BOULEVARD S A IN T- G ERM A IN
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Bien souvent et à toutes les époques, on a comparé les êtres vivants aux machines, mais c’est de nos jours seulement que l’on peut comprendre la portée et la justesse de cette comparaison.
Sans doute, les anciens physiologistes voyaient, dans l’organisme animal comme dans la machine : des leviers^ des poulies, des cordages, des pompes et des soupapes. Le jeu de ces appareils est décrit sous le nom de mécanique animale dans un grand nombre de traités classiques. Mais ces organes passifs ont besoin d’un moteur ; c’est la vie, disait-on, qui, chez les animaux, met enjeu tous ces mécanismes, et l’on se croyait, d’après cela, autorisé à établir une barrière infranchissable entre les machines inanimées et celles qui sont vivantes.
A notre époque, il faudrait, tout au moins, chercher une autre base à de pareilles distinctions, car le génie moderne a créé des machines bien plus légitimement comparables
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aux moteurs animés. Celles-ci en effet, moyennant un peu de combustible qu’elles consomment, dégagent la force nécessaire pour animer une série d’organes et leur faire exécuter les travaux les plus variés.
La comparaison des animaux aux machines n’est pas seulement légitime, elle est aussi d’une utilité extrême à différents points de vue. Elle fournit un précieux moyen de bien faire comprendre les phénomènes mécaniques qui se passent chez les êtres vivants, en les rapprochant de phénomènes semblables, mais généralement mieux connus, qu’on peut constater dans la fonction des m.achines usuelles. Aussi, nous arrivera-t-il souvent, dans le cours de ce livre, d’emprunter à la mécanique pure les démonstrations synthétiques d’un phénomène de la vie animale. Le mécanicien, à son tour, peut puiser des notions utiles dans l’étude de la nature qui lui montrera, maintes fois, comment les problèmes les plus compliqués peuvent être ré- » solus avec une simplicité admirable.
Mais c’est un champ bien vaste à explorer que celui de la mécanique animale. A chaque fonction, pour ainsi dire, est associé un appareil mécanique spécial. La circulation du sang, la respiration, etc., peuvent et doivent être traitées séparément ; aussi, bornerons-nous ce travail à l’étude d’une seule fonction, essentiellement mécanique : la loco- . motion chez les divers animaux.
Il est facile de montrer l’importance d’un pareil sujet ; la locomotion, sous ses différentes formes : terrestre, aquatique, aérienne, a constamment excité l’intérêt. Soit que l’homme ait essayé d’utiliser le mieux possible sa force motrice et celle des animaux, soit qu’il ait cherché à étendre son domaine : à s’ouviir un chemin sur les mers, ou à* s’élever dans les airs, c’est toujours dans la nature qu’il a '
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puisé ses inspirations. Il est permis d'espérer qu’une connaissance plus approfondie des différents modes de locomotion animale sera le point de départ d’applications nouvelles d’où sortiront quelques nouveaux progrès.
Assurément, toute recherche scientifique offre par ellemême un puissant attrait ; l’espérance d’atteindre la vérité suffit à soutenir les efforts de ceux qui la poursuivent ; la contemplation des lois de la nature a été pour ceux qui les ont découvertes une grande et noble jouissance. Mais pour l’humanité, la science n’est que le moyen, le progrès est le but. Montrer qu’une étude peut conduire à quel- . que application utile, c’est entraîner avec soi dans la recherche bien des gens qui se seraient bornés à la suivre de loin, avec le seul intérêt de la curiosité. Sans prétendre rappeler ici tout ce qu’on a gagné à étudier la nature, nous essaierons de faire entrevoir qu’on peut gagner encore à l’étudier avec plus de soin.
La locomotion terrestre, celle de l’homme et des grands mammifères par exemple, est encore très-imparfaitement connue. Si l’on savait dans quelles conditions s’obtient le maximum de vitesse, de force ou de travail que peut fournir l’être vivant, cela mettrait fin à bien des discussions et à bien des tâtonnements regrettables. Ainsi, on ne condamnerait pas toute une génération d’hommes à certains exercices militaires qui seront plus tard rejetés comme inutiles et ridicules. On ne verrait pas tel pays écraser ses soldats sous une énorme charge, lorsqu’il est admis, dans tel autre, que le mieux est de ne rien leur donner à porter. On saurait exactement à quelle allure un animal fournit le meilleur service, soit qu’on lui demande la vitesse, soit qu’on lui fasse traîner des fardeaux. On connaîtrait, enfin, les condi-
Marey. ^
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lions d’attelage qui sont les plus propres à la bonne utilisation de la force des animaux.
