UN CRIME
A cette époque, il y a de cela quelque dix ans, j’étais magistrat : je venais de terminer la longue et laborieuse instruction d’un crime épouvantable, qui avait porté la terreur dans toute la contrée : jour et nuit, depuis plusieurs semaines, je n’avais vu, en veille et en rêve, que cadavres, sang et assassinat.
J’étais venu, l’esprit encore sous la pression de ces souvenirs sanglants, me reposer en une petite ville d’eaux, qui dort tranquille, triste, morose, sans bruyant casino, sans mail-coachs tapageurs, au fond de nos montagnes vertement boisées.
Chaque jour, je quittais X..., m’égarant à travers les grandes forêts de chênes, mêlés aux hêtres et aux fayards ou bien par les grands bois de sapins. Dans ces courses vagabondes, il arrivait parfois que je m’égarais complètement, ayant perdu de vue, dans l’éclaircie des hautes futaies, les cimes élevées qui me permettaient habituellement de retrouver la direction de mon hôtel.
A la nuit tombante, je débouchais de la forêt sur une route solitaire, qui franchissait ce col étroit entre deux hautes montagnes : la pente 'Hait rapide et, dans la
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.t^orge, à côté de la route, il n’y avait place que pour un petit ruisseau retombant des rochers vers la plaine en une multitude de cascades. Des deux côtés, la forêt sombre, silencieuse, à l’infini.
Sur la route, un poteau indiquait que X.., était à dix 'kilomètres ; c'était ma route; mais, harassé par six heures de marche, tenaillé par une faim violente, j’aspirais au gite et au diner immédiats.
A quelques pas de là, une pauvre auberge isolée, véritable halte de rouliers, montrait son enseigne vermoulue : Au rendez-vous des amis. J’entrai.
L’unique salle était fumeuse et obscure : l’hôtelier, taillé en hercule, le visage mauvais, le teint jaune ; sa femme, petite, noire, presque en haillons, le regard louche et sournois, me reçurent à mon arrivée.
Je demandai à manger et, si possible, à coucher. Après un maigre souper — très maigre — pris sous l’œil soupçonneux et étrangement inquisiteur de l’hôtelier, à l’ombre d’un misérable quinquet, éclairant fort mal, mais répandant, en revanche, une fumée et une odeur nauséabondes, je suivis l’hôtesse qui me conduisit à travers un longcouloir et un dur escalierdans une chambre délabrée située au-dessus de l’écurie. L’hôtelier, sa femme et moi.nousétions certainement seuls dans cette masure perdue dans la forêt, loin de tout village.
♦ Jf.
J’ai une prudence poussée jusqu’à la crainte, — cela tient de mon métier qui, sans cesse, me faitpenser aux crimes passés et aux assassinats possibles. — Je visitai soigneusement ma chambre, après avoir fermé la porte à clef ; un lit, — plutôt un grabat, — deux chaises boiteuses et, au fond, presque dissimulée sous la tapisserie, une porte munie d’une serrure sans clef. J’ouvris cette porte : elle donnait sur une sorte d’échelle qui plongeait
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dans le vide. Je poussai devant, pour la retenir si on tentait de l’ouvrir en dehors, une sorte de table en bois blanc, portant une cuvette ébréchée, qui servait de toilette : je plaçai à côté une des deux chaises. De cette façon on ne pouvait ouvrir la porte sans faire de bruit. Et je me couchai.
Après une telle journée, comme bien on pense, je m’endormis profondément. Tout à coup, je me réveillai en sursaut : il me semblait que l’on ouvrait la porte et que, en l’ouvrant, on poussait la table : je crus même apercevoir la lueur d une lampe, d'une lanterne ou d’une bougie, par le trou resté vide de la serrure. Comme affolé, je me dressai, dans le vague du réveil, et je criai : « Qui est là? » Rien ; le silence, l’obscurité complète. J’avais dû rêver, être le jouet d’une étrange illusion.
Je restai de longues heures sans dormir, comme sous le coup d’une vague terreur. Puis la fatigue eut raison de la peur et je m’endormis d’un lourd et pénible sommeil, entrecoupé de cauchemars.
Je crus voir, je vis dans mon sommeil cette chambre, où j’étais : dans le lit, moi ou un autre, je ne sais ; la porte dérobée s’ouvrait, l’hôtelier — entrait, un long couteau à la main ; derrière, sur le seuil de la porte, sa femme debout, sale, en guenilles, voilant de ses doigts noirs la lumière d’une lanterne ; l’hôtelier, à pas de loup, s’approchait du lit et plongeait son couteau dans le cœur du dormeur. Puis le mari, portant le cadavre par les pieds, la femme, le portant par la tête, tous deux descendaient l’étroite échelle : un curieux détail, le mari portait entre ses dents le mince anneau qui tenait la lanterne, et les deux assassins descendaient l’escalier borgne, à la lueur terne de la lanterne. Je me réveillai en sursaut, le front inondé d’une sueur froide, terrifié. Par les volets disjoints, les rayons du soleil d’août inondaient la chambre : c’était sans doute la lueur de la lanterne, je vis l’hôtesse seule, silencieuse, sournoise.
