VI. — Les ressources financières
La localisation des dépenses^ — Les initiatives héroïques. — Les riches. — Les pauvres. — Le clergé. — Le « Denier des écoles catholiques. » — Evaluation approximative des dépenses.
C'était surtout au point de vue des ressources pécuniaires que les catholiques pouvaient se croire inférieurs à leurs rivaux. Ceux-ci n'avaient pas de sacrifices à faire : un tour de scrutin leur suffisait pour disposer du budget de l'Etat et des fonds des communes. Les catholiques, au contraire, devaient créer sur le champ un vaste budget : ils allaient être obligés de construire, de meubler et d'entretenir des centaines d'écoles, de payer un nombreux personnel, d'admettre gratuitement les enfants pauvres; et, pour faire face à ces charges multiples, ils ne devaient compter que sur la charité publique. Ils ne désespérèrent pas cependant et se mirent résolument à quêter.
La règle fondamentale admise par le clergé et par les comités scolaires, pour la collecte et pour l'emploi
— igo —
des fonds, fut la localisation des recettes et des dépenses. Quelques catholiques avaient préconisé l'idée d'un comité central établi à Bruxelles et devenant en quelque sorte « le département non officiel de l'enseignement libre; » cet organisme aurait centralisé les ressources créées par la charité catholique et les aurait réparties, suivant les besoins, entre les diverses communes du pays. Cette idée ne prévalut point; autant l'unité du commandement était de nature à maintenir la cohésion dans les troupes, autant la centralisation des ressources eût été désastreuse au point de vue d'un exercice abondant de la charité; la générosité des donateurs volontaires y eût perdu son principal stimulant, et, à force de compter sur le comité central, beaucoup de paroisses auraient fini par ne plus compter assez sur elles-mêmes. La paroisse, unité première du système catholique, fut donc choisie comme le noyau autour duquel se grouperaient naturellement et d'instinct les forces vives et les dévouements des catholiques. Chaque localité dut faire seule ou presque seule les frais de ses écoles libres; chaque comité scolaire avisa aux moyens de remplir sa caisse par les dons volontaires des habitants; puis il régla lui-même les dépenses sur les besoins de la paroisse et sur l'importance des sommes recueillies. L'expérience prouva que ce système était le meilleur, qu'il constituait le seul moyen d'obtenir des dons importants, multipliés, et d'introduire de l'économie dans l'emploi des sommes perçues; ce fut à l'adoption générale de ce plan que les organisateurs de l'enseignement catholique durent le succès de leur oeuvre (i).
(i) Un exemple particulier confirma cette vérité. A Anvers, par une dérogation presque unique à la règle commune, les comités paroissiaux
Néanmoins, si les paroisses étaient appelées à créer •elles-mêmes leurs écoles primaires, d'autres dépenses, qui présentaient un caractère d'utilité générale, étaient couvertes au moyen d'offrandes perçues dans un rayon plus étendu et concentrées entre les mains des évêques et des comités provinciaux : telles étaient les dépenses de l'enseignement normal, les traitements des inspecteurs, etc. Quelques paroisses notoirement indigentes recevaient aussi sur ce fonds de réserve, d'après l'avis des comités décanaux et des inspecteurs, des allocations plus ou moins fortes destinées à les aider dans l'établissement de leurs écoles primaires.
A côté des comités scolaires, qui fonctionnaient régulièrement et activement, les initiatives privées opérèrent des merveilles.
Ce qu'il s'est accompli d'eff"orts au cours de ces années héroïques, on ne le saura jamais. Il eût fallu écrire l'histoire de chaque nouvelle école, consigner en détail une infinité de petits faits qui, pris isolément, paraîtraient peut-être insignifiants, et qui, cependant, représentent autant de durs sacrifices et constituent, dans leur ensemble, le plus bel acte de foi d'un peuple.
