Quel bonheur pour sa mère ! s'écria la fillette
Le bonhomme Sèmegrain prit lentement son café, puis il
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se promena dans le jardin de la ferme, attendant avec impatience le moment propice pour visiter secrètement Tatelier du sculpteur. Muguette se tenait aux aguets. Aussitôt qu'elle eut vu sortir Tartiste et sa mère, elle courut prévenir son oncle, et tous deux, avec des précautions de voleurs, se 5 glissèrent dans la maison de dame Catherine. La clef était à sa place accoutumée, Muguette la prit, s'empressa d'ouvrir la porte qu'elle referma plus vite encore derrière elle dès qu'elle eut introduit le brocanteur expert dans l'atelier. Celui-ci marcha droit à la statue et l'examina silencieuse- 10 ment.
— Ah çà ! dit-il entre ses dents, ce M. Leroy a sans doute voulu représenter un acteur tragique de province qui récite son rôle ; ce n'est pas à ses compagnons d'armes les Gaulois qu'il parle, c'est aux Romains du parterre. C'est faux, archi- 15 faux. Mauvaise école. C'est de la déclamation en sculpture ; pas de vérité, pas de grandeur. C'est à la fois exagéré et bourgeois ; ça ne vaut rien du tout.
Puis le bonhomme Sèmegrain, regardant la statuette du Vercingétorix, ajouta : 20
— Avoir si mal tiré parti de ce charmant modèle. ... A la bonne heure, voilà qui est fin, élégant et naturellement campé !
Muguette essayait de saisir au passage les paroles heurtées que son oncle n'articulait pas toujours très distinctement. Néanmoins, elle n'eut pas de peine à comprendre que son 25 oncle ne partageait pas à l'égard du Vercingétorix l'opinion favorable de dame Catherine et les glorieuses espérances de Maurice.
Quand les deux visiteurs eurent regagné la ferme de la mère Rabotte, Muguette entendit le marchand de curiosités, 30 parlant à lui-même, grommeler ainsi :
— Misérable orgueil ! combien tu en as perdu de ces artistes qui n'étaient bien doués que pour créer certaines œuvres l Et dire qu'il y en aura toujours qui se refuseront à voir clair dans leur destinée et ne sauront jamais se con-
5 tenter des facultés précieuses que le ciel leur a départies. Je n'en connais qu'un seul, poursuivit-il, qui se soit gaiement résigné à être bien lui-même : c'est ce brave Aurèle Morin.
— L'ami de mon parrain qui vous a remis ma lettre ? dit Muguette.
10 — Précisément. Parle-moi de celui-là. Satisfait d'enlever, comme en se jouant, d'un trait de son léger pinceau, des oiseaux admirables, il ne se croit pas appelé à régénérer l'art et mérite à meilleur droit le titre d'artiste que ces pauvres ambitieux, dupes d'eux-mêmes, qui ont annihilé leur talent
15 faute de savoir le circonscrire. Par exemple, ton M. Maurice ; il pourrait se faire un nom dans un genre que sans doute il dédaigne, tandis qu'il perd son temps à rêver l'impossible, c'est-à-dire à se flatter qu'on lui permettra de planter son étrange bonhomme sur quelque place publique d'une
20 ville de province.
Comme il parlait ainsi, les yeux de Sèmegrain s'arrêtèrent de nouveau sur le pot au lait modelé pour Muguette, et sa mauvaise humeur se calma comme par enchantement.
— Voilà ce qui s'appelle la nature artistement traduite, 25 embellie par le goût, sans préjudice pour la vérité. Ces
feuilles sont d'une finesse merveilleuse, ce lézard vit et frétille ; on voit se soulever sa petite poitrine, ses yeux ronds interrogent ; il se cramponne au feuillage avec un mouvement naturel. C'est une chose parfaitement réussie. 30 M. Sèmegrain se tut un moment ; puis, tout à coup, se tournant vers sa nièce, il lui demanda :
- — Veux-tu me vendre ce bibelot-là ?
— Jamais, mon oncle. . . . Songez donc, un cadeau de mon mignon parrain 1 Si je m'avisais de m'en défaire, il me jugerait intéressée et, qui pis est, ingrate. . " . . Si vous désirez quelque chose de lui, faites-lui vous-même une com- S mande.
— Une commande de ma part, à lui ? riposta le brocanteur ; sa vanité me répondrait par un refus. Dussé-je lui prouver qu'il obtiendra ainsi la célébrité qu'il ambitionne, ton Maurice repousserait dédaigneusement un succès étranger à lo ce qu'il appelle le grand art. Sa folie consommera la ruine de sa mère en même temps que son propre malheur, et pourtant, je le répète, ce garçon a une fortune au bout des doigts.
— En ce cas, observa Muguette, il faudrait tâcher de 15 l'amener à changer de direction sans qu'il pût s'en douter, et le forcer à se rendre célèbre malgré lui ; mais ce sera difficile.
— Tu veux dire impossible ; on ne parviendra jamais à lui faire comprendre que lui, qui se croit capable de repro- 20 duire avec génie la figure humaine, n'a été doué que du talent nécessaire pour copier avec grâce, finesse et vérité, les petites herbes et les petites bêtes du bon Dieu.
Souriant à une arrière-pensée, Muguette répliqua, après quelques secondes de réflexion ; 25
— Qu'importe qu'il ne sache pas ce que vous pensez du parti qu'il devrait prendre pour tirer profit de son talent, si, pour son bien, on lui fait faire ce qu'on veut ?