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et je m’échappai joyeux, comme d’un enfer, de cette aulDerge borgne, pour respirer sur le grand chemin poudreux l’air pur des sapins, sous le soleil resplendissant, dans les cris des oiseaux en fête.
Je ne pensais plus à mon rêve. Trois ans après, je lus dans un journal une note à peu près conçue en ces termes : « Les baigneurs et la population de X..,, sont très émus de la disparition subite et incompréhensible de M. Victor Arnaud, avocat, qui, depuis huit jours, après être parti pour une course de quelques heures dans la montagne, n’est point revenu à son hôtel. On se perd en conjectures sur cette incroyable disparition. »
Pourquoi un étrange enchaînement d’idées ramenat-il mon esprit vers mon rêve, à mon hôtel ? Je ne sais mais cette association d’idées se souda plus fortement encore quand, trois jours après, le même journal m’apporta ces lignes que voici ; « On a retrouvé en partie les traces de M. Victor Arnaud. Le 24 août au soir, il a été vu par un roulier dans une auberge isolée : Au rendez-vovs des amis. 11 se disposait à y passer la nuit ; l’hôtelier, dont la réputation est des plus suspectes, et qui, jusqu’à ce jour, avait gardé le silence sur son voyageur, a été interrogé. Il prétend que celui-ci l’a quitté le soir même et n’a point couché chez lui. Malgré cette affirmation, d’étranges versions commencent à circuler dans le pays On parle d’un autre voyageur — d'origine anglaise — disparu il y a six ans. D’autre part, une petite bergère prétend avoir vu la femme de l’hôtelier, le 26 août, lancer dans une mare cachée sous bois des draps ensanglantés. Il y a là un mystère qu’il serait utile d’éclaircir. »
Je n’y tins plus et, tenaillé par une force invincible qui me disait malgré moi que mon rêve était devenu une réalité terrible, je me rendis à X...
A X..., les magistrats, saisis de l’affaire par l’opinion publique, recherchaient sans donnée précise. Je tombai dans le cabinet de mon collègue, le juge d’instruction, le jour même où il entendait la déposition de mon ancienne hôtelière. Je lui demandai la permission de rester dans son cabinet pendant cette déposition.
En entrant, la femme ne me reconnut pas très certainement : elle ne prêta même nulle attention à ma présence.
Elle raconta que, en effet, un voyageur, dont le signalement ressemblait à celui de M. Victor Arnaud, était venu le 24 août au soir, dans son auberge, mais qu’il n’y avait point passé la nuit. Du reste, avait-elle ajouté, il n’y a que deux chambres à l’auberge et, cette nuit-là, toutes toutes deux ont été occupées par deux rouliers, entendus dans l’instruction et reconnaissant le fait.
Intervenant subitement : « Et la troisième chambre, celle sur l’écurie ? » m’écriai-je,
L’hôtelière eut un brusque tressaillement et parut subitement, comme en un soudain réveil, me reconnaître. Et moi, comme inspiré, avec une audacieuse effronterie, je continuai : « Victor Arnaud a couché dans cette troisième chambre. Pendant la nuit, vous êtes venue avec votre mari, vous tenant une lanterne, lui un long couteau ; vous êtes montés par l’échelle de l’écurie, vous avez ouvert une porte dérobée qui donne dans cette chambre : vous, vous êtes restée sur le seuil de la porte pendant que votre mari est allé égorger son voyageur afin de lui voler sa montre et son portefeuille. »
C’était mon rêve de trois années que je racontais : mon collègue m’écoutait ébahi : quant à la femme, épouvantée, les yeux démesurément ouverts, les dents claquant de terreur, elle était comme pétrifiée.
« Puis, tous deux, ajoutai-je, vous avez pris le
cadavre, votre mari le tenant par les pieds, vous le tenant par la tête ; vous l’avez ainsi descendu par l’échelle. Pour vous éclairer, votre mari portait l’anneau de la lanterne entre ses dents. »
Et, alors, cette femme, terrifiée, pâle, les jambes se dérobant sous elle : « Vous avez donc tout vu? »
Puis, farouche refusant de signer sa déposition, elle se renferma dans un mutisme absolu.
Quand mon collègue refit au mari mon récit, celui-ci, se croyant livré par sa femme, avec un affreux juron : « Ah ! la c..., elle me le payera ! »
Mon rêve était donc bien devenu une sombre et terrifiante réalité.
