LOCOMOTION QUADRUPÈDE ÉTUDIÉE SUR LE CHEVAL
Insuffisance des sens pour l'analyse des allures du cheval. — Comparaison de Dugès. — Rhythmes des allures étudiés avec l'oreille. — Insuffisance du langage 'pour exprimer ces rhythmes; notation musicale. — Notation de Vamhle, du pas, du trot. — Tableau synoptique des allures notées d'après la définition que les auteurs ont donnée de chacune d'elles. — Appareils destinés à déterminer par la méthode graphique, les rhythmes des différentes allures et les réactions qui les accompagnent.
Il n'est guère de point de la mécanique animale qui ait donné lieu à plus de travaux et à plus de controverses que la question des allures du cheval. Pour un grand nombre d'hommes spéciaux, le sujet est d'une importance capitale, mais sa complexité extrême a amené d'interminables discussions. Celui qui entreprendrait aujourd'hui d'écrire un traité des allures du cheval aurait à discuter les opinions diverses émises par un très-grand nombre d'auteurs.
En parcourant ces ouvrages dans lesquels ont été dépensées tant de sagacité dans l'observation, tant de rigueur dans le raisonnement, on s'étonne de reconnaître que la plupart des auteurs ne s'entendent pas toujours sur la définition des allures. De la part de semblables observateurs, ce désaccord ne peut se comprendre qu'en raison de l'insuffisance des moyens dont on dispose pour analyser les mouvements si complexes et si rapides du cheval. La difficulté d'exprimer
par le langage les rhythmes et les durées de ces divers mouvements ajoute encore à la confusion. Lorsqu'un cheval court, en passant d'une allure à une autre, lorsqu'il agite ses membres avec une vitesse vertigineuse et suivant les rhythmes les plus variés, comment apprécier et décrire fidèlement tous ces actes? Autant vaudrait, après avoir regardé les doigts d'un pianiste lorsqu'ils courent sur le clavier, essayer de raconter les mouvements qui viennent d'être exécutés.
Toutefois, au milieu de cette confusion, il a été possible par l'observation seule, d'établir certaines divisions qui simplifient singulièrement l'étude. Ainsi, certaines allures donnent à l'oreille un rhythme dans lequel les battues se succèdent à intervalles assez réguliers, d'autres, telles que les diverses formes du galop, offrent un rhythme irrégulier à retours périodiques. Ces dernières allures sont les plus difficiles à analyser.
Mais si l'on observe un cheval au pas, à Vamhle ou au trot, et si l'on concentre son attention sur les membres antérieurs seuls, ou sur les postérieurs, on s'aperçoit que le rhythme des appuis et levés du pied droit et du pied gauche ressemble entièrement à celui des pieds d'un homme qui marche ou qui court plus ou moins vite. L'alternance des battues est parfaitement réguUère si le cheval ne boite pas de l'un des membres observés.
Qu'on passe ensuite à la comparaison des mouvements dans les deux membres antérieur et postérieur d'un même côté, on voit que les deux pieds du côté droit, par exemple, font le même nombre de pas, et que si l'un d'eux frappe le sol plus ou moins longtemps avant l'autre, cet intervalle se conserve aussi longtemps que l'allure se maintient. Ajoutons que la longueur des pas est la même pour le membre antérieur que pour le postérieur, ce dont on peut s'assurer en voyant que ces deux pieds laissent toujours sur le sol des empreintes situées à la même distance Fune de l'autre. En général, le pied postérieur vient recouvrir l'empreinte laissée par le pied antérieur correspondant; si les empreintes ne se recouvrent pas, elles conservent toujours, l'une par rapport à l'autre, la même distance. Ainsi, les pas des membres d'a-
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vant et ceux des membres d'arrière sont de même nombre et de même étendue. Ces faits n'avaient pas échappé aux anciens observateurs.
Dugès a comparé le quadrupède qui marche à deux hommes placés l'un devant l'autre et qui cheminent en se suivant. Selon que les deux marcheurs, qui tous deux doivent faire le même nombre de pas, meuvent leurs jambes simultanément, ou à contre-temps; selon que le marcheur d'avant exécute ses mouvements plus tôt ou plus tard que le marcheur d'arrière, on voit se reproduire tous les rhythmes des mouvements qui caractérissent les difîéï-entes allures du cheval.