— Toi, tu lui ferais modeler des pots à lait comme celuici? 30
— Et bien d'autres choses encore ; mais à la condition
que, grâce à vous, il y gagnera, comme vous le dites, de la réputation et une fortune.
— Quant à cela, je t'en donne ma parole d'honneur.
— Ça me suffit, votre parole vaut un contrat ; c'est comme 5 de l'or en barre pour nos voisins. Mais d'abord, dites-moi,
combien estimeriez-vous un pot au lait tel que le mien ?
— Pour le marchand, cinquante écus.
— Et trois cents francs pour la clientèle ?
— Naturellement.
lo — Et vous lui en prendriez ?
— Autant qu'il en voudrait faire.
— Je me charge des commandes, reprit joyeusement Muguette.. Et, tendant la joue, elle ajouta; — Je réclame d'avance mon droit de commission.
15 — Diable de petite fille, comme elle entend les affaires, dit le bonhomme Sèmegrain en l'embrassant.
La mère Rabotte revint du marché ; dans un signe d'intelligence, l'oncle et la nièce se recommandèrent mutuellement le silence sur le motif du voyage à Barbizon, et l'on ne
20 s'entretint plus que des affaires de la ferme et des intérêts journaliers du commerce. Vers la chute du jour, on reçut un autre visiteur chez les amis de Maurice Leroy : Muguette poussa un cri de joie en reconnaissant Aurèle.
— La fillette aux oiseaux, dit-il, je viens vous payer ma 25 dette.
Et il tira d'un carton à dessins une ravissante aquarelle représentant Muguette entourée de ces hôtes des bois qu'elle avait le talent d'apprivoiser. La ressemblance de la charmeuse était parfaite. Le tourbillon de linots, de bouvreuils 30 et de pinsons, voltigeant autour d'elle, avait été enlevé avec une facilité de pinceau et une spirituelle étude du mouve-
ment qui faisaient de cette aquarelle une véritable œuvre d'art.
— Vendez-moi cela, monsieur Aurèle Morin, dit le brocanteur séduit et à qui Tadmiration fit oublier la réserve que tout marchand doit s'imposer pour conclure à son avantage S une affaire commerciale. Parlez-moi de cela, ajouta-t-il, pour réjouir les yeux. Comme c'est vivant ! comme c'est ensoleillé 1 La fillette danse et les oiseaux volent ; les cheveux de celle-là, les plumes de ceux-ci, s'agitent au souffle de la brise. Si vous en demandez un prix raisonnable, c'est lo marché fait.
— Cette aquarelle ne m'appartient pas, répondit Aurèle ; Muguette a bien voulu poser, et je lui ai promis ce souvenir pour prix de sa séance.
— Mais, reprit Sèmegrain, ceci n'est pas une simple fan- 15 taisie d'artiste ; c'est le portrait de ma nièce, un meuble de famille. Je lui choisirai une belle place chez moi, où Muguette le retrouvera quand je mourrai, puisqu'elle est mon héritière.
— Qu'elle en décide, dit le peintre d'oiseaux. 20
— Puisqu'on veut bien s'en rapporter à moi, fit Muguette, ma décision sera autant dans l'intérêt de mon oncle qu'au profit de M. Aurèle : ainsi, le marchand commandera à l'artiste un certain nombre d'aquarelles, et, de son côté, l'artiste fera gratis pour le marchand une copie de sa charmeuse 25 d'oiseaux.
L'accord eut lieu entre l'aquarelliste et le brocanteur, suivant les conditions posées par Muguette.
Le souper réunit à la table de la mère Rabotte et de sa fille les deux visiteurs de Paris, ainsi que leurs voisins 30 Catherine et Maurice Leroy. Comme on ne cessait pas de
parler de l'aquarelle, la mère du sculpteur, qui se lassait d'attendre qu'on s'occupât de son fils, profita du premier
. joint pour introduire dans l'entretien la question du Vercingétorix. Ceci amena Maurice à proposer à l'oncle de 5 Muguette de le conduire dans son atelier ; mais celui-ci, qui savait trop bien que penser de la statue pour s'exposer à en parler devant l'auteur, prétexta, pour se soustraire à l'invitation, l'obligation où il était de se rendre le soir même à un château situé à deux lieues plus loin et dans lequel une
ïo vente importante devait avoir lieu le lendemain. Il partit. Aurèle resta à Barbizon jusqu'au matin du jour suivant.
Au réveil, et prêt à reprendre le chemin de Paris, Aurèle vint voir son ami ; Maurice était déjà au travail.
— Je viens saluer le grand Vercingétorix, dit-il en ouvrant 15 la porte de l'atelier.
— Tu vois, Aurèle, il avance.
— Et son auteur en est toujours content, je suppose ? insinua le peintre d'oiseaux.
— Regarde et juge, fit le sculpteur en se redressant sur 20 son échelle pour démasquer la statue.
— Souhaites-tu un compliment ? demanda Aurèle.
— Non, rien que la vérité.
— Eh bien, franchement, il ne me satisfait pas. Je me représente le héros des Gaules plus fort, c'est-à-dire plus calme ;
25 c'est un émeutier que tu représentes, et non pas un libérateur du peuple.
Maurice ne répondit rien ; il se contenta de demander d'un ton ironique :
— Tu ne peins toujours que des oiseaux ?
30 — Mon Dieu, oui. Rien que cela, dit Aurèle avec bonhomie. Je m'en tiens à mes chers petits moineaux, par goût
et par reconnaissance ; ils ne me coûtent pas de mouron, et ils m'en rapportent.