Les riches versent des flots d'or dans les caisses scolaires et subviennent aux frais de l'enseignement libre dans leur région par des largesses de toute sorte, sommes d'argent, construction et aménagement d'écoles, dotations d'instituteurs. Une femme admirable
avaient confondu leurs ressources et créé une caisse générale où chaque paroisse puisait en proportion de ses besoins. Il fut constaté que ce système tendait à restreindre l'importance des dons et à accroître au contraire les dépenses ; aussi, après quelques mois, les membres des comités revinrent à Ja pratique ordinaire.
donne, sous le voile de l'anonymat, un demi-million aux écoles catholiques de Gand ; pour parfaire immédiatement cette somme, elle vend ses plus belles terres. Partout, les membres de l'aristocratie, les grands propriétaires, les familles de la haute bourgeoisie se chargent de construire et d'entretenir une ou plusieurs écoles. La famille d'Arenberg à elle seule en bâtit plus de cent (i); les Mérode, les Robiano, les Caraman- Chimay figurent aussi en première ligne sur ce livre d'or de la charité. Ces exemples sont imités dans une foule d'endroits; dans les villages, les châtelains tiennent à honneur de prendre à leur charge les frais d'établissement des écoles libres.
Aux fortunes moyennes ou modestes on demande des souscriptions immédiates, des cotisations annuelles; les membres des comités paroissiaux organisent parmi leurs concitoyens des tournées générales destinées à recueillir les offrandes de chaque famille. Un curé de Bruxelles, quêteur infatigable, recueille à lui seul près de 600.000 francs. Dans les églises, des collectes fréquentes complètent l'effet des visites à domicile. Les aumônes arrivent de tous côtés. D'humbles servantes abandonnent la moitié de leurs gages ; d'autres apportent quelques milliers, quelques centaines de francs, toutes les économies de leur vie et l'unique réserve de leur vieillesse; les plus misérables donnent leurs sous, leur « cens. » Une pauvre villageoise de la province de Namur offre à son curé, pour y bâtir une école, un terrain que ses parents lui ont laissé en mourant;.
(I) Gouy, op. cit., p. 178.
elle y ajoute 120 francs, qu'elle a épargnés. « Le bon Dieu, dit-elle, fera le reste, » A Malonne, les élèves abandonnent leurs prix et versent la somme qui devait y être affectée dans les caisses de l'enseignement catholique; cet exemple est suivi dans plus de trente collèges libres. Dans les contrées arides de la Campine, de pauvres paysans prélèvent sur leurs modestes revenus la dîme pour l'école paroissiale; ailleurs tous les. villageois se concertent pour mettre en location le droit de chasse sur leurs terres, et le produit en est remis à leur curé.
Les prêtres, donnant l'exemple à leurs paroissiens, avaient payé les premiers de leur bourse et de leur personne; il y eut parmi eux des prodiges de générosité. En cent endroits, on vit les curés et les vicaires consacrer à l'œuvre scolaire leur traitement, le prix de leur abonnement au journal, l'argent destiné au tabac. Plusieurs vendirent leur bibliothèque, leur mobilier; quelques-uns se défirent même des vases sacrés; beaucoup s'endettèrent. A Estinnes-au-Mont, en Hainaut, le curé, vieillard instruit, qui possédait de belles collections de numismatique, les vendit pour en verser le prix dans la caisse scolaire. Un autre vieux curé avait déposé en mains sûres toute sa fortune, vingt mille francs : il la destinait à des bonnes œuvres et à des prières pour le repos de son âme. Mais voici qu'il faut bâtir une école. Vite, il retire cinq mille francs... puis encore cinq mille... puis tout ce qui reste. Hélas! il faut encore de l'argent. Cependant, pour économiser, il s'était fait architecte! Mais il a son traitement; il le sacrifie, et l'école s'achève et se remplit d'enfants. A Volkegem, le curé, musicien consommé et homme
d'esprit, parcourait les familles aisées de ses environs, donnant partout des concerts; après avoir égayé ses hôtes par son talent de pianiste et de conteur, il tendait la main pour son école et le concert se clôturait par une collecte fructueuse.
Ce fut surtout parmi les curés du Luxembourg que le zèle fut poussé jusqu'au sacrifice. Pauvre au milieu de populations pauvres, le prêtre luxembourgeois ne se contentait pas de prendre sur son superflu; il retranchait sur son nécessaire. D'abord toutes les petites économies y passaient, y compris la réserve pour les jours de vieillesse. Cette ressource épuisée, beaucoup de curés faisaient argent de leur cave, et le vin, la bière, la viande même ne paraissaient plus sur leur table. On cite un prêtre âgé qui poussa ce régime de privations si loin qu'il ruina sa santé; il iinit par mourir à la peine, et sa sœur, qui avait voulu prendre part à son sacrifice, le suivit au tombeau. Mais l'école survécut, et le pasteur, en mourant, put se dire qu'il ne laissait pas en péril ces âmes, pour lesquelles, à l'exemple de son Maître, il avait donné sa vie. A bout de ressources, les curés du Luxembourg ■et leurs collègues de Campine, souvent non moins dénués, partaient pour les régions plus riches de la Flandre. Ils allaient tendre la main dans les grandes villes, dans les châteaux, et ils en rapportaient, avec l'or flamand, de nouveaux trésors de vaillance.