Tout le monde a vu dans les cirques ou dans les mascarades ces simulacres d'animaux qui ont les jambes formées par celles de deux hommes dont les corps sont dissimulés dans celui de la bête. Cette imitation grotesque prend une vraisemblance frappante quand les mouvements des marcheurs sont assez bien coordonnés pour reproduire le rhythme des allures d'un véritable quadrupède.
Dans l'examen des tracés fournis par la méthode graphique apphquée aux allures du cheval, nous pouvons recourir à la théorie de Dugès ; nous retrouverons alors, deux fois répétées, les courbes que fournit la locomotion humaine. Nous verrons que, d'une allure à une autre, toute la différence consiste dans la manière dont se succèdent les battues d'un membre postérieur du cheval, par rapport à celles du membre antérieur du même côté.
Mais cette détermination de l'ordre de succession des battues présente des difficultés singulières, même pour les observateurs les plus exercés.
Aussi, bien des tentatives ont-elles été faites pour perfectionner les moyens d'observation et pour remédier à l'insuffisance du langage dans l'expression des phénomènes observés. Dès longtemps , par exemple , on a substitué à l'examen par l'œil l'étude du rhythme des battues d'après le son qu'elles produisent. L'oreille, en effet, se prête mieux que l'œil à distinguer les rapports de succession ou rhythmes. Pour apprécier l'ordre dans lequel chaque membre frappe
le sol, certains expérimentateurs ont attaché aux jambes du cheval des sonnettes de timbres différents faciles à distinguer entre eux.
Un point mieux connu de la locomotion du cheval, c'est la détermination des espaces parcourus sur le terrain, à chacun des pas des diverses allures. On a déterminé directement cet espace, d'après l'écartement des empreintes que les pieds laissent sur le sol. Pour rendre la distinction facile entre les diverses empreintes, chacun des pieds du cheval était ferré d'une façon particulière. Enfin, on a cherché le rapport qui existe entre la taille de l'animal et la longueur de ses pas aux diverses allures .
En somme, tous ceux qui ont fait faire quelque progrès à cette intéressante étude y sont arrivés par l'emploi de moyens rigoureux dans l'observation.
D'autre part, la manière d'exprimer les phénomènes observés a beaucoup préoccupé les différents auteurs. Presque tous ont recouru, avec grand profit, à l'emploi des figures, mais on trouve peu d'unité dans le mode de représentation des actes successifs qui caractérisent les allures. Le plus parfait de ces modes de représentation est encore celui qu'employèrent, au siècle dernier, Vincent et Goiffon (i). Une sorte de portée musicale, composée de quatre lignes, servait à noter l'instant de chaque battue des quatre pieds et la durée de l'appui qui la suivait. Cette notation ressemble, par certains points , à celle que nous avons employée pour représenter les divers rhythmes de la locomotion humaine et qui nous servira tout à l'heure pour représenter les différentes allures du cheval. Mais il ne faut pas oublier que la méthode de Vincent et Goiffon ne faisait qu'exprimer une succession de mouvements observés par la vue ou par l'oreille, et qu'elle ne comportait d'autre exactitude que celle que l'observateur y avait mise.
Nos appareils enregistreurs résolvent le double problème d'analyser fidèlement des actes que les sens ne sauraient
1 . Mémoire artificielle des principes relatifs à la fidelle représenta' tion des animaux, tant en peinture qu'en sculpture. Alfort, MDCCLXIX,
apprécier avec exactitude, et d'exprimer clairement le résultat de cette analyse.
Avant de raconter nos expériences , et pour en faire comprendre l'utilité, nous essaierons de présenter sommairement l'état actuel de la science et de montrer quel désaccord règne, sur certains points, entre les différents auteurs. Comme les définitions classiques ne sont pas toujours faciles à saisir, nous y joindrons la notation de chacune des allures, espérant que ce mode de représentation les rendra plus intelligibles, et surtout plus faciles à comparer entre elles.
Notation des différentes allures du cheval. — Revenons à la comparaison de Dugès et représentons-nous le cheval comme formé de deux êtres bipèdes marchant l'un derrière l'autre. Il s'agit de déterminer la manière dont se succèdent, pour chaque allure, les appuis et levés de chacun des marcheurs.