— A chacun sa tâche, sa lutte et sa part de gloire, reprit le sculpteur ; je ne te porte pas envie, mais je ne veux pas que tu me plaignes. 5
Aurèle, qui était au moment de partir, tendit franchement la main à Maurice ; ce fut avec une sorte de contrainte que ce dernier répondit à son témoignage amical de fraternité ; et quand Taquarelliste eut franchi le seuil de Tatelier, le sculpteur hocha la tête et murmura avec compassion : (( En- lo core un envieux ! » Puis il se remit en devoir de continuer son chef-d'œuvre.
Le conseil amical donné un jour par Aurèle a au vilain muguet des bois » n'avait pas eu seulement pour résultat le changement heureux survenu dans le costume et dans les 15 manières de Muguette ; mais, en outre, il lui avait fait prendre la ferme résolution de suppléer régulièrement sa mère dans les soins journaliers du ménage, soins dont jusque-là elle ne s'était occupée que par saccades, et selon que l'y poussait le caprice du moment ; encore faut-il ajouter 20 que lorsque par hasard l'amour du rangement s'emf)arait d'elle comme une crise de fièvre, c'était pour la Rabotte un juste motif de terreur, attendu que ces manifestations intermittentes du bon vouloir de Muguette se trahissaient toujours par un nombre incalculable de tessons et une note 25 h payer au chaudronnier de Barbizon qui se chargeait de
mettre des attaches à la faïence. Muguette avait, comme on dit, la main malheureuse. Elle ne laissait pas cependant tomber sottement à terre les objets fragiles qu'elle portait dans ses bras ou dans son tablier ; mais elle les pressait Tun 5 contre l'autre d'une façon si intime, et de peur de les heurter elle les rapprochait si étroitement, que les pots y perdaient leurs anses, les assiettes leurs bords dentelés, et les soupières le bouton de leur couvercle. S'agissait-il de porcelaine d'une pâte tendre, Muguette, craignant de la laisser échapper,
10 la serrait nerveusement d'une main en même temps que de l'autre main elle la frottait à se désarticuler le poignet, si bien que presque toujours la soucoupe se fendait en deux, et que la tasse s'en allait en miettes. La fermière n'osait pas trop s'en plaindre ; elle appréciait la bonne volonté de
15 sa fille, et se fût fait un crime de la décourager.
Depuis trois mois cependant, c'est-à-dire depuis le jour où Muguette, pimpante et radieuse, rapporta à la ferme son pot au lait modelé par Maurice et cuit au fourneau de M. Jacob, elle n'avait rien brisé, et n'eussent été certains objets
20 sans valeur quelque peu écornés, elle n'aurait eu, sur ce point, aucun reproche à se faire. Sa main, si lourde d'habitude, était devenue légère, grâce aux précautions qu'il lui fallait prendre pour toucher, déplacer et remettre en place, plusieurs fois par jour, le merveilleux pot au lait qu'elle ne
25 se lassait pas d'admirer. Ainsi, le chef-d'œuvre de sculpture naïve improvisé par Maurice l'avait guérie de sa maladresse, comme autrefois, de sa mauvaise tenue, un simple mot d'Aurèle. Dans la crainte de traiter brutalement sa terre cuite, elle s'habitua à respecter le plus chétif ustensile, et
30 même l'écuelle du chien de berger. La Rabotte, ne voyant plus se renouveler les dommages quotidiens que subissait
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naguère encore sa vaisselle, se contenta de penser que Muguette laissait à la fille de basse-cour le soin de laver les assiettes, et que, quant aux faïences placées sur les tablettes du dressoir et sur le manteau de la cheminée pour Tornement et la gaieté de la salle, elle se contentait de les caresser du 5 bout de son .plumeau. Personne, du reste, n'aurait voulu croire à la conversion de Muguette touchant les objets d'une fragilité inquiétante. Dame Catherine elle-même gardait ses anciens préjugés sur ce point, et Maurice, qui à bon droit les partageait, promettait en riant de tourner pour elle de la lo vaisselle de bois quand elle songerait à entrer en ménage. Il ne fut donc pas très surpris lorsqu'un matin Muguette, qui lui apportait dans une feuille de chou des fraises fraîchement cueillies, lui dit bonjour d'un air navré. L'artiste devina une catastrophe. 15
— Bon 1 dit-il, il y a encore du dégât chez toi ; c'est pour cela sans doute que tu viens ici sans apporter le lait pour ma mère.
— Dame, mon mignon parrain, je ne pouvais pas le mettre dans une feuille de chou, comme ces fraises. 20
— Ainsi, le pot est cassé.
— J'ai la main si malheureuse ; cela devait finir par là. ... Il faut que je vous dise comment la chose est arrivée.
Maurice quitta le Vercingétorix dont il agrémentait abusivement les jambières, s'assit dans le grand fauteuil, et, 25 goûtant les fraises, se disposa à écouter Muguette, qui, honteuse en apparence et les doigts agités par l'impatience de se débarrasser de la soi-disant confidence qu'elle avait à lui faire, reprit ainsi la parole :
— Vous connaissez la grande noire, mon parrain, une 30 vache au poil luisant et doux sous la main comme du velours ;
une belle bête enfin, mais dure du pied et terriblement bien efhcornée.
— Oui, je connais la noire ; ainsi abrège un peu, si c'est possible.
S — Voilà donc, continua la fillette, que ce matin ma mère, qui pense toujours à la vôtre, me dit : « Il est Theure de traire la noire et de porter le lait chez M™^ Catherine.» Aussitôt je prends un vase, et voilà que je cours à Tétable.
