‹ La main lesteChapitre 3 sur 14 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

LEGRAINARD, RÉGALAS *.

legrainard, revenant et descendant à droite. Charmante femme.

Régalas, -parait au fond, tenant un sac en cuir. Pardon... Madame Legrainard, s'il vous plaît. * Régalas, Legrainard.

LEGRAINAD.

C'est ici.. . c'est ma femme.

Ah! cette dame est mariée? Tant mieux, ça m'arrange.

LEGRAINARD-,

Ça vous arrange; pourquoi?

.RÉGALAS.

Nous causerons de ça iout à l'heure... Monsieur, je rapporte le sac.

LEGRAINARD.

Comment... celui qu'elle a oublié hier dans l'omnibus.

RÉGALAS.

Je me suis permis de l'ouvrir pour savoir à qui il appartenait, j'ai trouvé voire nom, votre adresse... et quarantesix francs vingt-cinq ; le tout est intact. (Il donne le sac à Legrainard.)

LEGRAINARD.,

Ah ! monsieur, que de remercîments. (A part.) Je n'ose pas lui offrir de récompense. ..Je vais lui faire une phrase... (Haut.) Ah! monsieur, iis sont rares dans le siècle où. nous sommes, les hommes qui rapportent ie sac.

RÉGALAS.

Maintenant que j'ai satisfait aux lois de ia probité, parlons de notre affaire.

LEGRAINARD.

Quelle affaire ?

RÉGALAS.

Elle a la main vigoureuse, madame votre épouse»

Comment, c'est vous qui avez reçu...

RÉGALAS.

Dans l'œil, oui, monsieur.

LEGRAINARD,

Convenez que vous l'aviez bien mérité...

RÉGALAS.

Moi?

LEGRAINARD.

On ne chatouille pas comme cale pied des dames... moins d'en avoir obtenu la permission.

RÉGALAS.

Pardon... de quoi me parlez-vous?

LEGRAINARD.

Faites-donc l'étonné, pourquoi vous êtes vous baissé dans l'omnibus?

RÉGALAS.

Parce que tua chienne... une chienne javanaise que j'avais cachée sous la banquette, ne voulait pas rester tranquille ; alors, pour la calmer, je la caressais en lui disant : Belle petite ! belle petite !

LEGRAINARD.

Je comprends, ma femme avait ses souliers fourrés... vous les avec pris pour votre chienne... C'est très-drôle! belle petite ! c'est très-drôle!

Vous trouvez ça drôle... Mais j'ai reçu un soufflet, monsieur.

LEGRAINARD.

C'est une erreur l... D'ailleurs un soufflet de la main d'une jolie femme.

RÉGALAS.

Ah! elle est jolie, madame votre épouse.

LEGRAINARD.

Jolie! non, gentillette! Quand par hasard elle s'exerce sur ma joue... car c'est sa petite manie... je ne me fâche pas, moi...

RÉGALAS.

Vous le lui rendez ?

LEGRAINARD.

Ah!... non... Je l'embrasse-.

«ÉGALAS.

Tiens!

legrainard, gaillardement.

Un soufflet de femme demande un baiser... c'est un axiome...

régalas.

Eh bien !, . . monsieur.. . ça me va.

LEGRAINARD.

Quoi?... Qu'est-ce qui vous va?

BÉGALAS.

Je consens à embrasser madame.

LEGRAINARD.

Ma femme.,, quelle plaisanterie !

RÉGALAS.

Ne croyez pas que ce soit par dévergondage, au moins... Je n'ai pas l'honneur de connaître madame... elle ne dit rien.., mais c'est un moyen honorable d'étouffer l'affaire... legrainard, remontant un peu.

Un moyen honorable î Je m'y oppose... jamais,

régalas, passant à droite *.

Alors, monsieur, il faudra que nous nous battions.

LEGRAINARD.

Moi? par exemple.

RÉGALAS.

Je ne puis croiser le fer avec madame, vous êtes responsable des faits et gestes de madame votre épouse ; j'ai reçu un soufflet.,, et devant témoins.

LEGRAINARD.

Oh ! des gens que vous ne connaissez pas.

RÉGALAS.

Pardon! j'étais dans l'omnibus avec un de mes amis, un jeune homme d'Êpinal. Un Épinalais... ou un Épinalois... comme vous voudrez.

LEGRAINARD.

Moi, ça m'est égal.

11 m'a dit, mon cher, si tu gardes cela... tu es un homme perdu... nos camarades le sauront et ils te chasseront de latelier.

LEGRAINARD.

Monsieur est ouvrier?

RÉGALAS.

Je suis peintre, monsieur.

LEGRAINARD.

Ah!

RÉGALAS.

Je réussis surtout le portrait... Si vous avez quelqu'un, dans vos connaissances, qui désire se faire faire, .. voici mon prix : à l'huile, c'est quarante francs.

LEGRAINARD.

Eh! monsieur.

RÉGALAS.

C'est juste ! terminons d'abord notre affaire. Qu'est-ce que * Legrainard, Régalas.

vous décidez? J'embrasse ou j'embroche... je ne sors pas delà.

LEGRAINARD.

Mon Dieu! monsieur, je ne suis pas préparé. Je ne pouvais m'attendre à une demande tout à fait inusitée... dans les salons... Si ma femme consent, je ne demande pas mieux... pourvu que cela se passe devant moi.

Oh ! vous ne me gênerez pas.

LEGRAINARD.

Je vous demande la permission d'aller en conférer avec elle.

RÉGALAS.

Comment donc... c'est trop juste.

LEGRAINARD.

Je reviens dans cinq minutes ; veuillez prendre la peine de vous asseoir. (A part, en sortant.) Embrasser le monsieur qui lui a caressé le pied... elle ne voudra jamais, jamais, jamais.

Page 1