De beaux traits de générosité se produisirent aussi dans les séminaires. Ici les professeurs s'imposaient une taxe pour l'œuvre scolaire; ailleurs maîtres et élèves acceptaient avec empressement que l'ordinaire des repas fût diminué d'un plat. A Malines, les sémi-
rraristes se livraient entre eux à toutes sortes de petits métiers au profit des écoles catholiques : les uns se faisaient cireurs de bottes, d'autres coiffeurs; quelquesuns reliaient les livres de leurs camarades; plusieurs vendaient des objets de piété. Des sommes considérables furent réunies de cette manière. Un séminariste de Gheel, coiffeur d'occasion, récolta en une année 6co francs pour les écoles de cette localité.
Les plus zélés des catholiques ne se contentaient pas de donner; ils se faisaient quêteurs; ils créaient ou développaient, à côté des comités scolaires, de grandes associations destinées à multiplier les ressources.
La plus importante de ces sociétés, tant par l'inlassable activité de sa propagande que par le chiff"re élevé de ses recettes, fut l'œuvre du Denier des écoles catholiques. Fondée à Gand, en octobre 1876, par AI. Alphonse Siffer, aidé de quelques jeunes gens, puis établie simultanément dans les principaux centres du pays, l'œuvre se multiplia rapidement pendant la période de l'agitation catholique; ses sections devinrent légion après le vote de la loi scolaire; elles se réunirent en fédération, et leur première assemblée générale, tenue à Termonde, en septembre 187g, réunit 10,000 membres, représentant 300 sociétés.
L'organisation du Denier des écoles était des plus simples. L'œuvre était généralement dirigée par les notabilités catholiques de l'endroit. Ses membres actifs étaient surtout recrutés parmi la jeunesse bourgeoise et ouvrière; dans les localités importantes, ils étaient
divisés en sections. Chaque semaine ou chaque mois, on se réunissait dans un café et un certain nombre de membres étaient désignés pour faire, dans un quartier déterminé, la collecte scolaire; leur tournée achevée, ils faisaient ensemble le relevé des recettes, en remettaient le montant au trésorier, et celui-ci versait l'argent recueilli dans la caisse du comité scolaire de la localité. Les collectes se faisaient dans tous les établissements publics qui consentaient à accepter un « tronc pour le denier des écoles catholiques ; » elles avaient lieu généralement une fois par jour. Les ressources de l'œuvre se composaient, avant toute chose, de ces collectes et de l'argent déposé dans les troncs. On installait ceux-ci dans les locaux des sociétés catholiques, dans les églises, dans les cafés, dans les magasins; ils occupaient une place d'honneur dans beaucoup de maisons particulières, où ils s'alimentaient de l'obole des visiteurs. Dans les familles chrétiennes, le Deiiier des écoles était de toutes les fêtes, de toutes les réunions; dans les soirées, aux dîners de cérémonie, les troncs circulaient parmi les invités; souvent c'étaient des mains enfantines qui recueillaient l'argent destiné à sauver l'âme des enfants du pauvre, et l'auteur de ces notes se souvient avoir bien des fois tendu le tronc du Denier aux hôtes du toit paternel. Pour alimenter cette caisse d'épargne d'un nouveau genre, les catholiques s'imposaient toutes sortes de sacrifices : un tel renonçait au tabac; tel autre, grand propriétaire de la Flandre, ne voyageait plus qu'en seconde classe; rentré chez lui, il faisait calculer par ses jeunes enfants l'économie réalisée sur le prix de la première, et ceux-ci allaient, tout joyeux, verser dans le tronc du Denier la
somme épargnée par leur père. Outre ces ressources ordinaires, l'œuvre recevait encore des dons particuliers; elle envoyait ses quêteurs dans les concerts de charité, dans les « kermesses » de village, dans les rues, sur les places et à la porte des églises; elle-même organisait des fêtes, des conférences, des représentations dramatiques, des concerts. Et ainsi, sou par sou, dans les villes et dans les campa g'nes, avec une ténaciié et un courage qui ne se démentaient jamais, les catholiques constituaient le budget de leur enseignement (i). Tout cela n'était pas pour plaire aux libéraux. Aussi le Denier des écoles tenait-il