— En courant, interrompt Maurice, tu rencontres une 10 pierre ... tu tombes, et patatras I . . .
— Vous n'y êtes pas . . . Taccident est arrivé à cause d'une lubie qui a pris à la noire pendant que j'étais occupée à la traire. Tout à coup elle fait un bond, fouille le râtelier avec ses cornes, donne du pied dans mon escabeau, et,
15 comme vous disiez, « patatras 1 » le lait, le vase et moi, nous voilà tous par terre.
— Si tu n'as pas été blessée, le mal n'est pas grand.
— Il est énorme, au contraire, et je ne m'en consolerai pas, vu que le vase brisé, c'est justement le joli pot au lait 20 que vous aviez fait pour moi.
Muguette, en achevant de parler, porta le bas de son tablier à ses yeux, comme pour essuyer des larmes qu'elle ne versait pas, mais en réalité pour cacher la rougeur que la honte du mensonge lui faisait monter au visage. 25 L'artiste, ému de son chagrin, assez habilement simulé pour qu'on s'y trompât, se hâta de lui dire :
— Ne pleure pas ton pot cassé ; je t'en ferai un autre, et il sera dix fois plus beau.
— Vrai ? s'écria-t-elle avec ravissement.
30 — A une condition, c'est que tu ne t'exposeras plus aux brusqueries de la noire.
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— Et quand remplacerez-vous celui qui n'existe plus ?
— J'y travaillerai tout de suite, pourvu que tu ailles à rinstant chercher d'autre lait pour le déjeuner de ma mère.
— A propos, ajouta Maurice au moment où Muguette allait s'élancer hors de l'atelier, as-tu encore ce joli lézard 5 qui a si bien posé l'autre fois ?
— Hélas, non ! l'inconstant a regagné son trou de muraille ; mais, barh ! fit-elle, nous trouverons sans peine autre chose.
Cinq minutes après son départ, la fillette revenait près de ic Maurice. D'une main elle portait une écuelle brune pleine de lait crémeux, et de l'autre main, les coins relevés de son tablier.
— Est-ce que tu promènes du fourrage pour ta chèvre ? lui demanda Maurice, qui voyait çà et là pointer des herbes. 15
— Pas du tout, mon parrain ; attendez, vous allez comprendre mon idée.
Muguette réunit en bottes des iris magnifiques, de telle sorte que feuilles et fleurs formaient une gerbe élégante ; celle-ci était liée d'un brin de jonc glaucus aux gaines 20 luisantes.
— Creusez là-dedans, dit-elle au sculpteur, et voilà mon pot au lait bien remplacé.
Tout en mangeant ses fraises, et, de temps en temps, regardant l'ingénieuse enfant et lui adressant un sourire 25 d'approbation, Maurice ébaucha le bouquet d'iris, qu'il rendit avec une fantaisie et une vérité charmantes. Il était impossible de reproduire avec plus de goût l'ensemble des pétales étalés de l'iris des marais, notre flambe d^eau^ et de modeler plus fidèlement sa tige rameuse, comme de mieux 30 assouplir sa disposition en éventail.
Muguette eût bien voulu demeurer auprès de Maurice
jusqu'à rachèvement de l'ébauche ; mais elle crut devoir se
priver du plaisir qu'elle éprouvait à le voir travailler pour
aller aider à M'"^ Catherine dont le déjeuner était en re-
5 tard.
Durant cette même journée, l'impatiente enfant revint par intervalles de la ferme à l'atelier pour surveiller l'exécution du nouveau chef-d'œuvre. Quand il fut terminé, elle s'enfuit rayonnante de joie chez sa mère. Trois jours après elle vint 10 derechef trouver son voisin, toujours occupé du gigantesque bonhomme qu'il appelait une grande figure. Muguette semblait retenir un être agile et glissant dans ses deux mains unies.
— Qu'apportes-tu là ? lui demanda Maurice, des petits 15 pinsons pris au vol ?
— Non pas, mon mignon parrain ; mais je vais vous dire : à la fabrique de porcelaine, on m'a fait observer que mon pot au lait était trop beau pour le laisser manquer d'un couvercle, et je viens vous prier de lui en faire un.
20 — Un couvercle ! avec quoi ? il faut que l'accessoire s'accorde avec le motif principal, et qu'il en soit autant que possible le complément.
— C'est ce que je me suis dit, répliqua Muguette ; aussi je vous apporte une grenouille, une jolie grenouille verte qui,
25 plus tard, vous servira de baromètre.
— Et tu veux qu'elle figure sur ton pot au lait ?
— Naturellement ; c'est sa place. Chaque plante a sa bestiole favorite ; la grenouille, qui est le rossignol des marais, au milieu des iris sera là comme chez elle.
30 Maurice trouva l'idée originale : aussi ne souleva-t-il aucune objection. Quand, le lendemain, il eut terminé le cou-
vercle imaginé par Muguette, la fillette remporta prestement ; puis revint de même, tenant dans ses bras une jolie poule de Cochinchine que dame Catherine avait souvent admirée en visitant la basse-cour de la ferme.
— Je suis bien payé de mon bibelot, se dit Tartiste, témoin s de la joie que sa mère manifesta en recevant le cadeau de sa jeune voisine.
