CHAPITRE III L'ÉVOLUTION DE L'INDUSTRIE EN GRÈCE
A partir du vni" siècle, nous assistons en Gi'èce k un développement rapide de l'industrie et du commerce. Ce phénomène ne se produisit pas partout avec la même intensité. Dans les cités qui possédaient un vaste territoire, comme Athènes et Sparte, on demeura fidèle aux anciennes traditions, et on continua de s'appliquer surtout à la culture du sol. Là, au contraire, où l'on se trouva enfermé dans d'étroites limites, on s'ing-énia à tirer parti des autres ressources du pavs, et pour peu qu'il fût favorable à l'industrie ou au trafic maritime, c'est dans ce sens que se tourna l'activité de la population.
L'exemple des Phéniciens eut à cet égard une influence décisive sur les destinées de la Grèce. Depuis long-temps, ce peuple de négociants et de marins provoquait l'admiration et excitait la jalousie de ses clients. Leurs navires sillonnaient toute la Méditerranée orientale; leurs comptoirs étaient disséminés sur toutes les côtes, et les produits de leurs ateliers inondaient tous les marchés. On savait qu'il v avait là pour eux une source abondante de profits, et, comme il était naturel, on songeait de plus en plus à la leur disputer. Pendant plusieurs siècles, les Grecs s'étaient contentés de leur fournir des matières premières et de leur acheter, en échange, des objets manufacturés. Mais, peu à peu, ils conçurent la pensée de leur faire concurrence. A force de vivre en rapport avec eux et de les voir à l'œuvre, à force de manier les articles que ces étrangers leur vendaient, ils réussirent à s'approprier quelques-uns de leurs procédés, et dès lors ils eurent une double ambition : ils prétendirent, d'une part, élaborer eux-mêmes les matières brutes qu'auparavant ils leur cédaient, et, d'autre part, ils voulurent se ménager des débouchés au dehors. Alors commença en Grèce, non pas la grande industrie, mais l'industrie d'exportation.
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Or, les Phéniciens n'étaient plus en mesure de défendre le monopole dont ils avaient joui jusque-là. Affaiblis par leurs discordes intestines et par les rivalités de ville à ville, tenus en bride par la domination brutale des rois d'Assyrie, qui, pour être intermittente, n'en était pas moins fort lourde ', dénués d'ailleurs de tout esprit militaire, ils ne pouvaient guère opposer aux Grecs qu'une résistance économique, c'est-à-dire, en somme, peu elïicace. Ils se laissèrent donc g-raduellement évincer de la mer Egée, et même quand ils se furent procuré d'amples compensations dans les régions encore barbares de l'Occident '', ils virent leurs rivaux accourir sur leurs traces, et se faire à côté d'eux une place en Italie, en Sicile, en Gaule et en Espagne.
Les Ioniens d'Asie-Mineure étaient alors, de tous les Grecs, les plus avancés en civilisation. Comme les Phéniciens, ils occupaient une contrée en bordure sur la mer ; mais, sans parler des avantages que leur offrait un littoral riche en ports sûrs et bien abrités, la mer qui s'étalait sous leurs yeux, toute parsemée d'îles, les conduisait très vite vers des parages habités par leurs frères de race. De plus, au lieu d'être séparés du continent par de hautes montagnes, ils communiquaient librement avec l'intérieur du pays par des vallées qui leur facilitaient l'accès du royaume presque hellénisé de Lydie.
Au débouché d'un de ces fleuves, le Méandre, s'élevait la ville de Milet. C'était là peut-être, à l'époque où nous sommes, la plus florissante qu'il y eût dans le monde grec. Elle avait pour principale industrie la fabrication des étoffes et des tapis, qu'elle avait probablement apprise des Lydiens ■', et elle y joignait, semble-t-il, celle du meuble^. Il ne lui suffisait pas de pourvoir
1. Dès le règne d'Ashshournazirpal (mort en 860), les villes phéniciennes paient tribut à l'Assyrie (Maspéro, //is/. anc. des peuples de l'Orient, p. 369, 4e édit.).
2. Les phéniciens fondèrent des établissements en Sicile (RosliMelquarth, Motya, Soloéis, Ziz), en Sardaigne (Caralis, Tharros, Sulci), en Afrique (Utique, Hippo, Iladrumète, Leptis, Carthage), en Espagne (Gadir, Carteia, Malaca, Abdera, Six, Onoba). Au viii® siècle, toutes ces villes se mirent sous la protection de Carthage, qui était plus capable de les défendre (Maspéro, p. 3iS-3i8 et 476-477).
3. Tissus de Milet importés à Sybaris (Atuénée, XII, p. 519 B, d'après Timée). La beauté de ses tapis était proverbiale (Eustatue, Commentait' sur Denys le Périéf/ète, 823). Sur cette industrie en Lydie, voir Radet, La Lydie et le monde grec au temps des Merinnades, p. 44-4.^.
4. Les meubles de Milet étaient très estimés au v* siècle (Critias dans Athénée, XI, p. 486 E).
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aux besoins de la consommation locale; elle avait im champ d'opérations beaucoujj plus vaste. Depuis le jour où elle fonda le comptoir de Cyzique, vers le milieu du viii^ siècle', elle ne cessa de créer de nouveaux établissements dans le Pont-Euxin et dans les environs, si bien qu'elle finit, dit-on, par être la métropole de cjuatre-ving-t-dix cités '-'. Ses navires allaient chercher dans la mer Noire des laines, des peaux, des salaisons, du bois, du fer. de l'or, du vermillon, des esclaves, et y apporter à la fois des denrées ag-ricoles, telles que le vin et l'huile, et des produits ouvrés. Les Milésiens s'aventurèrent également vers le sud et vers l'ouest. Ils se ^-lissèrent dans le delta du Nil 3, et on sait que leurs marchandises pénétraient dans l'Italie méridionale et même en Etrurie % quoiqu'ils n'eussent pas de colonies dans ces mers-là.
Dans la Grèce propre. File d'Eubée avait des gisements de cuivre que les Phéniciens avaient peut-être connus et que la ville de Ghalcis exploita après eux"'. Le minerai était traité sur place, et tous les témoignages anciens s'accordent pour nous représenter les Chalcidiens comme d'excellents métallurgistes". Eux aussi s'efforcèrent de donner à leur industrie une extension considérable par le commerce d'exportation. Tandis qu'ils fondaient sur la côte thrace, dans une région minière, les cités de la Chalcidique', ils envoyaient leurs colons en Sicile, à Naxos^, et en Italie, à Gumes '•'.
L'admirable situation de Gorinthe au point de croisement des deux grandes routes, l'une terrestre, l'autre maritime, qui traversent l'IIellade, la prédestinait à devenir une puissance commerçante de premier ordre. Il est possible que les Phéniciens