un rang distingué dans leurs antipathies. Au début, ils essayèrent, à diverses reprises, de couper court à ses manifestations extérieures par des mesures de police; mais chaque fois les sociétaires s'adressèrent aux tribunaux et obtinrent justice contre les commissaires de police ou les bourgmestres trop zélés qui cherchaient à empêcher les collectes. L'épisode deGand est resté célèbre. Le comité central du Katholieke Schoolpcnning avait organisé pour la fête du 15 août 1879 une quête générale dans tous les quartiers de la ville; la quête était annoncée par voie d'affiches et par les journaux. Aussitôt la chose connue, les libéraux s'émeuvent ; le comte de Kerchove, bourgmestre et grand dignitaire de la franc-maçonnerie, fait prévenir les collecteurs qu'ils ont à renoncer
(i) Dans la seule ville de Gand, le Denier des e'coles catholiques réunit, de 1876 à 1886, la somme de 170.913 francs 70; il avait alors pour secrétaire un homme d'un dévouement infatigable, M. Louis de Marteau. L'œuvre a continué, même après la lutte scolaire, à prospérer dans plusieurs régions. A Gand, notamment, sous la direction de son zélé président, M. SifFer, le Denier, après une courte période de stagnation, a repris son ancienne vitalité.
à leur projet. Ceux-ci passent outre ; mais, à peine ontils commencé la collecte, la police communale saisit leurs boîtes, tout en refusant de dresser procès-verbal aux organisateurs de la manifestation, les avocats Begerem et de Baets. L'illégalité était flagrante; une protestation est adressée au parquet. Deux jours après on lisait l'afliche suivante sur tous les murs de la ville :
Denier des écoles catholiques de Gand,
Concitoyens, vendredi dernier, plusieurs de nos boîtes ont été saisies par la police. Hier, à la suite d'une lettre adressée à M. le Procureur du Roi par le comité central, ces boîtes nous ont été restituées.
La saisie ayant été publique, il est juste que la restitution reçoive la même publicité.
Nous profitons en outre de cette occasion pour remercier la population catholique de Gand des nombreuses et généreuses marques de sympathie qu'elle a données en cette circonstance à l'enseignement Hbre, national et catholique.
Le Comité central. (Suivaient les signatures.)
Le même jour, les membres du Katholieke Schoolpenning se réunissent en un cortège triomphal, drapeau et musique en tête, pour escorter jusqu'au local habituel de leurs séances les troncs rendus par l'administration communale. Ceux-ci, portés sur un cartel orné de verdure et de fleurs, occupent la place d'honneur au centre du cortège. A leur vue, la foule se répand en acclamations bruyantes; des enfants des écoles catholiques offrent des bouquets aux membres du comité central ; la population ouvrière, accourue en foule sur le passage du cortège, répète en chœur, sur l'air du Lion de Flandre, la chanson populaire : Ils ne V auront pas, la belle âme de l' enfant.
Arrivés dans la salle où se pressent les membres du Dc7iicr, M. Verspeyen, président d'honneur du comité, prend la parole pour flétrir la conduite des libéraux. < Défendons notre droit, dit-il, avec calme, mais avec fermeté. On avait espéré sans doute que nous allions nous agenouiller devant l'omnipotence municipale, et vénérer comme parole d'Evangile je ne sais quelles « instructions » mystérieuses et, dans tous les cas, dictées par l'arbitraire! Non, messieurs, en Flandre, on ne s'agenouille que devant Dieu ; en Flandre, le droit se tient droit et finit toujours par l'emporter ; car les Flamands ont la tête dure et le cœur chaud. >: On applaudit à tout rompre et, après quelques énergiques paroles du président, M. Siflfer, et de M. Hermann de Baets, la séance finit par une collecte des plus fructueuses dans les boîtes saisies et restituées.
Des événements de ce genre se produisirent à Hal, à Anvers, en d'autres lieux encore. Les administrations communales de Bruxelles et de Barvaux allèrent jusqu'à interdire, par règlement de police, les collectes faites sans autorisation préalable. Partout les catholiques se défendirent, et les potentats libéraux durent laisser les compagnons du Denier promener par les rues leurs troncs et leurs insignes, comme la loi les y autorisait (i).