Chaque jour les visites de celle-ci devenaient plus fréquentes. Son habileté à trouver de nouveaux prétextes pour faire exécuter ses fantaisies artistiques par Maurice était lo vraiment prodigieuse. Un matin, elle accourut portant dans son tablier un tout petit chat blanc, agile comme un écureuil ; il charma si soudainement la mère du sculpteur par la grâce avec laquelle il emmêlait ses pelotons de laine, qu'elle le demanda sans façon à Muguette. La malicieuse 15 fille, qui avait prévu cette demande, répondit, gardant à part soi son arrière-pensée :
— Ce serait de bon cœur ; mais sa mère, qu'il tétait encore la semaine dernière, ne se consolerait peut-être pas de l'avoir perdu. 20
— C'est dommage I soupira dame Catherine.
— Il y aurait bien moyen d'arranger cela, reprit Muguette. Quoique ces bêtes-là soient très futées, on peut tout de même les tromper. Si monsieur voulait faire le portrait de Blanchet, nous le placerions sur le haut de la cheminée et notre mère 25 chatte, le voyant toujours là, croirait qu'il s'y trouve bien et ne s'en inquiéterait plus.
La bonne femme approuva cette idée, qui fit hausser les épaules à Maurice ; cependant, le soir, une figure de petit chat svelte et joueur, déroulant avec grâce un peloton de 30 laine, était la propriété de Muguette.
Dame Catherine s'attachait d'autant plus à la fille de la Rabotte que la santé de cette mère, si grande dans son humble sphère, déclinait visiblement. Elle ne sortait presque plus ; ses conversations avec Maurice, devenues plus rares, S étaient parfois empreintes de tristesse. Le Vercingétorix avançait lentement, attendu que l'artiste ne se trouvait pas toujours satisfait, et il lui arrivait souvent de jeter des linges mouillés sur sa grande figure, comme s'il eût voulu l'ensevelir dans un linceul.
lo Les voyages d'Aurèle à Barbizon s'espaçaient de plus en plus, et même, lorsqu'il y revenait, le peintre d'oiseaux semblait mieux se plaire à la ferme que dans l'atelier de son ami. Il avait de longues conférences avec Muguette, et quelquefois, lorsqu'il reprenait le chemin de Fontainebleau,
15 il emportait d'assez volumineux paquets. Arrivé à la ville, il faisait confectionner une boîte de sapin sur laquelle on éQX\v2A\. fragile^ et il adressait le colis à Joseph Sèmegrain, devenu son ami et son zélé protecteur. Une après-midi que Maurice luttait contre une boucle rebelle des cheveux de son
20 héros, Muguette, assise près de dame Catherine occupée de son tricot, cessa tout à coup de feuilleter machinalement un carton rempli de gravures, et poussa une exclamation à la fois joyeuse et admirative.
— Eh bien ! demanda l'artiste en se retournant, peut-on 25 savoir la cause de cette joie ?
— Une image, mon parrain. Elle représente une fillette à peu près du même âge que le mien, habillée de blanc, avec un fichu noué de travers, des marguerites dans les cheveux, des fleurs dans le coin de son tablier, et, c'est là ce qui me
30 charme, elle tient au bras une cruche,
— J'y suis, dit Maurice : c'est la Cruche cassée de Greuze.
Et brusquement, jetant son ébauchoir, il murmura: « Diable de boucle, elle ne s'assouplira jamais I » Reprenant aussitôt la conversation, l'artiste demanda :
— Que trouves-tu donc de si merveilleux dans ce tesson que la fillette tient à son bras ? 5
— C'est qu'elle me rappelle, quant à ce tesson, comme vous dites, une maladroite de votre connaissance.
— Au fait, remarqua Maurice se rapprochant de Muguette pour regarder la gravure, elle te ressemble un peu.
— Il ne manque que la cruche. Justement j'en désire lo une, mais pas cassée d'abord, vu qu'il faut que chaque chose vienne en son temps. Je serai toute fière d'aller à la fontaine avec une cruche faite de votre main et dans cette forme-là ; seulement elle pourrait avoir la panse un peu moins rebondie,
le cou plus effilé, avec des feuilles de lierre courant tout au- 15 tour, et, au lieu d'une anse aussi bête que celle-ci, une grosse couleuTre, comme on en trouve dans la forêt et dont la tête servirait de goulot.
Cela dit du ton de l'insinuation, Muguette releva la tête et arrêta sur Maurice un regard quémandeur si plein de 20 malice et si suppliant qu'on ne pouvait le laisser sans réponse.
— Quand je consentirais encore cette fois à accepter tes singulières commandes, dans combien de temps cette cruchelà serait-elle aussi la Cruche cassée ? 25
— Çà, je l'ignore, répondit modestement Muguette ; mais vous pouvez être sûr que quand le malheur arrivera je viendrai vous le dire.
Soit que l'idée de la solliciteuse lui semblât originale, soit que la résistance de la mèche rebelle du Vercingétorix l'en- 30 traînât à s'occuper d'autre chose, Maurice se mit à modeler
un gros vase sortant d'un lacis de lierre où rampait une couleuvre formant à la fois anse et goulot, ainsi que Muguette Pavait indiqué.
Quand le soir du même jour la filleule de Maurice revint 5 pour savoir où en e'tait sa commande, Maurice dit d'un ton bourru en lui montrant le vase terminé :
— Emporte cela bien vite et ne me demande plus rien ; tu finirais par faire de moi un potier de terre.
— Sauf votre respect, mon mignon parrain, il n'y a pas de 10 sot métier, comme on dit. D'ailleurs, j'ai vu à la fabrique
de porcelaine un grand plat dans lequel grouillaient des vipères au milieu de plantes et de coquillages, et M. Jacob m'a appris que cela valait plus cher qu'un plat d'or massif. Il paraît qu'on parle encore dans le monde entier de l'ouvrier 15 qui faisait de ces plats-là pour les rois de France, et depuis son temps, j'en suis sûre, il y a eu beaucoup de sculpteurs dont on ne parle plus.
