maire • deux ou trois jours après, à une heure marquée sur une carte. Fixés l'un à
4 . » Pleins de confiance dans Thomme de leur choix, ces élecleiirs sVn rapportaient k lui et s'absiienrlraient volontiers de prendre part aux voles que leur demande le jeu régulier de la constitution. » [Circulaire du ministre de Tiniprieur (M. Billauli) du 30 mai 4 857.]
2. V. ci-après la leilrc de M. Bumiilon. Documents^ pièce n. 105.
Tautre^ bulletin et carte ne font qu^un. La quittance du percepteur est plus chère à solder; elle n'est^ dans le fond des chaumières^ guère plus im| érative.
Quoi d'étonnant^ dès lors^ que dans les petits \illages il se répande^ en temps électoral^ des proclamations ainsi conçues :
Le maire de la commune de Soulaines à Thonueur d'inviter généralement les électeurs de la commune à se rendre à la mairie le dimanche, 31 du courant, ou lundi 1^' juin, munis de leur carte et de leur bulletin de votc^ qui leur seront remis cette semaine, pour lé* élire M. Segris, députe, le méritant ajuste titre...*.
Ou des avis de ce genre, écrits sur la carte même :
Vous êtes prévenu que rassemblée des électeurs de la commune est convoquée pour les 31 mai et 4" juin 1863, à 8 heures du matin, en la salle principale de la mairie, àTeffet de réélire M. O'Quin, déjmtd au Corps législatif. Vous êtes invité en qualité d'électeur à venir déposer votre vote.
Coucliy,le2omaii863.
Le maire, Houzake.