CHAPITRE IV
observateurs, et annonça un spectacle digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites platesformes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque pile du pont, et en dehors de la chaussée . Un escamoteur s'y était établi ; il avait dressé une table, et sur cette table se promenait un fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite*
Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises : un profil en fer de hache, front élevé mais étroit, nez très long et très bossu, et cependant ne surplombant pas comme les nez romains, mais fort retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux lèvres minces très avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs et fendus obliquement sous leurs sourcils dessinés comme un V, et de longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.
Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec dignité ; sa coiffure, un grand chapeau
de feutre à larges bords, extrêmement froissé et
recroquevillé; maître Gonin était le nom que tout le
monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de
ses tours d^adresse, soit qu^il descendit effectivement
de ce fameux jongleur qui fonda, sous Charles VU, le
théâtre des Enfants-sans-Souci, et porta le premier le
titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette
histoire, avait passé au seigneur d'EngotJevent, qui
en soutint les prérogatives souveraines
jusque devant les parlements»