— Ne me demande plus rien, avait dit Maurice à Muguette en lui livrant la cruche à casser,
20 Malgré ce refus anticipé, l'ingénieuse fille ne laissait pas, à chaque inspiration nouvelle, de venir exposer son projet à l'artiste, et de le tourmenter jusqu'à ce que de guerre lasse il l'eût mis à l'exécution. Un jour, furieux de s'être laissé détourner encore une fois de sa grande figure, il s'était rendu
25 chez Muguette pour lui dire fermement :
— Si tu ne peux venir dans mon atelier que pour me faire user ma terre à fabriquer tes ustensiles de ménage, je t'invite à me priver désormais de tes visites.
Il s'arrêta, dès les premiers mots de sa phrase, étonné de 30 ne voir ni sur les bahuts, ni sur les dressoirs, aucun des menus objets qu'il avait modelés pour Muguette.
— Ah çà I lui demanda-t-il, oU serres-tu tes bibelots ? Elle baissa la tête d'un air confus, et montrant sa main
gauche :
— Voilà la malheureuse I dit-elle.
— Je comprends cela pour le pot au lait, la soupière, la 5 cruche ; . . . mais le petit chat blanc ... tu n'avais pas à t'en servir ; donc il n'y a pas de raison pour que cet innocent ait été compris dans le massacre général.
— Le petit chat blanc était devenu gris de poussière . . . j'ai voulu l'épousseter, et crac, voilà Blanchet par terre. Je lo l'ai tant regretté que je n'en ai pas même gardé les morceaux.
Elle sortit un moment, puis revint apportant une couple de pigeons-cravate.
— Volià ce que j'ai promis hier à M"»® Catherine ; ça lui fera plaisir de les recevoir dès le matin. 15
— Donne-les-moi, Brise-Tout, répliqua Maurice en affectant un air de mauvaise humeur que contredisait son sourire ; si tu les portais toi-même, tu serais capable de les casser.
— Allez, dit Muguette en reconduisant Maurice jusqu'à la porte de la ferme, vous me rendrez justice plus tard ; — 20 j'ai la main malheureuse, c'est vrai ; mais c'est toujours à une si bonne intention !
l'épreuve
La statue du Vercingétorix était assez avancée pour qu'il fût possible d'en apprécier le mérite, et, partant, d'en déterminer la valeur marchande. L'artiste, que talonnait la 25 nécessité de répondre enfin aux besoins du ménage, s'af-
franchissant du doute qui l'avait parfois tourmenté, pro' clamait d'avance son succès devant sa mère et ses voisines. Ces dernières l'encourageaient dans ses espérances, l'une avec conviction, l'autre par compassion pour l'état de fai- 5 blesse de cette mère abusée. Quant aux peintres qui peuplent Barbizon pendant tout l'été, comme ils n'avaient aucune raison de contrister un bon garçon qui, d'ailleurs, ne leur faisait pas concurrence, ils ne jugeaient pas nécessaire de le désillusionner : <( Le jury s'en chargera bien,» pensaient-
10 ils.
Malgré l'économie de dame Catherine à laquelle venaient en aide les dons journaliers de la ferme, le billet de mille francs prêté par Aurèle tirait à sa fin : aussi la pauvre mère voyait-elle avec terreur approcher le moment où il lui fau-
1 5 drait avouer la vérité à son fils. Inquiète et troublée, elle tomba dans une si grande anxiété que la fièvre la prit. Comme elle ne savait que trop bien la cause de son mal, elle ne chargea pas un médecin de la guérir, et mit tous ses soins à dissimuler son état de souffrance. Cependant Mu-
20 guette s'en ajperçut. Celle-ci et la Rabotte se montrèrent pleines de bonté pour elle ; grâce à leurs soins prévoyants et aux dons que leur délicatesse s'ingéniait à motiver, la crise fatale qui devait atterrer Maurice se trouva encore pour quelque temps ajournée.
25 L'artiste, touché des attentions dont sa mère était l'objet, ne se montra pas ingrat envers Muguette. Bien qu'il connût à l'avance le sort que la main malheureuse réservait à ses créations, il ne se passait pas de semaine sans qu'il fît cadeau à sa filleule d'une terre modelée avec esprit et re-
30 présentant quelque scène de la vie des petits animaux dans Tordre des oiseaux, des insectes ou des reptiles. Lui-même
finissait par prendre goût à son labeur et constatait, mais sans en tirer vanité, les progrès qu'il faisait en ce genre. En retour, les poulets de la ferme émigraient dans la bassecour de dame Catherine, et, par suite, le beurre et les œufs garnissaient la table de Maurice, sans qu'il essayât sérieuse- 5 ment de se rendre compte de la façon dont sa mère et Muguette s'arrangeaient. Comme il se sentait vaguement l'obligé de sa jeune voisine, elle n'avait plus besoin de lui rien demander ; il offrait de lui-même les coupes et les vases que Muguette emportait avec l'avide empressement d'un avare 10 qui vient de mettre la main sur un trésor.
Après une assez longue interruption de ses visites, le peintre d'oiseaux reparut à Barbizon, mais pour un jour seulement. Quand Maurice le reçut, il n'osa pas l'interroger cette fois sur l'œuvre qui devait décider de son avenir ; mais 15 il lui avoua que s'il succombait dans la lutte; il ne se relèverait jamais de sa chute ; il ajouta que pour surcroît d'inquiétude, en ce moment encore si éloigné de l'époque fixée pour l'épreuve décisive, sa mère lui avait donné à entendre la veille que sous deux jours il ne resterait plus rien à la 20 maison du billet de mille francs.