De V amble. — Prenons le cas le plus simple, celui dans lequel les deux marcheurs, allant au pas, exécutent tous deux les mêmes mouvements en même temps. Si nous représentons, avec la notation ci-dessus employée, les mouvements de ces deux hommes, en plaçant en haut la notation qui appartient au marcheur d'avant, et en bas celle du marcheur d'arrière, on aura la figure suivante.
i'ig. 38. — Notation de l'allure de l'amblo chez le cheval.
Les battues du pied droit et celles du pied gauche étant exécutées en même temps par le marcheur d'avant et par celui d'arrière, doivent se traduire par des signes semblables exactement superposés. Or, dans les allures du cheval, c'est à ïamhle que correspond cette concordance des mouvements de l'avant-main et de l'arrière-main. La notation (figure 38) sera donc celle de l'allure de l'amble du cheval; la ligne supérieure traduisant les mouvements de l'avant-main, et la ligne inférieure ceux de l'arrière-main.
La définition classique est la suivante : « l'amble est
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« une allure caractérisée par le jeu alternatif et exclusif « des deux bipèdes latéraux. » Ici règne un parfait accord entre les différents auteurs. Ajoutons que dans l'amble, l'oreille n'entend que deux battues à chaque pas, les deux membres d'un même côté frappant le sol au même instant. (Dans la notation, ces deux bruits sont marqués par des lignes verticales qui joignent les deux battues synchrones.)
Dans l'amble, l'appui du corps est dit latéral, attendu qu'il n'y a jamais, en même temps, que les membres d'un même côté qui soient en contact avec le sol.
Du pas. — D'après la définition de la plupart des auteurs, (.( l'allure dupas consiste en une égale succession des bat- « tues des quatre pieds qui frapperaient le sol dans l'ordre « suivant : si le pied antérieur droit est considéré comme « agissant le premier, on aura la succession suivante : « pied antérieur droit, postérieur gauche, antérieur gauche, « et enfin postérieur droit. »
Pour exprimer cette succession des mouvements des deux marcheurs, il suffit de déplacer la superposition des signaux de l'arrière par rapport à ceux de l'avant. On obtiendra le rhythme indiqué par les auteurs en faisant glisser vers la gauche la série de signaux des pieds postérieurs, ce qui donnera la figure suivante.
Fig. 39. — Notation de l'allure du pas chez le cheval.
On voit donc que, par rapport à l'amble, l'allure du p as consiste en une anticipation des membres postérieurs, dont les battues précèdent celles des membres antérieurs correspondants, de la moitié de la durée d'un appui.
Les notations se lisant de gauche à droite, comme l'écriture ordinaire, il est clair que tout signe situé plus à gauche qu'un autre le précède dans l'ordre de succession. Ainsi» dans la figure 39, la battue du pied postérieur droit précède celle de l'antérieur droit. Mais comme il importe peu, dans
la série des actes successifs d'un même pas, de choisir, comme point de départ, un instant plutôt qu'un autre, nous prendrons toujours pour début la battue du pied antérieur droit. On lira donc la notation en disant : la battue du pied antérieur droit (1" temps de la série) a lieu au milieu de l'appui du pied postérieur droit.
L'oreille entend quatre battues séparées par des intervalles réguliers (chacune d'elles est indiquée dans la notation par une ligne verticale).
Enfin, l'appui du corps est deux fois latéral et deux fois diagonal pendant la durée d'un même pas. Il est facile de s'en assurer en regardant la fig . 39 sur laquelle, après la première battue, le corps repose sur les deux pieds droits (bipède latéral L); après la 2^ battue sur le pied droit d'avant et sur le gauche d'arrière (bipède diagonal D), etc.
Mais cette notation n'exprime que la théorie du pas la plus répandue. L'égalité des intervalles entre les battues n'est pas admise par tous les auteurs. On verra, à propos des expériences, que le pas, en effet, peut présenter des rhythmes différents.
Du trot. — La notation du trot s'obtient par une anticipation plus prononcée encore des membres postérieurs dont chacun aura effectué entièrement son appui et commencera
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Fig. 40. — Notation^de l'allure du trot chez le cheval.
son levé au moment où le membre antérieur du même côté effectuera sa battue. La figure 4fO exprime l'alternance absolue des mouvements des deux marcheurs.
Les auteurs s'accordent aussi sur ce point : que dans le trot , les membres qui agissent ensemble sont associés par paires diagonales.
L'oreille n'entend que deux battues, comme dans l'amble, mais avec cette différence que c'est toujours un pied droit et un pied gauche, et non deux pieds du même côté, qui produisent chaque bruit.