Dans l’écurie de l’hôtel, sous un épais tas de fumier, on retrouva le cadavre de l’infortuné Victor Arnaud et, à côté de lui, des ossements humains, peut-être ceux de l’Anglais disparu six ans auparavant dans des conditions identiques et tout aussi mystérieuses.
Et, moi, avais-je été voué au même sort ? Durant la nuit où j’avais rêvé, avais-je réellement entendu ouvrir la porte masquée, avais-je réellement vu de la lumière par le trou vide de la serrure ? Ou bien, tout n’avait-il été que rêve, imagination et lugubrepressentiment ? Je ne sais, mais je ne puis songer sans une certaine terreur à l’auberge louche perdue le long du grand chemin, au milieu des grands bois de sapins, et jurant si étrangement avec la belle nature, avec le ruiseau aux cascatelles murmurantes, dont les gouttelettes étincellent comme des diamants au soleil.
Alexandre Bérard.
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UN RÊVE RÉVÉLATEUR (tÉLÉPATIIIE) (1)
Le Rév. Char. Denyer, baptist ministerà Cradock et président, les dernières années de sa vie, de TUnion Baptiste en Afrique méridionale, mourut subitement, dans la rue, en allant faire ses devoirs religieux un samedi matin, le 23 mai 1891.
M. Denyer était élève du Rév. M. Guriers’s College, en Angleterre, avait à peu près trente-quatre ans et était un des pasteurs les plus dévoués de la colonie.
Illaissa une veuve et quatre petits enfants. Je suis heureux de dire qu’une somme considérable fut apportée par l’assistance à sa famille. La ville que j’habite est à 3,000 lieues de Cradok.Dans mon église, je possède le frère de M. Denyer, un jeune homme devingt-cinq ans.
Son nom est James Denyer, et il est employé dans une compagnie de mines de Beers. M. James Denyer est un homme d’une santé robuste et d’un caractère tout ce qu’il y a de plus droit et digne de foi.
James travailla toute la nuit, le jour que son frère mourut.
Premier rêve
Jeudi matin 21 mai, entre sept et neuf heures, il rêva qu’il était dans son salon où se trouvait son frère mOrt ; il entendit des pas lourds d’un homme s’approchant de lui. Il sortit, pour aller dans le couloir, il vit des croquemorts étendant un corps qu’il reconnut pour être celui de son frère.
Second rêve
Vendredi matin 22 mai, il rêva la même chose en ajoutant qu’il alla dans le cabinet de travail de son frère
(1) Traduit de la Revieio of Reviews {Initiation, mai 1892).
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qui se trouvait de l’autre côté du corridor et que là il le vit dans un cercueil.
Troisième ré ce
Samedi matin, le jour où son frère bien-aimé était très entouré, il rêva qu’il était le seul parent l’accompagnant ; qu’on alla à l’église, où il y eut un service funèbre et ensuite on alla au cimetière qu’il reconnut parfaitement dans son rêve. Le même jour, M. James devait revenir à ses devoirs, lorsque M. R. Archibald, qui était le mari d’une cousine germaine du pasteur en question, reçut une dépêche où on le pria d’annoncer le fait d’une mort soudaine du révérend Charles Denyer à 10 heures 30.
Lorsque M. Archibald reçut cette nouvelle, il était en train de faire un paiement aux ouvriers et ne pouvait à l’instant même interrompre cette occupation. Il envoya donc un de ses employés. Lorsque M. James vit l’employé de M. Archibald, il l’arrêta en route et lui dit ces mots : « Inutile de me dire pourquoi vous venez, je le sais trop bien. Mon frère est mort et vous venez l’annoncer. »
Le messager répondit : « Malheureusement, je suis désolé de vous dire que vous ne vous êtes point trompé : Monsieur votre frère est mort subitement à cette heure.
M. James prit le train immédiatement, arriva à Cradok dimanche matin à huit heures.
Il alla tout droit de la station ; il entra dans son cabinet et trouva exactement son rêve réalisé. La vision était absolument exacte. Mot à mot, tout fut exact. Ce rêveétait fait avant la mort de son frère. »
Vous pouvez, mes lecteurs, vous convaincre, car le jeune homme habite Kimberlay et j’ai fait connaitre son adresse à mes nombreux lecteurs, car je trouve que ces faits doivent être connus de ceux qui s’intéressent à la Review of Retitws.
M. Stead lui-même était un chercheur et un profond observateur.
Maintenant, Monsieur, veuillez bien m’expliquer la signification de tout cela. Ce n’est certainement pas un estomac malade, ni un foie attaqué qui me fait faire des rêves de ce genre.
N’y a-t-il pas là dessous une science qui était bien négligée ?
N’y a-t-il pas des voix de l’autre côté qui veulent relever un voile pour nous faire comprendre des choses inconnues ?
Croyez-moi votre dévoué et sincère.
James Hügdes,
Baptist Minuter^ Kimberlay, South- Africa.
6 février 1892.