— Rassure ta mère, et toi-même, ne t'inquiète pas, lui répondit son ami ; il sufiîra pour que je te mette à même de faire face au présent, de te trouver après-demain, rue Lepeletier, à trois heures, aux environs de la boutique 25 d'un marchand de curiosités, qui a pour enseigne à la Renaissance.
Le surlendemain matin, Maurice quitta Barbizon. Il se promenait dans la rue Lepeletier, à deux heures et demie, guettant l'arrivée du peintre d'oiseaux. Fatigué de passer 30 et de repasser sans cesse devant l'étalage du brocanteur,
il s^ arrêta, moitié pour tuer le temps, moitié par curiosité, et il se mit à l'étudier en détail. Il vit là des ivoires jaunis datant du quinzième siècle, de rares émaux de Limoges, d'un gris bleu, des faïences marquées authentiquement du 5 chiffre de Henri II et de Diane de Poitiers, des échiquiers chinois ciselés avec patience : ici, des plats de faïence de Rouen, grands comme des rondaches ; là, de toutes mignonnes boîtes d'ivoire, pointillées de cuivre incrusté ; puis des porcelaines de la famille Vase, à rehauts d*or. Tout cela
10 se coudoyait fraternellement derrière la vitrine. L'âge de ces précieux objets leur communiquait cette patine du temps que l'artifice n'obtient pas, et que rien ne remplace. Les regards de Maurice, en se promenant çà et là, se fixèrent tout à coup sur un vase de terre cuite formé de feuilles
1 S de fougère autour desquelles s'enroulait un lézard -saisi sur le vif. Maurice crut vaguement reconnaître cet objet. Il lui sembla voir encore Muguette entrant le matin dans l'atelier et portant des morilles dans des feuilles semblables, tandis que le lézard privé s'enroulait autour de la corbeille naturelle.
20 II hésitait cependant à se convaincre de l'identité. Quelle apparence que le vase sorti de ses mains se trouvât exposé dans ce magasin 1 D'ailleurs, n'avait-il pas été brisé ? Maurice se rappelait les détails de l'accident ; il s'agissait d'une boutade de la Noire, dure du sabot et haut encornée.
25 Décidément, l'artiste se trompait. Comme il cherchait à reconnaître dans le modèle du vase son coup d'ébauchoir, voilà qu'il entrevoit une sorte d'amphore formée de la superposition de trois feuilles de patience. Ce modèle et le choix de cette plante étaient assez originaux pour qu'il fût
30 impossible qu'ils n'éveillassent pas un autre souvenir dans l'esprit de Maurice. Il voulut en avoir le cœur net. Assez
de temps lui restait encore avant l'arrivée de son ami pour interroger le marchand sur la provenance des objets qui lui rappelaient les fantaisies de Muguette. Il tourna le bouton de cuivre ; au bruit du timbre qui annonçait l'entrée de quelqu'un dans le magasin, un mouvement se produisit à 5 l'étage supérieur, et aussitôt un homme de petite taille descendit l'escalier tournant.
— Pardon, Monsieur, lui dit Maurice avec une certaine émotion, pourriez-vous me dire de qui sont ces deux vases de terre cuite ? ïo
— Certainement, Monsieur, répondit le marchand ; je ne suis pas de ces exploiteurs de jeunes talents qui cachent la personnalité des artistes inconnus au profit de leur négoce. Puisque ces vases vous plaisent, examinez-les à loisir, continua-t-il en les retirant de l'étalage pour les placer à la portée 15 de Maurice. C'est fin et vivant comme un Bernard Palissy ; l'auteur n'a rien fait de mieux.
— L'auteur ? répéta Maurice, il doit avoir un nom ; je ne vois pas sa signature.
— Elle est là, sur cette tige ... un simple monogramme, 20 comme les maîtres.
Maurice vit un M et un L à l'endroit indiqué par le marchand.
— Je me souviens maintenant, et j'ai une certitude, pensa le parrain de Muguette : M. L. : Maurice Leroy ; mais du diable 25 si je comprends comment cela se trouve ici. — Interrompant son aparté, il dit, s'adressant de nouveau au marchand :
— Ces initiales signifient ?
— Que ces terres cuites sont l'œuvre de Mario Latini, un artiste que j'ai, je puis le dire, créé, inventé, et qui fera, j'en 30 réponds, un beau chemin dans le monde.
— Et combien voulez-vous vendre ces vases? demanda Maurice.
— Séparément, cent écus la pièce ; pris ensemble, je consentirai à vous les laisser pour cinq cents francs, seulement
S afin de m 'assurer votre clientèle.
— Permettez-moi une question, reprit Maurice, en lutte avec un souvenir que démentait l'apparente sincérité du marchand ; franchement, le connaissez-vous, ce Mario Latini ?
— Parbleu, j'ai d'excellentes raisons pour le connaître; 10 nous avons ensemble des relations très fréquentes.
Manifester du doute après cette réponse, c'eût été commettre une impertinence. Maurice n'insista pas sur ce point ; mais, songeant à sa mère appauvrie par les sacrifices qu'elle
s'était imposés pour lui, et au prix élevé que mettait le 1 5 marchand à des ouvrages qu'il se sentait capable d'exécuter en se jouant, il reprit :
Ces vases m'intéressent d'autant plus, que moi-même je m'occupe de sculpture. J'y réussis assez bien pour pouvoir produire des modèles qui vaudraient au moins ceux-là. Si je vous 20 en proposais quelques-uns, combien m'en donneriez-vous ?
