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A LA MÉMOIRE D'EDMOND BOUGHIÉ DE BELLE

Gomme pour tant de Français, c'est en plein bonheur que la mobilisation d'août 191 4 surprit Edmond Bouchié de Belle. Joies de la famille et du foyer puisées près d'une femme aimée et de ses quatre enfants, joies plus intimes encore provenant de la culture d'un esprit particulièrement élevé, de la conscience du devoir toujours accompli, de l'affection et de l'estime de tous ceux qui l'approchaient, il les goûtait et il en était digne.

Né au Vésinet, le 28 août 1878, il fit de fortes études classiques au Lycée Gondorcet et passa son doctorat en droit. La carrière juridique semblait pour lui indiquée près d'un pcre alors avocat au Gonseil d'Etat et à la Gour de Gassation. Il la quitta, néanmoins, pour préparer le concours de la Gour des Comptes où il fut reçu premier en 1904.

Désormais, sa voie était tracée. En 191 2 il était nommé Gonseiller référendaire. Les paroles élogicuses avec lesquelles M. le Procureur général Maurice Bloch saluait sa mémoire à la séance d'ouverture de la Gour des Gomptes du 8 février 1919, témoignent de l'estime dont il jouissait et des regrets qu'il a laissés parmi les membres de cette haute juri diction.

Doué d'un remarquable don d'assimilation, il lisait vite et beaucoup, s'imprégnait rapidement de l'ouvrage et, avec un sens critique sûr, savait apprécier l'auteur et son œuvre. G'est ainsi qu'il s'essaya

dans quelques études littéraires ; il aborda même les questions sociales et économiques et fît sur le Play une étude qui fut remarquée. La guerre devait lui fournir d'autres champs d'expérience pour exercer ses heureuses facultés d'observation et de réflexion, mais aussi pour mettre en relief le fonds de sa nature portée à faire toujours plus que le devoir immédiat et nécessaire.

Son titre de conseiller référendaire lui réservait les fonctions de payeur particulier aux armées. Si l'on pense à l'énorme mouvement de fonds et aux multiples rouages entraînés par les différents services de l'Administration militaire, on appréciera la somme de travail et la responsabilité qu'un tel poste nécessitait. Il le remplit sur divers fronts français, non seulement avec une conscience impeccable, mais en exposant bien des fois sa vie, dans la Somme, en Champagne et dans Ja région de Verdun où il eut sa première citation, à Douaumont. Toutefois ce travail administratif, quoique souvent périlleux, ne lui paraissait pas suffisant pour accomplir le devoir patriotique tel q^ii'il le comprenait. 11 rendit ses quatre galons de payeur particulier, pour entrer dans l'infanterie avec les galons de lieutenant de réserve. Mais le Ministère des Finances, qui avait apprécié ses qualités et sa compétence, insista pour qu'il reprît son poste de payeur.

C'est alors qu'il demanda à remplir sa mission sur un front, à cette époque, plus mouvementé et plus exposé, et qu'il partit le lA décembre 1916 pour Salonique où il fût bientôt attaché au Quartier Général de l'armée d'Orient.

A TA MÉMOIRE d'eDMOND BOUGHIÉ DE BELLE III

L'Orient I Edmond Bouchié de Belle le connaissait par ses lectures classiques et modernes. Il était imprégné d'Hellénisme avant de mettre les pieds sur ces rives aimées des dieux, avant de pénétrer sur ces terres où la beauté des sites et les vestiges de l'art ancien entretiennent des souvenirs immortels. Mais il voulut se dégager de l'emprise du passé pour observer le présent.

Hélas ! c'était souvent un présent douloureux qui s'offrait à son observation. Les préoccupations stratégiques d'alors, le jeu des combinaisons politiques devaient avoir sur ses études un contre-coup naturel. S'il avait pu lui-même, après la paix signée, relire ces pages où il avait condensé tant de renseignements précieux et d'ordres si divers, certaines de ses réflexions auraient sans doute été modifiées. Dieu ne l'a pas permis.

Il resta d'abord six mois dans la boucle de la Cerna. Sur place, il put puiser une documentation des plus intéressantes ; puis il suivit l'armée sur le lac Ostrovo, à Florina, à Monastir, et au cours de cette avance foudroyante de fin septembre à octobre 1918, où les troupes alliées poursuivirent leurs adversaires désemparés, mais en faisant des efforts surhumains dans un pays épuisé et sans ressources. C'est ainsi qu'il passa à Prilep et atteignit Uskub, où, à bout de forces, mais refusant de se faire évacuer, voulant remplir son devoir jusqu'à la mort, il succomba le 23 octobre 191 8.

L'armistice avait fait résonner les cloches des plus

IV A LA MÉMOIRE D'eDMOND BOUCHIÉ DE BELLE

petits villages français. C'était le réveil après un épouvantable cauchemar, l'espoir d'un renouveau, l'horizon qui s'éclairait : la vie reprenait et la joie remontait dans les cœurs. Qu'elles furent douloureu-. ses ces dernières morts dans l'allégresse nationale I

Les êtres chers qui pleurent Edmond Bouchié de Belle ont recueilli avec un soin pieux les dernières pages écrites de sa main. Ils ont respecté l'ordre de son travail et les considérations générales qui, aujourd'hui, peuvent paraître déjà vieillies, mais qui témoignaient alors d'une singulière lucidité d'esprit.

C'est en se reportant à ces années 1916 à 1918, qu'il faut lire ces études et méditer sur ces réflexions. Quant aux observations saisies au vol, aux esquisses de mœurs et de physionomies, aux peintures des sites traversés, elles conservent toute leur saveur de choses vues et reproduites par une plume fidèle qui ne déforme pas le sujet.

La partie documentaire du travail d'Edmond Bouchié de Belle restera une source de renseignements agricoles, économiques, sociaux, politiques, d'autant plus précieux à consulter qu'ils ont été amassés sur place. Sa merveilleuse mémoire et son acquit littéraire et historique lui permirent seulement d'assimiler et de coordonner, au cours de ses étapes, les éléments recueillis qui font de son histoire de la Macédoine l'une des études les plus fouillées et les plus sincères qui existent sur ce pays.

E. DEDÉ,

Avocat au Conseil d'État et à la CoMV de Cassation.

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