C’est dans ce sens que le progrès tend à se faire, mais si l’on se plaint avec raison que sa marche soit un peu lente , il n’en faut accuser qu’une notion imparfaite du mécanisme de la locomotion. Qu’on perfectionne cette étude et les applications utiles en sortiront d’elles -mêmes.
L’homme s’est manifestement inspiré de la nature dans la construction des appareils de la navigation. Si la carène du navire est, comme on l’a dit justement, taillée sur le modèle de l’oiseau nageur, si l’invention de la voile et celle des rames sont imitées de l’aile du cygne enflée par le vent et de sa patte membraneuse qui frappe l’eau^ ce n’est là qu’une partie des emprunts que l’art a faits à la nature. Il y a plus de deux cents ans que Borelli, étudiant la condition de stabilité et de déplacement des poissons, traçait le plan d’un navire plongeur construit sur le même principe que les formidables Monitors qui ont fait leur apparition dans la récente guerre d’Amérique.
Dans la navigation moderne, la question dynamique laisse encore bien des points obscurs. Quelle forme donnera-t-on à un navire pour qu’il trouve dans l’eau le moins possible de résistance? Quel propulseur choisira-t-on pour utiliser le plus avantageusement la force de la machine ? De l’aveu des hommes compétents en pareille matière, ces problèmes sont trop complexes pour qu’on puisse déterminer par le calcul les conditions les plus favorables dans la construction des navires. Faut-il attendre que l’empirisme, à force de tâtonnements ruineux, nous ait appris comment il faut résoudre un problème dont la nature nous offre les solutions les plus variées? Déjà d’ingénieux constructeurs ont tenté d’imiter les propulseurs naturels ; ils ont muni de petits bateaux
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d’un appareil qui fonctionne comme la queue du poisson, en oscillant comme elle d’un mouvement alternatif. Et il s’est trouvé que ces appareils, bien qu’imparfaits encore, constituent déjà des propulseurs énergiques ; ils seront peut-être un jour préférés à tous ceux qu’on a employés jusqu’ici.
Quant à la locomotion aérienne, elle a toujours eu le privilège d’exciter vivement la curiosité chez l’homme. Que de fois ne s’est-il pas demandé s’il devrait toujours envier à l’oiseau et à l’insecte leurs ailes, et s’il ne pourrait aussi voyager à travers les airs, comme il voyage à travers les océans? A différentes époques^ des hommes qui faisaient autorité dans la science ont proclamé, à la suite de longs calculs, que c’était là un rêve chimérique. Mais que d’inventions n’avons-nous pas vu réaliser qui avaient été pareillement déclarées impossibles ? La vérité c’est que toute intervention des mathématiques est prématurée tant que l’étude de la nature et l’expérimentation n’auront pas fourni les données précises qui seules peuvent servir de solide point de départ aux calculs de ce genre.
Nous tenterons donc d’analyser les actes si rapides qui se produisent dans le vol des insectes et des oiseaux; nous essaierons ensuite d’imiter la nature et nous verrons, une fois de plus, que c’est en s’inspirant d’elle qu’on a le plus de chances de résoudre les problèmes qu’elle a résolus.
Déjà, nous pouvons l’affirmer, dans les actes mécaniques de la locomotion terrestre, aquatique et aérienne, il n’est rien qui puisse échapper aux moyens d’analyse dont nous disposons. Serions-nous dans l’impossibilité de reproduire un phénomène que nous avons compris? Nous ne pousserons pas si loin le scepticisme.
On a pu affirmer longtemps que la chimie, toute-puissante quand il s’agit de décomposer les substances organi-
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ques, serait toujours incapable de les reproduire* Qu est devenue cette prédiction décourageante?
Nous espérons que le lecteur qui voudra suivre les recherches expérimentales exposées dans ce livre en retirera cette conviction : que bien des impossibilités d’aujourd’hui n’ont besoin, pour être réalisées, que d’un peu de temps et de beaucoup d’efforts,
Mars 1873.
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