— Des modèles de la valeur de ceux-là ? dit le marchand, je pourrais vous les prendre à trente francs l'un dans l'autre,
L'artiste eut un mouvement d'indignation.
L'autre continua :
2$ — Je suppose, en parlant ainsi, que vous n'êtes pas connu ;
je paye très cher Mario Latini, parce qu'il est presque
célèbre. Si vous doutez de sa valeur commerciale, soyez le
1 5 mars à la salle Drouot ; on y fera une vente de terres
cuites sorties de ses mains, et, pour peu qu'il vous prenne
30 fantaisie de profiter de cette rare occasion, je vous conseille
de bien garnir votre bourse, car la concurrence sera chaude.
En ce moment une vieille pendule sonna trois heures. Maurice se rappela son rendez-vous, salua rapidement le marchand, lui balbutia une excuse banale à propos du dérangement qu'il venait de lui causer, et sortit du magasin. Une seconde après, il serrait la main d'Aurèle. 5
— Tu me pardonneras de t'avoir donné rendez-vous en pleine rue, lui dit celui-ci ; mais quand le temps presse, il faut réconomiser. Je vais traiter d'un seul coup tes affaires et les miennes. A toi d'abord ; tu as besoin d'argent, combien veux-tu? ic
— Mais, répondit Maurice en hésitant, je n'ai pas à te fixer la somme ; c'est déjà beaucoup que j'ose te dire : « Avancemoi ce que tu pourras. )>
— Ce n'est pas une réponse. Parle sans crainte de te montrer indiscret; l'argent que je vais te remettre tout à 15 l'heure ne grèvera pas mon budget.
— Tes affaires vont donc très bien ?
— Pas mal ; mes oiseaux font des petits. Mais nous causerons de cela plus tard : pour le moment, attends-moi là, dit Aurèle en se dirigeant vers le magasin de curiosités. 20
— Tu connais ce marchand ? lui demanda Maurice.
— Sans doute ! c'est mon banquier, un bienfaiteur des artistes. Il m'a pris en amitié, et comme c'est pour lui un bonheur de me faire gagner de l'argent, je m'arrange pour qu'il soit heureux le plus souvent possible. 25
Aurèle entra dans la boutique, s'entretint pendant quelques minutes d'un air confidentiel avec le marchand, reçut de celui-ci un paquet de petits papiers blancs d'un aspect réjouissant, et fourra gaiement le paquet dans sa poche. 30
Quand le peintre d'oiseaux se retrouva dans la rue avec
son ami, il lui mit dans la main la liasse de billets de banque, et ajouta : — Tu me donnes le reste de ta journée ; nous dînerons ensemble, et puis tu prendras ce soir le chemin de fer pour rentrer dans ta thébaïde, oii tu seras prêt demain 5 à commencer de nouvelles études.
Pendant le dîner, égayé par le vin d'Espagne et par la pensée des billets de banque qui gonflaient son portefeuille, le sculpteur retrouva un peu de son ancien entrain. Pourtant il semblait parfois assailli par une idée importune dont 10 il n'osait pas faire part à Aurèle.
— Qu'as-tu donc? lui demanda celui-ci, surpris de ses accès de mutisme.
— Crois-tu aux hallucinations ? reprit Maurice.
— Pas beaucoup ; cependant il faut bien croire qu'elles 15 sont possibles, puisqu'il y a des gens qui prétendent en avoir.
— Tel que tu me vois, je suis de ceux-là, dit Maurice. Et, sans s'expliquer davantage, il continua sur le ton de l'interrogation : — Penses-tu, par exemple, qu'en voyant une œuvre d'art on puisse à ce point perdre la notion du réel
20 que l'on soit prêt à affirmer qu'on a exécuté cette œuvre, alors même qu'il vous est prouvé qu'elle est signée d'un nom qui n'est pas le vôtre, et que le véritable auteur existe ? Croistu aux sosies du talent ? T'imagines-tu qu' à la vue d'un groupe, d'une statuette, d'un vase auxquels on m'affirme que
25 je suis étranger, ma conviction erronée puisse m'abuser assez pour que je me sente intérieurement le droit de dire : (( Voilà mon œuvre ? » Cette revendication, ce serait l'acte d'un fou, n'est-il pas vrai ? Je ne suis pas fou, et cependant j'ai été sur le point de commettre cette folie en voyant les
30 terres cuites placées à l'étalage du magasin de curiosités où tu es entré tout à l'heure.
— Je sais, répondit Aurèle, tu veux parler de celles de Mario Latini ?
— Tu le connais ?
— Comme je te connais toi-même.
A ce nom, qui venait confirmer le renseignement que lui 5 avait donné le marchand de curiosités, Maurice passa plusieurs fois la main sur son front, afin de chasser ce qu'il appelait une hallucination ; puis il reprit : — Ne parlons plus de cela ; si j'y pensais encore, je craindrais pour ma raison, et je ne veux emporter de mon voyage aucune impression lo triste, surtout en ce jour où, grâce à toi, j'ai la certitude de pouvoir achever ma grande œuvre. Dans deux mois elle sera finie, et le jury m'aura peut-être alors décerné une médaille de première classe.
— Je ne parle pas pour la médaille, dit Aurèle en souriant; 15 mais je suis sûr que, si tu le veux, dans deux mois tu seras . en voie de devenir riche et célèbre.