En août 1880, les libéraux gantois crurent avoir trouvé l'occasion d'une revanche. La Fédération du Denier des écoles avait décidé d'organiser à Gand un
(i) La Cour de Cassation belge s'est pronoEcée d'une manière formelle à cet égard. Nous renvoyons à ses arrêts des i'' et 22 juillet 1861, rendus sur avis conforme de M^. le procureur général Mesdach de ter Kiele,
grand cortège, qui fût comme l'affirmation publique et grandiose de la liberté corsiitutionnelle d'enseignement. Cette manifestation fut interdite par l'édilité sectaire, mais les promoteurs du cortège se dirent que partie remise n'est point partie perdue. Le 29 août, ils organisèrent dans la catholique ville de Bruges la démonstration interdite à Gand. Des délégués du pays entier se joignirent à eux ; plus de cinq mille catholiques, bannières déployées, traversèrent les rues de Bruges, parées comme aux jours de fête. Une assemblée générale eut lieu dans la vaste salle des Halles, et M. Verspeyen répondit à l'accueil hospitalier qui était fait aux Gantois par une allocution vibrante: « Nous sommes venus ici, s'écria-t-il, pour revendiquer solennellement une de nos plus chères libertés : la liberté de l'enseignement catholique. Cette liberté, nous la tenons avant tout de Dieu. Il impose aux parents le devoir d'élever chrétiennement leurs enfants. Or, si c'est un devoir, c'est par là môme un droit. Ce droit, nos pères l'ont repris en 1830 sur l'intolérance calviniste ; nous entendons le maintenir en 1880 sur l'intolérance libérale!... Dans nos plaines, vous avez vu souvent une vaste étendue d'épis jaunissants, doucement caressés par la brise et par le soleil. Et vous vous êtes dit : cela est beau. Et vous vous êtes figuré la joie du vaillant laboureur récompensé de ses peines. Il est une moisson plus belle que celle de nos champs : c'est la moisson des âmes, s'épanouissant sous l'œil de la Providence. Elle est là devant vous; la Patrie, l'Eglise vous demandent de la garder et, le jour venu, de la cueillir. En avant donc, courageux moissonneurs du Denier des écoles ! Songez à vos pères ; songez aussi à ceux
qui viendront après vous ; songez enfin que Dieu vit toujours, de qui viennent toute bénédiction et toute ^râce ! God Icc/t die Jiet al gee/t ! »
De pareilles manifestations, on le comprend, enflammaient les ardeurs ; les catholiques ne se lassaient pas plus de donner que les quêteurs de solliciter leurs aumônes.
Le résultat fut digne de l'effort. Il est difficile ■d'arriver à une évaluation exacte des sommes perçues et employées par les comités scolaires de paroisse et de province. Des contemporains les ont estimées, pour la Belgique entière, à 20 millions, auxquels il faudrait ajouter une dizaine de millions du chef de dons en nature, terrains, maisons, matériaux et meubles, transports et journées de travail; mais ce chiffre est, croyonsnous, inférieur à la réalité. Dans la seule province de Namur, une de celles où le succès des écoles catholiques fut le plus lent à s'affirmer, l'inspecteur démissionnaire Godfrin calcula que les frais de premier établissement de l'enseignement libre coûtèrent plus de trois millions ; en Flandre Occidentale, d'après une enquête personnelle faite dans chacune des paroisses par M. l'abbé Lanssen, les comités locaux reçurent près de neuf millions, sans compter les dons en nature. Nous croyons demeurer en dessous de la réalité en estimant à 40 millions le total des dépenses faites pour l'enseignement libre pendant l'année 187g. Quant à la rente nécessaire pour couvrir les frais ordinaires, on l'esiime à g ou 10 millions, que la charité publique fut appelée à fournir chaque année, mais dont une notable partie était souscrite dès la fin de 1879.
VIL — La construction des écoles.
Difficultés que rencontraient les fondateurs. — Dévouement des particuliers. — L'école « avec Dieu et sans fenêtres » de Baelegena. — Les plans d'écoles. — Inauguration des locaux scolaires.
Ce n'était pas tout d'avoir de l'argent ; il fallait trouver des bâtiments convenables ou construire à la hâte des locaux, si l'on voulait ouvrir des classes dans les premiers mois de l'année scolaire.
L'installation n'était qu'un jeu lorsque le comité paroissial pouvait découvrir dans la localité une maison propre à servir d'école: on l'achetait ou on la louait immédiatement (i). D'ordinaire, le possesseur se mon-
(i) Dans certaines petites communes libérales, l'acquisition des bâtiments d'école occasionna aux curés d'mnombrables tracas. Qu'on en juge par ce passage émouvant d'une lettre que nous écrivit M. l'abbé Lemaire, en 1880 curé à MelHer, en Luxembourg. Le prédécesseur de M. Lemaire, vieillard de 63 ans, avait installé une école dans son presbytère ; pendant quelques mois, il y avait lui-même fait la classe, mais, ne pouvant suffire à la tâche, il s'était vu forcé de licencier son école ; peu après il avait demandé et obtenu sa démission. A peine installé, le nouveau curé résolut de doter sa paroisse d'une école catholique. « Je vous défie de réunir jamais douze enfants, » lui avait dit le bourgmestre libéral de l'endroit, c Peu importe, lui répondit le curé ; c'est mon devoir et je l'exécuterai. » Le cauchemar des écoles l'agitait. Où trouver un local ? L'administrateur de M. ***, riche propriétaire catholique des environs, ne voulait pas construire. Il était persuadé qu'une nouvelle tentative échouerait comme la première. J'avisai une ancienne salle d'école, propriété d'une autre famille catholique. On me lit des promesses..., mais les jours se passaient, et puis les mois.
c Un jour, une idée me vient : il y a tout près du presbytère une vieille maison non habitée. Si j'allais trouver le propriétaire ?... Je monte à l'église, je prie, je pleure... puis je m'en vais droit à celte maison, « Monsieur, dis-je au propriétaire, loueriez-vous votre maison si un « locataire se présentait ?» — « Oui. » — « Dans ce cas, passez chei € moi dans une demi-heure. » Je rentre aussitôt; j'écris un projet de
trait modéré dans ses prétentions, en considération de l'usage auquel devait être affecté son immeuble ; souvent même il en faisait présent au comité, ce qui
bail : j'insère quelques clauses qui devaient ine servir plus tard : « le locataire « a le droit de faire tous les changements qu'il jugera nécessaires ou « utiles pour la tenue d'une école catholique ; il a le droit d'acheter la <( maison pendant la durée du bail, pour une somme de 220O francs.,.; le « propriétaire conservera la faculté d'user de l'étable pour exeicer son « état de charpentier... » Mon homme arrive; l'affaire est conclue. J'ai un nid.
« Le lendemain, le bourgmestre apprend la chose ; aussitôt il se met en campagne. Le vieux propriétaire est assailli par toutes sortes de gens qui veulent lui faire croire qu'il a signé sa condamnation à perdre tout son bien. Les partisans de l'école officielle se vantent de faire résilier le bail : les enfants majeurs de celui qui a signé sont copropriétaires de l'immeuble pour une part, et il en est parmi eux qui ne sont rien moins que favorables à l'œuvre catholique. Mais le vieux à la jouissance de la maison sa vie durant : cela me suffit pour le moment.
« Il s'agit maintenant d'aménager des classes primaires et gardiennes et de trouver des pièces en nombre suffisant pour loger deux religieuses. Je fais venir les maçons. Ils démolissent deux pans de mur. Le soir, je vois arriver mon vieux propriétaire au presbytère. » La clef, » me crie-i-il. « J'irai avec vous, mon vieux. » Il sautait en l'air en voyant les décombres : « Vous rétablirez ce mur! » — « Demain, « celui-là ira encore rejoindre les autres, père Piérard, et si vous avez « des droits, vous les ferez valoir. ->
< Le jour suivant, il courait consulter un avocat; mais l'armée de la chicane se déclara impuissante. Les travaux s'exécutèrent. Le cuté ne craignit pas de travailler lui-même. L'école s'ouvrit en octobre 1881, avec quatre élèves... Au mois d'août suivant nous en avions 64.
« Mais bientôt les tracasseries recommencent. Stylé par mes adversaires, mon vieux propriétaire va trouver un avocat libéral de Neufchâteau, l'oncle du mayeur; il lui conte que, dans le bail de sa maison, il s'était réservé le droit d'user de l'écuiie pour y pratiquer son métier de charpentier. Or, j'àvais pris un quart de l'écurie pour y établir la salle d'école. — J'allai trouver à mou tour un avocat, qui somma le propriétaire de léaliser la vente de la maison, conformément à une des clauses du bail. Les débats se prolongèrent pendant plusieurs mois devant le tribunal. Enfin, un jugement me donna gain de cause. Ce n'était pas tout : j'étais propriétaire de la part de maison du vieil
simplifiait grandement la tâche de ce dernier. On cite <les propriétaires qui poussaient la générosité jusqu'à faire eux-mêmes tous les aménagements nécessaires, et qui se plaisaient à livrer leur maison complètement transformée et prête à recevoir les élèves.
Quelquefois aussi les écoles libres existantes pouvaient suffire, moyennant la construction d'une annexe ou le changement de quelques dispositions intérieures ; on s'en tirait alors à peu de frais. Dans un certain nombre de communes, le local de l'école dominicale ou des cours d'adultes put être converti en école primaire. Ailleurs on trouva des ressources dans les locaux des cercles ouvriers et des patronages.
Mais il y avait des paroisses rurales où les recherches les plus minutieuses ne faisaient découvrir aucun bâtiment pouvant servir d'école, surtout dans les provinces de Namur et de Luxembourg ; et précisément ces provinces, où les dépenses à faire étaient plus considérables qu'ailleurs, étaient celles où les ressources faisaient le plus défaut.
Il fallait alors s'installer à la tiâte dans un réduit quelconque, loué ou prêté par son propriétaire. Ici c'était le curé qui cédait quelques pièces de son presbytère; ailleurs c'était un châtelain qui convertissait en
antagoniste; le tiers de l'immeuble appartenait à ses enfants; il fallut sortir d'indivision. L'école fut mise en vente publique ; au moment des enchères, je mis à prix à 2200 francs, suivant les conventions. Mon vieil adversaire surenchérit... Enfin j'obtins l'adjudication, par personne interposée, au prix de 3500 francs.^ Tous les loups étaient là, y compris l'instituteur gueux et le bourgmestre... Mais le sort de l'école était enfin assuré. Cette dernière scène se jouait au mois de juin 1883... »
école une dépendance de son habitation ; parfois le château lui-même servait temporairement d'école, et les religieuses accourues pour diriger l'enseignement des petites filles y étaient logées et nourries. On vit de généreux donateurs céder leur propre maison aux Sœurs expulséesdes bâtiments communaux, des paysans abandonner la moitié de leur ferme pour y installer des classes. Une ironie de la Providence : là maison paternelle du ministre Van Humbeeck fut elle même transformée en école libre.
Parfois on se contentait d'une grange, d'un cabaret, d'une écurie, et tandis que l'école provisoire s'y installait tant bien que mal, l'autre, la véritable, s'élevait en toute hâte.
Une de ces écoles improvisées eut les honneurs d'une séance de la Chambre: ce fut l'école de Baelegem.
Les habitants de cette commune avaient, quelques jours après le vote de la loi de malheur, commencé la construction d'une vaste école primaire catholique. L'école n'étant pas prête à la rentrée des classes, on dut, pendant quelques semaines, se contenter d'un local très humble, une grange, à laquelle était adossé le nouveau bâtiment d'école. Les « gueux » de l'endroit, irrités de voir que l'école officielle était à peu près déserte, tandis que la « baraque /> catholique regorgeait d'élèves, mandent en toute hâte un photographe de Gand; celui-ci prend la vue de la grange contiguë à la nouvelle école, en ayant soin de laisser cette dernière de côté. La photographie est exposée, affichée de tous côtés; elle porte cette légende : « Avec Dieu, mais sans fenêtres. » Les feuilles libérales en font des gorges chaudes; M. Jottrand, informé du scandale.
s'indigne et dénonce à la Chambre l'insalubrité des locaux catholiques... Mal lui en prit; quelques jours plus tard, les catholiques firent voir à cet ami des lumières que si l'école de Baelegem était sans fenêtres, c'était parce qu'il ne l'avait regardée que d'un seul côté. Un photographe de leurs amis alla à son tour prendre une épreuve de la célèbre école. Au lieu d'une grange délabrée, on put voir sur cette nouvelle épreuve un magnifique bâtiment d'école, presque complètement achevé et éclairé par six grandes fenêtres. Au dessus de l'image étaient imprimés ces mots : « Dédié au F .' . Jottrand\ » au dessous on lisait : « La vraie école de Baelegem, école catholique de 20 mètres de long, sur 8 mètres de large et 4 mètres ^o de haut. » La photographie de l'école de Baelegem « avec Dieu et avec fenêtres » fut mise en vente au profit du Denier des écoles; elle obtint un vif succès à la Chambre, où l'on eut soin de la mettre sous les yeux des partisans des écoles « avec fenêtres mais sans élèves. »
A la Bouverie, l'école des filles, une maison abandonnée que le curé avait achetée dans le courant de septembre, n'était pas encore aménagée à la fin des vacances. On n'avait pas trouvé de local provisoire; il fallut inaugurer les classes en pleine période de construction. Les religieuses, qui venaient de quitter l'école de la commune, logèrent pendant deux mois dans un fenil; on entassa le mobilier scolaire dans une grange, et les cours commencèrent le 29 septembre, au milieu de l'encombrement des maçons et des charpentiers. Pas de bancs, pas de pupitres; les élèves, cependant, étaient 350, qui chaque jour assis-
talent, assises par terre, à la leçon des Sœurs. Le curé eut une idée géniale : tous les jours, les élèves des Sœurs se rendaient à la messe à l'église du voisinage, distante de l'école d'environ dix minutes; à chacune d'elles le curé permit d'emporter une chaise de l'église, .en attendant qu'on leur eût fait des pupitres. A partir de ce moment, on put voir chaque lundi une procession de 350 petites filles s'acheminant vers leur école, une chaise sur la tête et, sous le bras, leur petit matériel scolaire ; le samedi, les chaises étaient rapportées à l'église de la même manière. Pendant la classe, les enfants se servaient de , leurs genoux en guise de pupitres. Comme les maçons continuaient à travailler, il arrivait souvent que le mortier, tombant des truelles, venait maculer les vêtements où les cahiers des élèves; mais cela ne les déconcertait nullement, pas plus que les bonnes Sœurs, qui acceptaient cette dure existence le sourire aux lèvres.
C'était une grosse affaire, dans les paroisses rurales, que la construction de l'école catholique. On en posait la première pierre en grande pompe, au milieu des bénédictions de l'Eglise; puis chacun apportait son offrande et souvent son travail. Les attelages des fermiers et des propriétaires faisaient les transports; les matériaux étaient fournis gratuitement; les maçons, les charpentiers, les couvreurs, en plus d'un endroit, travaillaient sans salaire; les plus pauvresse faisaient corvéables à merci. Dans certaines communes des Ardennes, fécole fut entièrement construite par les
habitants, sous la direction de leur curé ; parfois le curé se mêlait aux travailleurs.
Les plans d'écoles, les devis, la distribution des classes, le choix du mobilier étaient l'objet de multiples études dans les comités scolaires et dans la presse. Les meilleurs architectes du pays avaient concouru pour construire des bâtiments modèles. L'une de ces écoles types, celle de Rumillies, qui revenait, avec le logement de l'instituteur, à ii.ooo francs, fut copiée par un grand nombre de fondateurs. Beaucoup de ces constructions, bâties dans ce3tyle gothique simple et élégant dont la renaissance commençait alors à s'affirmer, présentaient un aspect véritablement attrayant; d'autres furent combinées de manière à pouvoir devenir un jour, moyennant quelques changements, de petits hospices ruraux.
Les nouvelles écoles s'élevaient avec uae extraordinaire rapidité. Telle de ces constructions, entreprise par un infatigable bâtisseur, M. Baisir,' curé d'Olloy, fut terminée, des fondations au toit, en moins de trois semaines; une autre, érigée à Gourdinne par le même curé, fut achevée en i6 jours; beaucoup furent faites en l'espace d'un mois. Grâce à cette promptitude de travail, bon nombre des nouveaux établissements se trouvaient prêts dès la rentrée; les autres s'ouvrirent durant les premières semaines de l'année scolaire.
A peine bâties, les nouvelles écoles étaient soumises à un chauffage énergique, destiné à en sécher promptement les murs et à les rendre habitables en peu de temps. Il ne restait plus alors qu'à y installer le maître et les élèves, ce qui était toujours l'occasion
d'une fête religieuse et populaire. Tantôt les enfants étaient conduits processionnellement, au chant du Veni Creator, jusqu'à l'école parée de verdure et de drapeaux, et le bourgmestre, revêtu de ses insignes et accompagné du conseil communal, menait luimême le cortège; tantôt un orateur, venu de la ville voisine, profitait de Vaffluence des parents pour leur adresser une chaleureuse allocution. Partout la solennité était de nature à faire impression sur les enfants et sur les familles et à leur laisser d'ineffaçables souvenirs.